<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<rss version="2.0"
         xmlns:err="http://jelix.org/ns/xmlerror/1.0">
 <channel>

    <title><![CDATA[Le blog de Tichapo]]></title>
    <link>http://www.avel-blog.com/</link>
    <description>De la Bretagne à Haïti, promenades vers, à travers, pour et par les textes qui me nourrissent, me fragilisent et me fortifient.</description>

        <language>fr</language>
    
        <image>
        <url>http://fdata.over-blog.net/2/49/44/64/avatar-blog-1075969263-tmpphpqNV5Cq.jpeg</url>
        <title><![CDATA[Le blog de Tichapo]]></title>
        <link>http://www.avel-blog.com/</link>
                            </image>
    
    <pubDate>Fri, 26 Feb 2010 18:04:10 +0100</pubDate>    <lastBuildDate>Fri, 26 Feb 2010 18:04:10 +0100</lastBuildDate>    <generator>Over-blog.com RSS 2.0 Engine</generator>                <category>Littérature</category>    <docs>http://www.rssboard.org/rss-specification/</docs>                        
      <item>
        <title><![CDATA[Le monde a besoin d'Haïti]]></title>
        <link>http://www.avel-blog.com/article-le-monde-a-besoin-d-haiti-45160565.html</link>        <description><![CDATA[<p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp; Risquons une provocation : le monde est victime depuis quelques siècles d'une catastrophe spirituelle, les grands monothéismes, d'un séisme
    déshumanisant (le pan-économisme, la chosification de l'univers, de l'Autre), et il a besoin d'Haïti pour reconstruire un mode d'être-au-monde non plus illusoire et mortifère, mais authentique
    (aussi galvaudé que soit ce mot aujourd'hui, très prisé par la publicité), en sympathie avec la vie dans toutes ses dimensions, et bien sûr créateur.</span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;">C'est ce que j'aimerais exprimer en des termes plus convaincants, c'est ce que montre magistralement Wilson Décembre dans le livre qu'il vient de publier aux
    éditions L'Harmattan : <em><br></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>&nbsp;&nbsp; <a href="http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&amp;obj=livre&amp;no=29826">Vitalité et Spiritualité: Apologie du
    rapport-au-monde afro-haïtien</a></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; Wilson Décembre enseigne la philosophie. Il est admirateur de Nietzsche, grand amateur de jazz et fin connaisseur de la culture haïtienne, et
    c'est en philosophe qu'il tisse des liens entre tous ses centres d'intérêt, pour révéler en quoi Haïti est riche, riche d'un trésor que le monde aurait tout intérêt à partager.</span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; Présenté ainsi, l'ouvrage a de quoi intriguer. Tant mieux. J'ai eu la chance d'être collègue de Wilson Décembre quelques années, et de l'entendre
    faire cours à ses élèves de Terminale. Il passait du créole au français, des hauteurs conceptuelles à l'anecdote jouée, le tout avec une force de conviction toute théâtrale. Un enseignement à
    l'image de son attachement aux notions de jeu et d'art, qu'il considère comme les meilleurs remèdes aux maux du monde moderne.</span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; J'oublie l'essentiel, volontairement, ce qui dans la culture haïtienne constitue la plus grande originalité, la plus grande expression de
    spiritualité, la plus pure communion avec la vie (celle d'ici-bas, liée à la terre, corps et esprit réunis), le plus grand ferment de créativité. Mais convoquer cette substantifique moëlle, c'est
    risquer de déchaîner un ouragan de clichés, de l'obscurantisme aux fantasmes d'occidentaux en mal de fantastique.</span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; Evidemment, il s'agit du vodou.</span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; L'auteur ne cherche pas à voiler la sorcellerie à laquelle beaucoup, et notamment certains Haïtiens, veulent le réduire, ni la schizophrénie de
    ces derniers ou le risque de déconnexion du réel. Peu amateur de surnaturel, il plonge cependant au cœur de l'esprit&nbsp; du vodou,&nbsp; s'attachant surtout à ses symboles (car il ne s'agit
    évidemment pas d'une entreprise de prosélytisme), l'éclairant de références à l'Afrique et à Dionysos, et montre ce qu'il recèle de ressources spirituelles.&nbsp;</span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je me répète, et, ne pouvant me risquer, faute de posséder le vocabulaire, les notions ou les références adéquates, à un commentaire dépassant
    vraiment la simple présentation, je me bornerai à ajouter qu'à la lumière de la puissance fécondatrice du vodou, <em>Vitalité et Spiritualité</em> permet également de découvrir la peinture, la
    musique (un grand hommage est rendu au tambour), la danse, et dans une moindre mesure la littérature haïtiennes, ainsi que l'histoire de ces arts. L'auteur donne ainsi une série de noms et de
    références qui peuvent aiguiller ceux qui, lassés des groupes de compas love façon T-Vice, veulent aller plus avant sur le chemin de la culture haïtienne.</span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; L'ouvrage de Wilson Décembre est disponible (voir le lien plus haut) en version papier, mais aussi en ebook (PDF) sur le site de L'Harmattan. Il
    est malaisé de choisir un extrait qui puisse être à la fois bref et significatif, et qui ne coupe pas le déroulement de la pensée de l'auteur. Pour encourager à le découvrir, je vous propose un
    article signé de lui sur le site <em>Tanbou</em> :</span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em><a href="http://www.tanbou.com/2006/summer/CriseDansLaCivilisation.htm">Crise dans la Civilisation: et si nous repensions notre rapport au
    monde?</a></em></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; Bonne lecture.</span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    &nbsp;
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 10pt;">P.S. Ceux qui connaissent l'auteur ne s'étonneront, avec moi, que d'une chose : qu'il ne soit pas parvenu à glisser de plus fréquentes références à son groupe
    favori, Magnum Band. Dans un prochain ouvrage, peut-être...</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;">
    &nbsp;
  </p>

  <meta http-equiv="CONTENT-TYPE" content="text/html; charset=utf-8">
  
  <meta name="GENERATOR" content="OpenOffice.org 3.1 (Win32)">
<style type="text/css">
        &lt;!--
                @page { margin: 2cm }
                P { margin-bottom: 0.21cm }
        --&gt;
</style>]]></description>
        <pubDate>Wed, 17 Feb 2010 22:19:00 +0100</pubDate>        <guid >http://www.avel-blog.com/article-le-monde-a-besoin-d-haiti-45160565.html</guid>
                <category>chroniques de Quisqueya</category>        <comments>http://www.avel-blog.com/article-le-monde-a-besoin-d-haiti-45160565-comments.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Si l tonbe l a leve]]></title>
        <link>http://www.avel-blog.com/article-si-l-tonbe-l-a-leve-43483261.html</link>        <description><![CDATA[<div style="text-align: justify;">
    <span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">&nbsp;&nbsp; <span style="font-size: 12pt;">Cela fait longtemps que j'ai le projet de nouvelles pages et que je ne m'y mets pas. Le
    tremblement de terre qui a ravagé Haïti m'a davantage ankylosé tout en me confortant dans l'idée qu'il n'y avait, sur ce modeste blog, rien d'autre à faire que de continuer, tout absurdes que
    puissent paraître des pages littéraires devant les besoins urgents de la population haïtienne: eau, nourriture, toit... Continuer donc, ne serait-ce que pour rappeler qu'Haïti, ce n'est pas que
    cela, une catastrophe récurrente, presque permanente, comme les médias le rappellent à l'envi ("une catastrophe qui dépasse l'entendement dans un des pays les plus pauvres du monde"). Haïti a
    besoin d'aide, de recevoir (loin de moi l'idée de décourager les dons), mais Haïti a aussi à donner, même aujourd'hui, et j'invite tous ceux qui se penchent sur le malheur à ne pas en retirer que
    la satisfaction de la conscience, mais à s'y intéresser de plus près, et à s'y enrichir de la seule façon qui vaille, pour transformer un tant soit peu la charité en échange.<br>
    &nbsp;&nbsp; Voilà de belles phrases, avec lesquelles ce que je vais proposer ici semblera peut-être un peu en contradiction. En effet, ces derniers jours me sont revenues en tête deux chansons
    dont je me suis rendu compte qu'elles auraient dû figurer dans les pages sur le chaos et l'espoir, deux chansons de l'artiste haïtienne Toto Bissainthe, disparue aujourd'hui, dont les textes
    marquent cette oscillation permanente entre désespoir et espoir, ce mouvement qui fait toucher le fond pour s'y appuyer et rebondir. L'une d'elles, la plus connue, chante le deuil d'Haïti, "dèy"
    en créole. La voici sur You Tube : <a href="http://www.youtube.com/watch?v=U1DcPdMZs9s#">dèy</a><br>
    &nbsp;&nbsp; En voici aussi le texte, en créole puis en français:<br>
    <em><br></em></span></span>
  </div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Dèy-o m ap rele dèy-o</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Ayiti woy</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Dèy-o m ap chante dèy-o</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Ayiti woy</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Ayiti cheri men pitit-ou mouri</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Men l</span><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">ò</span><span style=
    "font-family: arial,helvetica,sans-serif;">t yo toutouni</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Sa ka p</span><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">òte dèy-la pou wou
    woy</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Ayiti Tonma</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Men san-w lan dyaspora</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Men peyi-a ap kaba</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Sa ka pòte dèy-la pou wou woy</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Ayiti je fèmen</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Ayiti desonnen</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Ayiti detounen</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Sa ka pòte dèy-la pou wou</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Ayiti m rele w</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">M rele w pou wou rele m</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Fok ou rele tout san-w</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Fok peyi-a sanble</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Woy woy pou konbit-la</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Traduction (avec quelques variantes, incertitude oblige, ne pas hésiter à me corriger si
    nécessaire):</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><br></span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Deuil, je crie le deuil d'Haïti</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Deuil, je chante le deuil d'Haïti</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Haïti chérie, voici que tes enfants sont morts</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Voici que les autres sont tout nus</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Qui va porter le deuil pour toi?</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Haïti, ton sang est en diaspora (à l'étranger)</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Voici que le pays agonise</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Qui va porter le deuil pour toi?</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Haïti aux yeux fermés</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Haïti étourdie</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Haïti detournée (zombifiée? Aliénée?)</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Qui va porter le deuil pour toi?</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Haïti, je t'appelle</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Je t'appelle pour que tu m'appelles</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Il faut que tu appelles (rassemble?) tout ton sang</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>Il faut que le pays se rassemble pour le coumbite</em> (rassemblement de paysans pour un travail
    collectif)</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">&nbsp;&nbsp; La seconde chanson reprend les mêmes thèmes, le constat du chaos, puis un appel à l'espoir,
    cette fois-ci formulé par les ancêtres, ceux qui ont lutté pour la liberté d'Haïti. Un appel à la réaction, au travail, à se ceinturer les reins pour se raidir le corps, prêt à l'effort. Et puis
    cette phrase: "Souviens-toi de ce que fut Haïti; c'est la mère de la liberté, si elle tombe, elle se relèvera." Cela montre à quel point ce mouvement de balancier, qui permet de réagir face à la
    catastrophe mais qui inscrit également celle-ci dans la normalité haïtienne, imprègne les mentalités.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">&nbsp;&nbsp; La chanson s'intitule "Rasanbleman". Je ne sais pas si elle est téléchargeable quelque part.
    Elle figure en tout cas avec la première sur un album intitulé "Toto Bissainthe chante Haïti" (Arion, 1989). Voici le texte:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><br></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">M pral fè on rasanbleman</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Pou m konnen sa k rive peyi mwen, anye-woy</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Adye vye frè m yo nou tonbe nan on deblozay</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Nan on tèt chaje ki mare ki makonnen</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Paw</span> <span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">òl sila tro f</span> <span style=
    "font-family: arial,helvetica,sans-serif;">ò pou mwen woy, anye-woy</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Nan mache nan nuit sa la mwen wè yo</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Nan mache nan nuit sa la m reve yo</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Nan mache nan nuit sa la tout vye nèg maron rele m yo di mwen</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Pa criye ti manman pa criye</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Sonje tè Dayiti sa l te ye</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Se manman libète</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;"><em><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Si l tonbe l'a leve</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">&nbsp;&nbsp; Je recommande aussi l'album Coda, enregistrement d'un concert donné au New Morning, sur lequel
    figure entre autres "Ayiti, m pa renmen w ank</span> <span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">ò" ("Haïti, je ne t'aime plus"), ou encore "Supermarket" et "Dèy".</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">&nbsp;&nbsp; J'ai donc fait ce que je craignais un peu, c'est-à-dire présenter des oeuvres de circonstance
    qui vont certes révéler le talent artistique que recèle le pays mais confirment égalemet dans une certaine mesure les images qui s'imposent aujourd'hui. Il faut donc que je me dépêche de
    présenter autre chose de totalement indécent: de la joie et du rire.<br></span></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;</span>
  </p>

  <meta http-equiv="CONTENT-TYPE" content="text/html; charset=utf-8">
  <meta name="GENERATOR" content="OpenOffice.org 3.1 (Win32)">
<style type="text/css">
<!--
                @page { margin: 2cm }
                P { margin-bottom: 0.21cm }
-->
</style>
<style type="text/css">
<!--
                @page { margin: 2cm }
                P { margin-bottom: 0.21cm }
-->
</style>
<style type="text/css">
<!--
                @page { margin: 2cm }
                P { margin-bottom: 0.21cm }
                A:link { so-language: zxx }
-->
</style>
  <meta http-equiv="CONTENT-TYPE" content="text/html; charset=utf-8">
  <meta name="GENERATOR" content="OpenOffice.org 3.1 (Win32)">
  <meta http-equiv="CONTENT-TYPE" content="text/html; charset=utf-8">
  <meta name="GENERATOR" content="OpenOffice.org 3.1 (Win32)">
  <meta http-equiv="CONTENT-TYPE" content="text/html; charset=utf-8">
  <meta name="GENERATOR" content="OpenOffice.org 3.1 (Win32)">
<style type="text/css">
<!--
                @page { margin: 2cm }
                P { margin-bottom: 0.21cm }
                A:link { so-language: zxx }
-->
</style>]]></description>
        <pubDate>Sat, 23 Jan 2010 12:56:00 +0100</pubDate>        <guid >http://www.avel-blog.com/article-si-l-tonbe-l-a-leve-43483261.html</guid>
                <category>chroniques de Quisqueya</category>        <comments>http://www.avel-blog.com/article-si-l-tonbe-l-a-leve-43483261-comments.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Tap-tap : le monde dans une boîte de sardines]]></title>
        <link>http://www.avel-blog.com/article-tap-tap-le-monde-dans-une-boite-de-sardines-39319829.html</link>        <description><![CDATA[<p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp; Yanick Lahens, dans <em>La Couleur de l'aube</em>, évoque ainsi un voyage en tap-tap, transport en commun d'Haïti:</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Dans le tap tap nous sommes cuisse contre cuisse, flanc contre flanc, contraints malgré nous à une étreinte malodorante, rancunière. Les
    conversations vont bon train et transforment bientôt cette équipée sauvage en un grand théâtre. Chacun y va de ses prouesses, de ses exploits, de sa ruse et de sa sagesse d'homme ou de femme qui
    voit plus loin que le commun des mortels. Comment peut-on voir aussi loin et n'être pas encore sorti de cette galère?</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; Plusieurs images ici, la promiscuité qui engendre la rancune, l'&nbsp;«&nbsp;équipée sauvage&nbsp;», le «&nbsp;théâtre&nbsp;» et la
    «&nbsp;galère&nbsp;». La dernière renvoie à la première mais constitue évidemment aussi une métaphore pour tout le pays. Je crois, pour en avoir fait beaucoup, qu'un voyage en tap tap peut être
    un reflet parmi d'autres de la société haïtienne. Cependant le dernier roman de Yanick Lahens peint une des périodes les plus difficiles (après le départ forcé d'Aristide), notamment du point de
    vue psychologique, de l'histoire récente du pays. Il me semble (je peux me tromper) que la promiscuité rencontrée dans les tap-taps, qui met en contact des inconnus, n'a pas les mêmes effets
    dévastateurs (jalousie, rancune, haine) que celle du voisinage, qui annule la vie privée. Cette impression n'est sans doute pas étrangère au fait que mes voyages ont essentiellement eu lieu entre
    1997 et 2002 (les derniers en 2005, mais le séjour fut bref), période beaucoup plus calme. Peu importe. Je retiens surtout l'aspect théâtral, que l'auteure ne fait qu'évoquer sans nous le faire
    sentir. Et je vous invite à une découverte des transports haïtiens.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">Mais avant le tap-tap-théâtre, voyons son contraire, la bulle, le véhicule particulier. Dans la nouvelle «&nbsp;Le Jour fêlé&nbsp;» de Yanick Lahens toujours,
    extraite du recueil <em>Tante Résia et les dieux</em>, une femme aisée vivant en retrait de la fureur, sur les hauteurs au-delà de Pétionville, se rend en voiture à son travail, en ville. Elle
    souhaiterait, revenant sur sa vie, s'abstraire du monde extérieur qui lui fait peur, mais sans le pouvoir. Cela commence ainsi:</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Il a beaucoup plu la veille. Par endroits l'eau ruisselle encore. Une lumière vive, miraculeuse presque, inonde le paysage. A regarder les
    flamboyants le long de la route sinueuse menant à la ville, Martine Durand a le sentiment que la vie pourrait être paisible et lumineuse au milieu de ces flamboyants rouges. Peut-être va-t-elle
    encore essayer d'être heureuse dans cette paix et dans cette lumière... Ou tout au moins conserver ses distances. Rien de désagréable ne semble pouvoir lui arriver tant qu'elle gardera ses
    distances.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ce n'est, malheureusement pour elle, pas possible:</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Pétion-Ville arrive à la jeune femme dans le bruit des camions qui montent vers les carrières, des voix des marchands ambulants et un peu
    plus loin dans le regard éteint des mendiants en haillons. Un rémouleur pousse sa machine qui siffle. Accrochés à l'arrière des tap-tap ou debout sur les marchepieds, des enfants en guenilles
    rêvent quelques secondes d'une promenade en voiture jusqu'à Port-au-Prince. Les tap-tap en provenance de Kenscoff ont épaissi, sont rendus méconnaissables par les formes humaines agglutinées et
    les animaux attachés de-ci de-là. Le marché grouille de monde. Martine Durand doit jouer du volant pour ne pas heurter, dans ce mur compact d'hommes et de femmes, un pied ou un coude.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Le désordre de la ville, celui des faubourgs et des cités s'étend et ronge déjà les routes, les clôtures et les jardins. Soudain elle a
    l'impression d'être transportée hors d'elle-même, hors de tout lieu sûr et d'être projetée dans un univers momentanément instable, prise dans une dérive cosmique. Et la peur l'étreint à nouveau,
    en plein soleil. Ce n'est plus tout à fait l'épouvante de l'ombre mais un sentiment qu'elle connaît chaque jour un peu mieux: une rencontre insolite du soleil et de la peur... le soleil au zénith
    et la peur dans le ventre.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Martine Durand monte les vitres, met le climatiseur et la radio en marche. Contrairement à son attente elle n'entend pas les notes de musique
    de sa station favorite qui épargne à ses auditeurs ces nouvelles déprimantes et tristes, en ne diffusant que de la musique. «&nbsp;Pas d'Afrique du Sud, pas de sida, pas de pauvres, encore moins
    de Yougoslavie&nbsp;». Martine Durand se sent déjà vieille de toutes les catastrophes à venir. «&nbsp;De la musique, rien de mieux pour le moral qu'une bonne méringue, une salsa ou une chanson
    d'amour&nbsp;».</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; Conjurer la peur, voilà ce qu'elle tente de faire dans sa voiture qui ne l'isole pas assez à son goût, ne la met pas suffisamment à distance.
    Martine Durant, un nom banal qui fleure plus la France que le peuple. Pas une Saintanise Lamour ou une Rosemonde Fleurimont. Malheureusement la peur n'est pas sans fondement, et la suite le
    montre.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">Gary Victor explore ce thème d'une tout autre manière dans «&nbsp;Promesses d'avenir ou les super branchés&nbsp;» (<em>Nouvelles interdites</em>). Toujours la
    classe la plus aisée du pays, toujours une voiture climatisée qui coupe d'ailleurs davantage encore du monde environnant, mais une jeunesse insouciante et sans conscience:</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Une superbe automobile allemande s'apprêtant à s'élancer à l'assaut des kilomètres à la sortie de la bretelle reliant la route de l'Aéroport
    à la Nationale numéro 1. Il est déjà 17 heures... Circulation fluide, température chaude... Brise sèche charriant une poussière âcre... Climatisation intérieure au maximum... Quatre jeunes gens.
    Peggy. Sandra, Alex, Julien... Fines fleurs d'un avenir prometteur. Un anonyme évite de justesse la mort en se jetant dans un fossé qui borde la route. A 100 kilomètres à l'heure, une auto
    n'épargne pas. Rires étouffés... Une main à l'arrière qui s'aventure sur une cuisse tentante et... consentante. Une autre abandonne le volant, inspirée par un regard sur le rétroviseur intérieur.
    Tape amicale qui ne se veut pas décourageante.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>-Take care, pouffe Sandra. J'ai pas envie de mourir aujourd'hui.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>-Mets en marche la radio. Il y a une émission du tonnerre ce soir.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>-Et puis merde! La Radio Grenouille sans doute...</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>Vive la Radio Grenouille, s'écrient ceux qui s'explorent sur la banquette arrière. Dick est le plus «&nbsp;in&nbsp;» des animateurs en Haïti.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>-Bon... Bon... Comme vous voulez, grogne Alex... «&nbsp;Ici, Radio Grenouille... L'émission de ceux qui veulent devenir aussi gros qu'un bœuf. Attention!
    Prudence à tous nos amis sur la route! Le week-end est beau mais la route tue d'abord et blesse ensuite – Rires – Si vous voulez devenir des gros ne pensez pas aux petits – Hilarité générale dans
    l'auto – Pour bien débuter notre émission, l'émission la plus suivie par la jeunesse pensante et les superbranchés d'Haïti, voici le dernier hit de Madonna, classé quatrième au Billboard... Nous
    discuterons ensuite d'une interview accordée par David Bowie et Neil Young au Magazine Play-Boy... Attention aux voyeurs!&nbsp;»</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>Une batterie attaque un solo époustouflant sur les 250 watts intérieurs. Un pied qui écrase l'accélérateur et l'aiguille courtise les 150
    kilomètres-heures.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>-Ecrase... Ecrase, hurle Lucien... A 200, cela doit être excitant... Maman... Ouille! La garce... Tu vas me faire... Ouille!</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>-T'as vu ce sale nègre, Alex... Merde! Il est presque arrivé à se jeter devant l'auto. On n'aurait pas dû les arroser seulement de gaz lacrymogène.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>-Pour un peu on diminuait le taux d'analphabètes avec un minimum d'investissement, commenta Alex.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>Hilarité générale à nouveau. Alex est le boute-en-train du groupe. A son palmarès, il a de nombreuses conquêtes grâce à son humour si intelligent.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; Arrêtons-nous là. Cette fois c'est manqué, mais la fête ne fait que commencer, à l'avant comme à l'arrière de la voiture. Il y a là un peu de
    caricature, mais peut-être pas tant que ça. En tout cas on voit bien que l'évocation d'un voyage en véhicule particulier climatisé met en lumière les fossés qui traversent la société
    haïtienne.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; Avec Lyonel Trouillot, on change la perspective. Dans Rue des pas perdus, plusieurs voix alternent pour dire la difficulté de vivre dans un pays
    grangrené par la misère, le soupçon, la peur et la haine. L'un d'eux est un chauffeur de ce qu'on pourrait appeler un camion-bus, qui est passé au taxi. Même s'il s'agit d'une voiture, sa
    fonction l'ouvre sur le monde au lieu de l'en isoler et de fait, ce personnage offre un regard de l'intérieur sur la vie qu'il évoque. Voici le chapitre où il apparaît pour la première
    fois:</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Tu vois, petit, quand je faisais la route des Cayes avec mon camion, on y mettait douze heures les jours secs. Les jours de pluie on ne
    perdait pas notre temps à compter les heures. Il fallait faire descendre les gens, le bétail, la volaille, tout le chargement à chaque passe, on y mettait parfois un jour entier. A l'arrivée le
    camion puait tellement la sueur séchée et les fruits pourris qu'au prochain voyage personne ne voulait s'asseoir au fond. Attention, le plus important c'est les virages. Si tu ne regardes pas
    bien des deux côtés de la route tu rateras des clients. Des gamins me nettoyaient le camion, je leur donnais quelques centimes, mais ils l'auraient fait gratuitement, rien que pour monter dans un
    camion, actionner le miracle de l'avertisseur, caresser le volant, s'ébattre sur les banquettes, faire un bout de voyage arrêté et le raconter aux copains. Les périodes de troubles politiques on
    y mettait deux jours, les hommes du grand dictateur Décédé Vivant-Eternellement nous arrêtaient à chaque bourg. D... U... Il fallait à chaque fois décliner son identité, montrer ses papiers aux
    soldats, à tous les soldats jusqu'à ce qu'on en trouve un qui sache lire, et encore! C... A... R...</em> <span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>Ça prenait une éternité, un
    passager souffrant du petit mal tombait dans la poussière, on lui versait de l'eau sur la tête, tout le monde s'en mêlait pour tuer le temps, M... E... L. Ah, Ducarmel Désiré, allez, passez! Avec
    les rivières en crue, les vérifications d'identité, les mauvaises têtes qui tentaient de changer de siège chaque fois qu'on rechargeait le camion, les pneus qui crevaient exprès et le péage
    institué par un ministre-conseiller du grand dictateur Décédé Vivant-Eternellement, le boulot devenait impossible. Non, à droite. Petit, tourne à droite. Tout ce que je te dis, c'est pour
    t'enseigner le métier. Alors quand je commence à radoter, pense pas à moi, pense à la route. A droite, te dis-je. Dans cette rue, y a toujours les grosses voitures des officiels des forces
    d'occupation, et ça gêne la circulation. Un Désiré de la région de Cavaillon s'était mis avec une ancienne maîtresse d'un caporal. On arrêtait les Désiré. Je me suis dit, conduire sur les routes
    ou conduire dans la ville, c'est pareil. Je suis venu vivre à Port-au-Prince. Au début, c'était pas facile, je n'arrivais pas à pouvoir localiser les rues. C'est une grande ville même si les
    avenues ne ressemblent en rien à celles qu'on voit au cinéma. Chaque rue c'est quelqu'un à part, c'est comme les enfants d'une même famille, ça se ressemble et ça se ressemble pas. Tu
    comprendras, quand tu connaîtras mieux le boulot. Certaines sont d'une étroitesse qui fait pitié, y en a des malingres, des tordues toujours de mauvaise humeur même le jour des Rois ou le jour de
    la finale du championnat de football, d'autres auxquelles on fait une beauté les jours de parade ou de procession, de vieilles coquettes qui boivent en cachette et préparent autant de mauvais
    coups qu'elles en ont reçu. Que de veuves, que d'assassins j'aurai conduits de la rue Courbe à la rue Courte, de la rue des Remparts à la rue des Fronts-Forts. Des clients avec des têtes à faire
    peur aux gens qui avaient peur. Fallait se méfier des bavards, des gentils. Y avait tellement de provocateurs. Des vieilles femmes, des enfants, des faux prophètes, des faux mendiants, des faux
    malades, des collégiennes qui disaient avoir perdu leur cahier de chant, des serviteurs de l'Evangile qui veulent vous lire la Bible pendant que vous conduisez. A l'époque tout le monde
    espionnait tout le monde, va-t'en savoir ce qu'ils espéraient trouver à part la haine et la rareté. Même les paroles du Prophète semblaient de la provocation avant qu'on ait réalisé que le grand
    dictateur Décédé Vivant-Eternellement avait enfin trouvé un ennemi à sa taille.</em></span> <em>Tu roules trop vite, ça effraie les dames. Ah! Oui, une fois j'avais chargé un type étrange. Je ne
    pouvais lui donner un âge ni d'autres signes particuliers que ces tonnes de paperasse qu'il avait dans les mains, des astres, des lunules, les points cardinaux, des cartes de la ville. Il
    cherchait la rue Morte qu'il disait. Selon mes calculs elle doit être située au centre de la ville, au croisement des traits cardinaux. J'y comprenais rien. J'avais pas fait cent mètres qu'il
    était descendu en me criant: je l'ai trouvée. Quand je contai l'affaire à un enseignant de mes clients, encore un qui a trop étudié, m'a-t-il expliqué, ils viennent d'une famille pauvre,
    travaillent la nuit comme le jour, passent leurs examens avec brio, obtiennent une bourse d'études, quand ils arrivent à l'étranger ils n'ont rien à se mettre sous la dent, errent dans Paris,
    tout ce qu'ils ont appris se mélange dans leur cerveau, je vous le dis, mon brave, seuls les riches peuvent profiter des bourses d'études, les donner aux pauvres c'est du gaspillage, de la
    démagogie. Démagogie ou pas, il avait l'air si sûr de lui: vous me déposerez à l'entrée, je connais le chemin, mais que votre regard ne suive point mes pas, j'habite la rue des Pas- Perdus, le
    territoire du grand oubli, on y brûle les songes, les mémoires, des automates aux chairs chagrines y recommencent leurs fins de parcours, le mouvement perpétuel de nos passages ratés, c'est la
    rue des quinze pour quinze, le sanctuaire du verbe figé où des cadavres illusionnistes jouent au jeu des têtes coupées.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; Revenons à <em>La Couleur de l'aube</em>, et à ce tap-tap théâtre où une scène assez désagréable va se jouer:</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Notre</em> <span style="font-style: normal;">tap tap</span> <em>est arrêté par quatre jeunes en guenilles bientôt rejoints par une vraie
    horde qui a envahi les abords du véhicule. Ils ne tarderont pas à s'agglutiner sur le capot et les portières, dansant et fulminant d'excitation. Avec leur visage couvert d'hématomes, leurs pieds
    et leurs mollets de blessures infectées. Des gamins sautent et hurlent en cognant sur les portières ou en frappant aux vitres des voitures. Personne ne leur a appris à faire autre chose. Ils
    tordent, consument, disloquent tout ce qu'ils trouvent à leur portée, les objets manufacturés, les biens de propriété publique ou privée, les corps et les esprits. Et cet après-midi ils sont
    armés jusqu'aux dents.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Deux d'entre eux nous braquent, chacun avec une arme qu'il tient avec difficulté des deux mains. Ils ont à peine douze ou quatorze ans. Les
    jeunes adultes qui font leur apparition juste dans leur dos portent des armes automatiques et des cartouchières autour de leurs maigres épaules. Ils ont un foulard autour de la tête et des
    lunettes de soleil sans doute volées et qui leur mangent le visage, des survêtements et des tee-shirts d'occasion trop grands pour leurs corps frêles : Nike, Puma, Adidas. L'homme à la nuque de
    taureau et portant le tee-shirt à l'effigie du chef du parti des Démunis échange avec eux un signe de reconnaissance. Ils s'entortillent les mains et les poignets et poussent un «&nbsp;yo&nbsp;»
    sonore, sorte de cri de connivence. Ma vue se brouille. Mes oreilles bourdonnent. Un vertige me saisit. Les jeunes adultes ont entouré le</em> <span style="font-style: normal;">tap tap</span>
    <em>et nous menacent de leurs armes tandis que les gamins nous dépouillent tranquillement de tout ce qu'ils trouvent à leur portée. J'ai tendu mon portefeuille et mes boucles d'oreilles. J'aurais
    tendu n'importe quoi. Et puis les choses se sont passées vite. Très vite.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Le chauffeur a démarré en trombe, content d'avoir eu la vie sauve. Et nous aussi. Le silence qui suit est celui de la honte et de la colère.
    D'autres</em> <span style="font-style: normal;">tap taps</span> <em>s'engouffrent dans les ruelles dans une panique glacée. On n'entend que le bruit des moteurs. Les gaz d'échappement brûlent les
    yeux. Je m'enfonce dans mon siège jusqu'à ne plus être visible de la rue. A droite à côté de moi, il y a un homme d'un certain âge dont les lèvres tremblent encore et d'où sortent des propos
    décousus, murmurés à voix basse, à ma gauche, deux ouvriers du bâtiment qui ont certainement donné leurs outils et la paye de leur journée et derrière moi un jeune qui fréquente l'université et
    qui visiblement n'a pas encore lu le livre qui lui donnera la clé de ce qu'il vient de vivre. Une explication qui tienne la route. Je ne peux m'empêcher de penser à la chanson entendue l'autre
    jour : «&nbsp;Je n'ai pas de travail, je n'en ai pas besoin. Je suis né pour voler ton argent. Je suis né pour te tuer.&nbsp;»</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; Plutôt que de commenter, confrontons cet extrait avec un autre voyage, au bout de la nuit pourrait-on dire, puisqu'il s'agit de celui que Dany
    Laferrière, ou plutôt son double auto-ficto-biographique, Vieux Os, fait au petit matin, juste avant de laisser le pays, après une nuit blanche passée à parcourir Port-au-Prince en quête de qu'il
    quitte, de ceux qu'il aime, et de lui-même sans doute. Extrait du roman <em>Le cri des oiseaux fous</em>:</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Je grimpe dans le premier tap-tap qui va du côté de l'aéroport. Foule. Des gens attendent depuis une demi-heure. Pas assez de taps-taps pour
    tout le monde. On se lève très tôt dans cette zone. Martissant, Carrefour, Fontamara, Gressier, Rivière-Froide, ces quartiers qui fournissent la moitié des ouvriers du parc industriel, près de
    l'aéroport. Les taps-taps débordent d'ouvriers et d'élèves. Les élèves vont, pour la plupart, du côté du Champ-de-Mars où se concentrent un bon quart des écoles de Port-au-Prince. Chaque matin,
    entre cinq et huit heures, les taps-taps régurgitent plus de deux à trois cent mille personnes sur Port-au-Prince. Et ça crie, ça parle, ça hurle, ça se bat, ça chante, ça prie, ça s'insulte.
    Tout le peuple des quartiers du sud débarque à Port-au-Prince. La pagaille totale. Une énergie incroyable. Tous les espoirs sont permis. Chaque jour apporte sa ration de chances à prendre. Si ce
    n'est pas aujourd'hui, ce sera demain. Hier ne compte déjà plus, n'a jamais compté. Hier n'existe pas. Tout se passe entre aujourd'hui et demain. La vie roule, dans cette région, à une vitesse
    infernale. Cette foule enterre ses morts à un rythme de carnaval. En dansant. On pleure, on danse, puis on passe à autre chose. La vie n'attend pas. A cinq heures du matin, tout le monde est déjà
    en sueur. Et la conversation n'est plus sur Gasner, comme hier. Ils ne savent pas encore pour Ezéquiel. Je vois passer la petite Honda noire avec mes camarades de L'Hebdo. Ils vont sûrement au
    local du journal, à Fontamara, préparer un numéro spécial sur Gasner. Et moi qui prends la direction opposée, en route vers un autre destin. Ils ont la tête pleine des projets à mener, des
    enquêtes à faire, des pistes à suivre, des monstres à affronter. Ont-ils trouvé celui qu'ils cherchaient tant cette nuit? Dire que moi, qui ne voulais rien chercher, je suis tombé dans
    l'antichambre du diable, le réseau des tueurs du régime (Papa et Baby Doc). Je regarde un long moment la petite Honda noire se faufiler à travers la multitude de taps-taps bariolés. A partir de
    cette seconde, elle n'existera plus que dans mon imagination. J'ai l'impression qu'elle cheminera longtemps encore dans mon esprit avec, dans son sein, mes quatre camarades, trois vivants et un
    mort: Clitandre, Jean-Robert, Carl-Henri et Gasner. Il fut un temps où je voulais changer le pays, à ma manière. Maintenant, il me faut changer de pays. Changer Haïti à partir de l'étranger?
    Voilà la première illusion qu'il me faudra extirper de moi. Ce sera plutôt à moi de changer. Qu'est-ce qui est le plus difficile: essayer de changer un pays ou essayer de se changer soi-même? Je
    n'ai pas la réponse à cette terrifiante question. Tout ce que je peux dire c'est que, si on peut fuir un pays, il est impossible d'échapper à soi-même. Haïti est devenu un pays qui change de pôle
    d'intérêt chaque matin. Hier, c'était Gasner (pour moi, ce sera Gasner toute ma vie). Ce matin, c'est le gendarme qui a tué Bobo.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>-Que s'est-il passé? demande d'une voix voilée d'anxiété la dame assise en face de moi. On m'a dit qu'ils partageaient la même maîtresse. C'est toujours une
    histoire de femme, lance-t-elle sans lever la tête du mouchoir qu'elle est en train de broder.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>-Ah non! dit un homme assis à l'autre bout, ce n'est pas du tout cela. Bobo avait giflé le gendarme dans l'après-midi, sans accorder trop d'importance à son
    acte. C'est normal pour lui de gifler les gens. Il passe son temps à gifler même les marchandes.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>-Pourquoi les marchandes? demande la femme.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>-C'est lui qui s'occupe de taxer tous les marchés de Port-au-Prince.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>-Tu veux dire de les saigner, corrige une autre dame en train de lire la Bible.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><em>-Il détruit avec son bâton, un vrai cocomacaque, les marchandises de celles qui refusent de payer une troisième fois les taxes pour les mêmes
    marchandises.</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Ô Babylone, trois fois Babylone, s'écrie la femme à la Bible.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Raconte vite l'histoire, je vais descendre dans cinq minutes, dit un homme.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Que fait le gendarme? demande la femme en face de moi.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Madame, dit l'homme qui s'apprête à descendre, laissez-le raconter l'histoire.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Ne me bousculez pas, répond celle-ci du tac au tac, si vous voulez entendre toute l'histoire, vous
    n'avez qu'à descendre un peu plus loin.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Le gendarme n'a rien fait pour répondre à votre question, madame. Il est simplement allé déposer une
    plainte au grand quartier général contre Bobo. Son colonel lui a fait comprendre qu'il devait s'estimer heureux de n'avoir pas reçu deux balles dans la tête au lieu d'une innocente
    gifle.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-C'est ce qu'il a dit! s'étonne la grosse dame en train de broder.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Mais Seigneur! est-ce qu'on va le laisser finir l'histoire.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>En guise de réponse à cette agression, la grosse femme se contente d'un long soupir.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Malgré tout, continue l'homme qui rapporte les faits, un sergent a pu enregistrer sa plainte. Le
    gendarme n'a rien dit de plus. Il est rentré chez lui, n'a pas touché à son repas et a passé tout l'après-midi à lire sa Bible.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Amen!</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>Il s'est levé vers huit heures du soir, il a bu simplement une grande tasse de café, très noir et très
    amer, s'est rasé et, vêtu de son uniforme militaire, il est sorti vers onze heures du soir.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Excusez-moi, dit l'homme pourtant pressé, j'aimerais savoir comment vous avez fait pour connaître tous
    ces détails.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-C'est ce que j'allais justement lui demander, dit la grosse femme en train de broder.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-C'est que mon cousin habite en face de chez lui.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Ah bon! Je comprends maintenant, dit la femme en train de lire la Bible.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Où ça? demande l'homme à l'autre bout du banc, qui écoutait attentivement l'histoire.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-A Carrefour-Feuilles.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Moi aussi, j'ai habité à Carrefour-Feuilles, dit la grosse femme en train de broder. D'ailleurs, ma sœur
    y habite toujours et, ce soir, je saurai tous les détails de cette histoire, des choses que personne ne peut savoir parce que ma sœur, c'est quelqu'un qui...</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Mais arrêtez donc! On n'a pas envie de connaître votre vie, madame. On parle du gendarme qui a tué Bobo.
    C'est lui la vedette, aujourd'hui, pas vous, lance l'homme assis au fond de la fourgonnette.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Quand est-ce qu'il va le tuer pour qu'on en finisse une fois pour toutes avec ces suppôts de Satan?
    jette rageusement la dame en train de lire la Bible.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Attendez, madame, lui réplique celle en face de moi. On sait maintenant qu'il va tuer. Ce qu'on ignore,
    ce sont les détails de l'affaire et moi, c'est tout ce que j'aime dans une histoire, les détails bien juteux.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Elle se croit au cinéma, celle-là! lance une adolescente en uniforme à carreaux blancs et noirs du
    collège classique, qui prêtait une oreille distraite à la conversation.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>Tout le monde rit.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Ce n'est pas une plaisanterie, dit l'homme assis au bout du banc, c'est un véritable drame. Vous autres,
    Haïtiens, vous prenez tout à la rigolade. Le gendarme qui nous a sauvés de ce monstre est en ce moment en prison...</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Je ne savais pas qu'on l'avait arrêté, dit la dame en refermant sa Bible. On ne devrait pas mettre en
    prison un tel homme. Au contraire...</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-C'est la procédure, madame, dit un homme qui n'avait pas jusque-là pris part à la
    discussion.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>Silence de mort dans le tap-tap. Tout le monde pense, en ce moment, la même chose: cet homme est un
    tonton macoute en civil.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Oh! dit l'homme pressé, sonnez le chauffeur pour moi, je dois descendre ici.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Moi aussi, dit la grosse dame en rangeant dans une petite boîte en fer-blanc ses accessoires de
    broderie.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Moi aussi, je dois descendre ici, dit l'autre femme en glissant la Bible dans son sac
    noir.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Je viens de me rappeler que je dois voir un ami dans le coin, dit en descendant l'homme qui était assis
    au fond du tap-tap.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>Il ne reste plus que nous trois: l'adolescente du collège classique, moi et le tonton macoute.
    Brusquement, celui-ci se met à rire en se tenant le ventre, tombant presque du banc.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><em>-Ils ont tous pensé que j'étais un tonton macoute. Ce pays ne changera jamais, car les gens sont trop
    lâches. La souris danse seulement quand le chat dort. Le tap-tap continue son chemin en direction de l'aéroport. L'adolescente compte descendre au coin de la rue Pavée, j'ai l'impression, pour
    remonter ensuite à pied vers le Champ-de-Mars. Je ne fais aucun commentaire quant à la remarque sur la lâcheté des Haïtiens, parce que, on ne sait jamais, peut-être que ce type est vraiment un
    tonton macoute. Je fais toujours confiance au flair des gens du peuple. Ce sont eux qui vivent constamment avec ces gens-là. Le pseudo-tonton macoute fait un sourire engageant à l'adolescente qui
    baisse les yeux sur le manuel d'histoire générale qu'elle vient d'ouvrir sur ses genoux. Elle n'a aucune intention d'étudier, ça se voit. Elle vient simplement de remarquer que sa jupe est trop
    courte et que cet homme cherche visiblement, sans aucune gêne, à reluquer entre ses cuisses. J'avais baissé les yeux, un peu gêné par cette forme d'agression à laquelle j'assistais, mais, pris
    d'un doute, je lève les yeux et découvre un sourire de Mona Lisa flottant sur le visage de l'adolescente. Faut dire que la zone respire la guerre. On dirait un quartier bombardé. Je parle de
    Carrefour et de ses environs. La plupart des adolescentes font une concurrence déloyale aux prostituées établies qui doivent payer des taxes à l'Etat et leurs tests médicaux mensuels. Les
    médicaments et les injections sont à leurs frais. Alors, les prostituées voient d'un très mauvais œil les jeunes filles qui travaillent dans les bordels clandestins de Port-au-Prince, ces
    maisonnettes au fond des cours des immeubles publics. Les fausses collégiennes, qui n'ont que l'uniforme et quelques manuels scolaires achetés bon marché devant la cathédrale, juste pour la
    frime, passent la journée chez les maquerelles de l'aire du Champ-de-Mars. Ma dernière image de Port-au-Prince, avant d'arriver à l'aéroport, est à l'essence de cette ville, capitale du
    faux-semblant et de l'apparence trompeuse: un pseudo-tonton macoute, qui est peut-être un vrai, faisant la cour à une pseudo-collégienne, qui est en fait une vraie prostituée.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; <span style="font-family: arial,helvetica,sans-serif;">Voilà. Cette fois-ci l'image du théâtre a trouvé son illustration. Elle est loin d'être
    idyllique, mais contrairement à l'évocation désespérante qu'en fait Yanick Lahens, il y a ici de la vie, de la lutte, de la spontanéité, quelque chose d'irréductiblement positif qui subsiste
    malgré la méfiance et la tromperie. Evidemment, il est inutile de chercher ici un texte qui fasse parfaitement correspondre l'ambiance intérieure des tap-taps avec la fantaisie et les couleurs
    qu'ils arborent souvent en façade. Pourtant, sans vouloir pondre un texte susceptible d'intéresser le Ministère du Tourisme, c'est un peu ce que j'ai fait dans le chapitre justement intitulé
    «&nbsp;Tap-tap&nbsp;» de mon roman (<a href="http://www.ilv-edition.com/librairie/avel.html">Avel</a>). Les parcours thématiques que je propose dans cette rubrique n'ont pas pour but d'en faire
    figurer systématiquement un extrait, d'autant que je ne peux décemment inclure ce que j'écris dans la littérature haïtienne, mais ce thème me semble si riche de potentialités que je lui ai donné
    une certaine importance, au point d'écrire aussi une petite chronique sur une expérience tap-tapienne: « <a href="http://www.avel-blog.com/article-29867986.html">Un Morceau de Diamant</a> ». Il
    me semble qu'on obtiendrait un recueil très représentatif de la société haïtienne si on lançait un concours de nouvelles sur le thème du tap-tap et qu'on publiait les meilleures. Alors pour la
    curiosité, et pour compléter un peu la vision des transports publics donnée ici, je donne à lire un extrait du chapitre incriminé:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Assis-serré à l'arrière d'un taxi-ramasseur au bac couvert et ajouré, un homme crie :</em></span>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Chauffeur, je suis arrivé !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Le véhicule s'arrête sur le côté. D'autres taxis ou taxis-ramasseurs, arpenteurs de la capitale, font un écart pour le dépasser, frôlant d'autres véhicules qui
    eux-mêmes lissent les moustaches des taxis, ramasseurs, camionnettes, bogotas, parfois 16 particuliers ou d'Etat, qui viennent en sens inverse. Excusez-moi, excusez-moi. L'homme descend par
    l'arrière, longe la voiture jusqu'à l'avant et paie le chauffeur, 2 gourdes et demie, tarif unique. Le ramasseur redémarre. Il s'arrête au carrefour pour laisser passer un bus bariolé et
    trompettant en provenance de Jacmel. L'homme s'active, veut traverser l'avenue. Il est arrêté par des camionnettes et des ramasseurs d'où l'on crie la destination. <span lang="de-DE">Delmas !
    Delmas ! Aéroport !</span> Aéroport ! Christ-roi ! Christ-roi ! Il faut se faufiler, vite ! Le bus est déjà en train de contourner la station pour Jacmel ou Les Cayes. L'homme court. Le bus vient
    se placer derrière un autre déjà chargé et prêt à partir. L'homme traverse l'esplanade de cantines en plein air, plein gaz, séparées seulement par des bâches, des toiles cirées. Les odeurs de
    riz-pois, de viande et de maïs moulu sont vite submergées par celles des gaz, des ordures, de la chaleur écrasante à faire siester des fourmis. Ça y est, le bus arrêté déverse ses voyageurs sur
    un lit de boue et de bouteilles plastiques devenues plates. Les nouveaux partants leur font une haie d'honneur complètement fermée dans laquelle l'homme vient se masser. Le chauffeur est
    descendu, il négocie avec un Haïtien new-yorkais, venu voir sa famille et passer des vacances à Jacmel, une place dans la cabine. Enfin le dernier passager sort, l'associé du chauffeur s'installe
    sur la première marche, décidé à défendre sa forteresse pied à pied. C'est la ruée. On se bat pour approcher le cerbère qui distribue les tickets et fait payer à l'entrée, contrairement à un
    ancien usage. Le chauffeur s'est installé sur un banc, devant une petite table. Chérie, donne-moi pour trois dollars de maïs, avec beaucoup de viande et de sauce. L'homme parvient à dépasser de
    l'épaule une grosse femme qui tonne : "A moi ! Laissez-moi passer ! Les Haïtiens sont mal élevés ! " L'homme réussit à dégager son bras gauche et à agripper la porte ouverte en accordéon, devant
    la gueule d'un bègue. Un dernier effort, une dernière bourrade et le voilà grimpé sur la marche du salut. Le cerbère demande l'argent : 8 dollars. L'homme sort un billet de 20 dollars de sa
    poche. Derrière, ça chauffe. Voilà, il a son ticket, le cerbère lui fait signe d'occuper une place à l'avant, mais l'homme avise une place près de la fenêtre, à l'arrière. Le chauffeur sirote un
    jus de citron avec une paille dans un bocal qui a dû contenir jadis, pour son premier emploi, de la mayonnaise. Maintenant que de nouveaux passagers sont entrés, c'est l'assaut des marchands de
    pacotille, lampes électriques made in China, casquettes, mouchoirs, piles, mais surtout de boissons fraîches, Juna, Busta, Tampico, Solo, eau traitée, ou encore d'en-cas, de sucreries, pain,
    pâtés fourrés à la viande, papita, pommes droit venues de l'étranger, peu goûtues mais bien rouges. Le New-Yorkais achète un sachet d'eau. C'est la première fois qu'il revient depuis dix ans. Il
    est étrange que ça puisse être à la fois si différent et si pareil. Il observe la zone, portail Léogane. La station se loge comme elle peut à quelques mètres de l'avenue Dessalines, esplanade de
    terre et de boue au coude à coude entre la rue et la rivière d'ordures qui réussit un peu, quand les pluies sont fortes, à se jeter à la mer. Et tout ça fourmille, chacun cherche sa vie, dans
    tous les sens. A l'arrière, ça s'agite, la chaleur est effrayante. Il faut encore pourvoir trois places. En fait on ne les voit pas, mais il y a trois rangées, deux au fond et une tout à l'avant,
    qui n'ont que cinq personnes, et il en faut six. Le cerbère indique à un homme d'âge respectable la place de devant, au milieu de la rangée. Plusieurs passagers doivent se lever pour lui
    permettre d'arriver jusqu'à la première rangée. En chemin, son sac, qu'il tient levé pour passer, heurte la tête d'une jeune fille qui le repousse rudement :</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Oh ! oh ! vous ne pouvez pas faire attention !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Le bonhomme est presque au but, mais il doit rentrer entre une grosse dame et un homme jeune chargé de sacs, revenant de République Dominicaine. L'espace entre
    les banquettes est réduit et la fesse droite de la dame l'occupe entièrement. Le bonhomme réussit à glisser une jambe entre les deux, mais l'autre ne trouve pas de place. La dame dit
    :</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Il n'y a pas de place ici, vous voyez bien !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Le cerbère intervient :</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Madame, poussez-vous un peu, serrez-vous !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Je suis déjà collée à ma voisine, je ne peux pas me serrer plus, il n'y a pas de place !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Madame, c'est six personnes par rangée ! Monsieur, rentrez donc, asseyez-vous !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Mais je ne peux pas, ma jambe est coincée, je ne peux pas mettre l'autre.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Madame, poussez-vous ! intervient un autre passager, debout derrière le bonhomme et qui attend pour se rasseoir.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Quelques palabres encore, le ton monte, le cerbère est intraitable. Finalement, comme d'habitude et de bien entendu, le bonhomme est parvenu à s'asseoir, à
    moitié sur la banquette, à moitié dans le vide de l'allée, retenu par l'imposante voisine, les genoux serrés touchant la paroi devant lui. Les places de derrière sont bientôt occupées selon un
    rituel similaire. Le cerbère autorise de nouveaux passagers à se trouver une place imaginaire dans l'entrée. Il faudrait partir, il fait chaud. <span lang="en-US">Tampico tampico busta busta
    !</span> Le chauffeur n'est toujours pas revenu. il finit tranquillement son assiette, discute avec un autre chauffeur fraîchement arrivé. Finalement il arrive. Chauffeur, allons-y ! <span lang=
    "en-US">Juna juna dlo dlo busta tampico busta !</span> Il cause avec son associé qui lui remet la recette, laisse aux marchands le temps de réaliser leurs dernières affaires. Pâté pâté dlo
    culligan busta ! Chauffeur, allez ! Démarrez ! Le moteur gronde et fume, le klaxon retentit. Il y a foule devant le bus, voyageurs, marchandes d'eau avec un seau rempli sur la tête (femmes
    chateaux-d'eau), aiguilleurs du vide. <span lang="en-US">Busta busta busta !</span> Le bus s'ébranle à grands coups de klaxon. Les obstacles s'écartent au dernier moment. <span lang="en-US">Busta
    busta busta !</span> Le bus coupe la route à un taxi qui pile, puis à une camionnette pourtant bien engagée. <span lang="en-US">Busta busta busta !</span> Ça y est, il est engagé, c'est parti.
    Champagne !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Tiiiiiitttttttt ! Tiiiiiiiiiiiittttttttttttt ! A peine le carrefour franchi, une petite sonnerie stridente retentit dans la cabine. Il y a un problème derrière.
    Le chauffeur stoppe sa machine sur le côté. Une femme paraît à droite du New-Yorkais étrangement seul, monte sur la marche et tend la main vers le chauffeur :</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Chauffeur ! rends-moi mon argent ! On m'a fait monter, y’a pas de place. Je ne vais pas voyager debout ! Chauffeur ! rends-moi mon argent !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Le chauffeur hésite, fait sa mauvaise tête :</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Qu'est-ce que tu me chantes là ? Si c'est t'allonger que tu veux, faut louer une bagnole privée.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Chauffeur, je ne vais pas discuter, rends-moi mon argent !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Les vendeurs font de nouveau le siège du bus. <span lang="en-US">Busta tampico juna !</span> La femme s'échauffe :</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Chauffeur ! je vais faire du bruit ! Rends-moi mon argent, chauffeur !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Solo ! Solo ! Des badauds rient derrière elle :</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Chauffeur, rends-lui donc son argent !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Ne faites pas de scandale dans la rue !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;"><span lang="en-US">Dlo dlo culligan busta juna !</span> Elle n'entend pas les rires.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Chauffeur ! je vais appeler à moi ! à moi ! Chauffeur ! rends-moi mon argent ! Chauffeur ! rends-moi mon argent ! Rends-moi mon argent !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Solo ! Derrière, des passagers s'impatientent :</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Chauffeur ! Dépêche-toi !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Partons !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">La femme :</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Je vais crier, chauffeur ! Rends-moi mon argent ! Rends-moi mon argent ! Chauffeur ! rends-moi mon argent !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Finalement le chauffeur s'exécute, de mauvaise grâce. <span lang="en-US">Busta busta tampico juna !</span> La femme descend, le bus repart, doucement. Un peu
    d'air, par les vitres entrouvertes, entre. Le chauffeur met une cassette de Sweet Vice, à volume honorable. Ça sature un peu par moments.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><br></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">Chérie, je t'aime</span>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">Je ne peux pas vivre sans toi oh !</span>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">Pardonne-moi tout ce que je t'ai fait</span>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">C'est toi seule que j'aime oh !</span>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><br></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Une ou deux voix (une ou deux ?) accompagnent le groupe. Un début d'ébullition. Des conversations s'engagent alors que le bus fait de même sur le Bicentenaire,
    notamment avec le frais revenant de République Dominicaine :</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- On dit que là-bas ils traitent les Haïtiens comme des chiens !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- C'est pas vrai, ils m'ont bien traité et j'ai été payé.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Peut-être, mais ils renvoient en Haïti des enfants d'Haïtiens nés là-bas. Il y en a qui parlent à peine créole. Où est la justice ?</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Profitant d'un ralentissement, un jeune marchand de pain monte sur l'échelle, à l'arrière du bus. Il la tient de la main gauche et se penche au niveau de la
    dernière vitre. Pain ! Pain ! Deux jeunes femmes, juste à côté de lui, interrompent leur discussion. Pain ! Pain ! Le Dominicain cherche dans sa bourse :</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Envoie-moi un pain !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Le marchand n'a pas entendu à cause de la musique.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><br></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">Chérie oh ! Si tu me quittes</span>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">Comment ferai-je pour vivre ?</span>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><br></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">D'autres passagers relaient la demande. Le marchand tend un pain. La première jeune femme le prend et le fait passer devant pour que de main en
    main…</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- L'autre jour, au salon de beauté…</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Chez Mitou ?</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Non, chez Fifi.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Fifi ? La fille de madame Ti Bwadous ?</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Non, la fille de madame Sonson.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Celle qui habite à Culbuté ?</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Non, madame Sonson de Monchill, mais Fifi a son salon à Raquette.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Par le même processus, quoique inverse, qui a amené le pain à son acheteur, l'argent parvient au vendeur qui l'empoche mais campe sur ses positions. <span lang=
    "en-US">Pain ! Pain !</span></span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" lang="en-US" align="justify">
    <em><br></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" lang="en-US" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">Baby I love you</span>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">Nous resterons toujours ensemble</span>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">Nous nous aimerons jusqu'à la mort.</span>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><br></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- C'est vrai, mais ils ne sont pas tous mauvais. Il y en a avec qui je m'entendais très bien.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- En tout cas, ils sont paresseux, ils n'ont pas le courage d'affronter la vie. Y’a qu'à voir le nombre de putes dominicaines qui viennent en Haïti. Les
    Haïtiennes ne vont pas comme ça en Dominicanie.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Ça, c'est vrai, admet le Dominicain. Les Haïtiens sont plus vaillants. Ils nous en veulent de les avoir envahis et occupés pendant plusieurs
    années.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Sur la route, juste devant, un autre bus peint à l'arrière d'un béret vert à lunettes noires, s'arrête brusquement. Le chauffeur pile. Le marchand de pain
    s'accroche in extremis. Pain ! Pain ! Une des jeunes femmes se décide enfin. Elle fouille dans son sac. Le jeune garçon attrape un peu de l'odeur de sa cliente et ne perd rien de son
    anatomie.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Marchand de pain ! donne-moi la monnaie sur 5 dollars !</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Le marchand rassemble quelques-uns de ses billets humides de sueur et les tend avec le pain à la jeune femme qui en retour envoie un billet de 25 gourdes. La
    conversation peut reprendre :</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Fifi était en train de coiffer une petite pute…</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Une pute du Purgatoire ?</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Non, elle est souvent au Yaquimo, c'est Ti Papa qui lui trouve des mecs. On était plusieurs à attendre. Y’avait aussi Annette, la cousine de
    Jean-Claude.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Le fils de Chacha ?</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Oui, on essayait des vernis à ongles que Fifi venait de recevoir de Paris. Y’en avait un, ma petite, tu aurais dû voir ça, c'était le ciel avec toutes ses
    étoiles. J'ai dit : "C'est la cerise sur le gâteau !" Alors la pute m'a fixée du regard, et puis elle m'a demandé où j'avais pris cette expression. Je lui ai dit : "On m'a raconté que deux
    lesbiennes se sont retrouvées au tribunal parce qu'elles s'étaient battues. Celle qui avait commencé a expliqué qu'elle n'avait pas supporté de voir une autre fille draguer sa copine. Le juge
    leur a demandé quel plaisir elles trouvent là-dedans. La même a répondu que c'est un dessert, la cerise sur le gâteau !" Alors là, la pute m'a dit que c'était elle; la fille du
    tribunal.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">Passé le quartier de Martissant, la route s'étroite. C'est le bouchon. Le marchand de pain descend. Retour de ses confrères. Commence l'interminable défilé
    d'épiceries, de salons de beauté, de dépôts, de tas d'ordures, de morgues, de boîtes-banques, de piétons et de petits vendeurs à la triée. <span lang="en-US">Juna juna dlo dlo
    !</span></span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Un autre exemple, les Dominicains ne supportent pas d'avoir faim. Il y en a un qui est entré dans un restaurant parce qu'il ne trouvait rien à manger depuis
    le matin. Il a bien mangé et après il a dit qu'on pouvait l'arrêter, ça lui était égal parce qu'il avait rempli son ventre.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- C'est normal que les Haïtiens supportent mieux la faim, intervient une femme au physique un peu sec, Haïti est un pays de misère. Ailleurs, ils ne sont pas
    habitués. On dit que c'est beau là-bas, qu'on cultive beaucoup.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- Oui, dit le Dominicain, les montagnes ne sont pas pelées comme ici, et puis les routes sont meilleures, et les rues sont propres.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <em><span style="font-size: 12pt;">- C'est pas comme ici, regardez-moi ça ! Les Haïtiens sont des chiens ! jappe la femme.</span></em>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    &nbsp;
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp; La suite&nbsp; (téléchargement gratuit) sur <a href=
    "http://www.ilv-edition.com/librairie/avel.html">http://www.ilv-edition.com/librairie/avel.html</a><br></span>
  </p>
  <p style="margin-left: 0.54cm; margin-right: 0.24cm; margin-bottom: 0cm; line-height: 150%;" align="justify">
    &nbsp;
  </p>

  <meta http-equiv="CONTENT-TYPE" content="text/html; charset=utf-8">
  
  <meta name="GENERATOR" content="OpenOffice.org 3.0 (Win32)">
<style type="text/css">
<!--
                @page { margin: 2cm }
                P { margin-bottom: 0.21cm }
-->
</style>
  <meta http-equiv="CONTENT-TYPE" content="text/html; charset=utf-8">
  
  <meta name="GENERATOR" content="OpenOffice.org 3.0 (Win32)">
<style type="text/css">
        &lt;!--
                @page { margin: 2cm }
                P { margin-bottom: 0.21cm }
        --&gt;
</style>]]></description>
        <pubDate>Fri, 13 Nov 2009 19:41:00 +0100</pubDate>        <guid >http://www.avel-blog.com/article-tap-tap-le-monde-dans-une-boite-de-sardines-39319829.html</guid>
                <category>Lettres haïtiennes</category>        <comments>http://www.avel-blog.com/article-tap-tap-le-monde-dans-une-boite-de-sardines-39319829-comments.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Un héritier de Merlin : Pierre-Jakez Hélias]]></title>
        <link>http://www.avel-blog.com/article-un-heritier-de-merlin-pierre-jakez-helias-37660726.html</link>        <description><![CDATA[<div style="text-align: justify;">
    &nbsp;&nbsp; <span style="font-size: 12pt;"><em>Le Cheval d'Orgueil</em>? Certains s'en souviennent, et c'est tant mieux, mais il ne s'agit pas de cela. <em>L'Herbe d'Or</em>? <em>La Colline des
    Solitudes</em>? Voilà qui ne doit pas dire grand chose à la plupart d'entre vous. De jolis titres pour des romans, n'est-ce pas, mais qui conforteront certains dans l'idée que l'auteur est un
    nostalgique, un passéiste qui revêt les dures réalités paysannes d'un vernis idyllique et illusoire. Que leur dire? Rien, sinon les prier pour l'heure de suspendre le jugement, c'est-à-dire le
    préjugé.</span><br>
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp; <em>L'Herbe d'Or</em> est le nom d'un bateau et l'objet d'une quête folle, celle du pêcheur Pierre Goazcoz qui, lors d'une des plus terribles tempêtes
    jamais vues dans le port de Logan, lance son équipage sur la mer déchaînée dans l'espoir insensé de trouver enfin le passage vers l'Autre Monde, d'entrer vivant dans la mort. Lorsque le vent
    retombe pour laisser place à une brume épaisse, vient le moment où les nerfs subissent les pires épreuves, à bord comme à terre, le moment où certains se découvrent, le moment des
    bilans.</span><br>
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp; <em>La Colline des Solitudes</em>, comme son nom le laisse entendre, est le théâtre d'une mort lente, celle d'une communauté dont les onze rescapés,
    onze vieillards, vivent en sauvages, dans un grand isolement, sans pour autant donner l'impression de vouloir partir, jusqu'au "retour" sur la colline d'un homme, le fils d'une ancienne habitante
    du lieu qui l'a fui il y a longtemps. Il opère, sans toujours savoir comment, un étrange réveil de la vie, tout en se découvrant l'héritier d'un vieux royaume dont les livres d'histoire ne font
    mention nulle part.</span><br>
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp; Le merveilleux habite ces deux récits. Il y est à la fois questionné et questionnement. Il rejoint les interrogations les plus profondes sur le sens de
    la vie, le rôle de l'homme dans le monde, le pouvoir de l'imagination. En ce sens, tout en peignant des sociétés traditionnelles passées, les romans interpellent l'homme au sens universel.&nbsp;
    Ils recyclent également dans le monde des paysans et des marins des thèmes anciens, et notamment les quêtes des chevaliers de la Table Ronde. Dans le rôle de Merlin, le conteur lui-même, car à
    travers les romans c'est le conte qui est célébré. Pierre-Jakez Hélias endosse l'habit de l'enchanteur qui sait combien le bel édifice à la construction de laquelle il s'acharne est fragile, mais
    qu'il pourra survivre à sa mort apparente par la seule magie qui vaille, celle des mots.</span><br>
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp; Bien, et tout cela pour quoi? Eh bien pour vous inciter à lire des oeuvres injustement méconnues. D'accord, mais pourquoi celles-ci seulement? Il y a
    en effet d'autres romans (<em>Vent de soleil, La Nuit singulière, Le Diable à quatre</em>), des pièces de théâtre (<em>Yseult seconde, Le Roi Kado.</em>..), et des contes justement, des contes en
    grand nombre, tous ouvrages où le merveilleux et le légendaire sont pour le moins à leur aise.</span><br>
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp; C'est vrai, si je me concentre tout spécialement sur ces deux romans, c'est pour proposer également à ceux qui les ont lus ou les liront une étude, un
    travail universitaire effectué il y a de cela presque 15 ans, dans un langage peu technique, et qui, sans prétention, permet de poursuivre le voyage, d'essayer de connaître un peu mieux les
    personnages, d'explorer le monde du conte, et qui pourrait éventuellement intéresser quiconque voudrait se lancer dans un autre travail sur l'auteur, sachant que c'est un terrain peu défriché, si
    l'on excepte les travaux de Thierry Glon, du plus vif intérêt, l'ouvrage de Francis Favereau, <em>Pierre-Jakez Hélias, Bigouden universel</em></span><span style="font-size: 12pt;">, et celui de
    Pascal Rannou, plus critique, <em>Inventaire d'un héritage</em>.</span><br>
    <span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp; Pour ce qui est des romans eux-mêmes, ils ne sont pas faciles à trouver, mais internet permet de se les procurer. Quant à mon étude du merveilleux dans
    ces récits, si le coeur vous en dit...</span><br>
    <span style="font-size: 12pt;"><a href="http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/2/49/44/64/Le-merveilleux-chez-PJH.pdf"><img src="http://fdata.over-blog.net/99/00/00/01/img/p16_pdf.gif" alt=
    "Le-merveilleux-chez-PJH.pdf" width="25" height="20"> Le-merveilleux-chez-PJH.pdf</a></span>
  </div>]]></description>
        <pubDate>Fri, 16 Oct 2009 19:29:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.avel-blog.com/article-un-heritier-de-merlin-pierre-jakez-helias-37660726.html</guid>
                <category>chroniques de la table ronde</category>        <comments>http://www.avel-blog.com/article-un-heritier-de-merlin-pierre-jakez-helias-37660726-comments.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Une veillée armoricréole]]></title>
        <link>http://www.avel-blog.com/article-33463052.html</link>        <description><![CDATA[<p style="text-align: justify;">
    <br>
    <span style="font-size: 12pt;">Faute de temps je n'ai pu jusqu'ici inaugurer la rubrique proposant des ponts entre les deux centres d'intérêt qu'illustre ce blog, les cultures bretonne et
    haïtienne. Je me suis proposé d'écrire quelque chose sur le roman de José Le Moigne, "Chemin de la mangrove", (il s'agit de la Martinique ici et non d'Haïti, mais ne soyons pas sectaires),
    cependant il faudra attendre encore un peu. Alors je décide de commencer autrement, en piochant tout simplement dans mon roman "Avel" un extrait d'une fête devenant veillée, mettant en scène un
    Breton et des Haïtiens pour deux contes-miroirs.<br>
    Féru des "veillées bretonnes" de François-Marie Luzel, admirateur des romans de Pierre-Jakez Hélias (sur lesquels je mettrai prochainement en ligne un petit quelque chose) qui ont beaucoup
    influencé mon ouvrage, il m'est apparu que la veillée pouvait prendre toute sa dimension dans l'espace romanesque et être un lieu privilégié de la rencontre.<br>
    La syntaxe et la conjugaison, vous le verrez, ont été "dérespectées" (terme créole) tout à fait volontairement. Cela peut gêner certains, mais je vous laisse juges et ne veux pas m'étendre pour
    l'instant sur les raisons qui m'ont poussé à cet irrespect:<br></span><br>
    &nbsp;
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Lorsque la chanson s’achève on complimente la chanteuse. Dada reprend le flambeau avec quelques accords annonçant Manno Charlemagne. Tous les musiciens s’y mettent
    avec un plaisir évident. Zaza se lève et va dire deux mots à Yannick, puis reste debout à côté de lui. Dès que la chanson est finie elle entre dans le cercle, obligeant les musiciens à faire une
    pause.</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Tim tim&nbsp;?</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Quoiqu’un peu surprise, l’assemblée répond en chœur&nbsp;:</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Bois sèche&nbsp;!</span>
      </p>
    </li>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Une jeune fille noire fait proprement l’amour.</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Tous restent cois. Il faut se dérouiller, remettre la machine à devinettes en marche. Romario, qui commençait à s’endormir un peu, se réveille aussitôt. Ça
    l’intéresse, d’autant qu’il en connaît peu car la transmission faiblit ces dernières années. On se regarde. Finalement Nana dit&nbsp;:</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Nous buvons les pois.</span>
      </p>
    </li>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Le fer à repasser&nbsp;! dit Zaza avec un air à la fois de triomphe et de reproche. Puis elle reprend&nbsp;:</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Il y a la musique, mais il y a aussi la parole. Les habitués de la maison savent ce que je veux dire. Il y a ici un maître de la parole et il serait dommage que nos
    invités n’en profitent pas. Alors voilà, en attendant qu’il se mette en route, essayons de nous souvenir des paroles simples qu’il ne faudrait pas oublier&nbsp;:</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Tim tim&nbsp;?</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>L’assemblée</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Bois sèche&nbsp;!</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Zaza</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Ma mère a trois enfants. Un gendarme vient les arrêter. Le premier fond, le deuxième s’enterre et le
    dernier dit&nbsp;: «&nbsp;arrête-moi si tu l’oses&nbsp;!&nbsp;»</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Après quelques secondes.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Nana</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Nous buvons…</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Nini</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Non, attends&nbsp;! C’est le pet, la pisse et la merde.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Rire général.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span lang="en-US"><b>Nini</b></span></span><span style="font-size: 14pt;"><span lang="en-US">&nbsp;: Tim tim&nbsp;?</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>L’assemblée</b></span><span style="font-size: 14pt;">: Bois sèche!</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Nini</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: deux montagnes l’une à côté de l’autre, une pintade s’envole.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Calypso</b></span> <span style="font-size: 14pt;">(riant)&nbsp;: C’est pareil, c’est le pet. Attendez&nbsp;: ma mère a deux petits cochons, une fois atteint un
    certain âge, s’ils descendent pour boire de l’eau à la rivière, ils ne remontent jamais.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Liména</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Ça, c’est facile, c’est les seins. C’est comme&nbsp;: deux pigeons appartenant à la même personne, placés
    chacun d’un côté du ravin sans jamais se rencontrer.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Nana</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Si tu dis la réponse avant, c’est pas drôle. Tim tim&nbsp;?</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>L’assemblée</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Bois sèche.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Nana</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: De l’eau debout.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>L’assemblée</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: La canne&nbsp;!</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Le guitariste</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Ma mère va au marché, mais elle est stoppée par la rivière, alors que son enfant passe.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Dada</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Le fusil et la balle. (Elle se lève, se rehausse les seins et adopte une posture provocante en regardant le
    guitariste) Un fusil court qui tire loin.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Peut-être certains connaissent-ils la réponse, mais ils laissent le principal intéressé s’en débrouiller.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Le guitariste</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Je bois.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Dada&nbsp;</b></span><span style="font-size: 14pt;">: Tes yeux&nbsp;!</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Il rit, et il n’est pas le seul.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Salomé</b></span> <span style="font-size: 14pt;">(après un bref coup d’œil à Romario)&nbsp;: Un innocent entre deux assassins.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Maria</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Jésus&nbsp;?</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>L’oncle</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Des larrons ne sont pas des assassins. Ce ne serait pas plutôt la langue&nbsp;?</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Salomé&nbsp;</b></span><span style="font-size: 14pt;">: Oui. A vous.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>L’oncle</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Ma mère est morte, mais à cause d’un foulard blanc je ne peux pas aller à son enterrement.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Morgan</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: La voile d’un bateau. Tim tim&nbsp;?</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>L’assemblée</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Bois sèche&nbsp;!</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Morgan</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Mon père a un arbre dont toutes les feuilles sont des paroles.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Zaza</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: La Bible&nbsp;!</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Morgan</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Oui, ou n’importe quel livre.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Zaza</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Mon père a un âne. Toutes ses dents sont des paroles.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Silence. Réflexion.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Le rasta</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: La machine à écrire.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Sifflement d’admiration.</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Tim tim&nbsp;?</span>
      </p>
    </li>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Bois sèche&nbsp;!</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Tout le monde a répondu mécaniquement avant de se rendre compte que c’est Yannick, inattendu ici sauf peut-être par Zaza, qui est intervenu.</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Dérobeur de secrets,</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Désecrèteur de robes,</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Facteur sans casquette, sinon celle des autres</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Je meurs si je m’arrête.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    &nbsp;
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Formulation inhabituelle. Beaucoup restent interdits ou prennent l’air de se creuser la tête. Cette fois, c’est la voisine de Yannick qui répond&nbsp;:</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Ça pourrait bien être le vent.</span>
      </p>
    </li>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Oui, Ana, le vent.</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Yannick accompagne ses mots d’une main amicale posée sur celle d’Ana. Plus personne ne souhaite intervenir.</span> <span style="font-size: 14pt;"><span lang=
    "en-US">Court silence. Yannick reprend&nbsp;:</span></span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" lang="en-US" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Krik&nbsp;?</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>L’assemblée</b></span> <span style="font-size: 14pt;">: Krak!</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    “<span style="font-size: 14pt;">Messieurs-dames la société, Jeannot était un sot! M’en croivent qui boivent, car boire et croire sont frères de franche fraternité en ces temps où, pour ne pas
    perdre tout à fait la foi, il faut bien perdre un peu son foie. Messieurs-dames, Jeannot était un sot.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Buvons&nbsp;!</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Un amateur de phrases disait&nbsp;:&nbsp;«&nbsp;Il ne réfléchit pas plus que les cloches ne raisonnent.&nbsp;» Les autres et les autresses se contentaient
    l’épithétant le sot ou le sauvage, Jeannot le sot, Jeannot le sauvage, rapport à ce qu’il vivait dans les bois. Notez, on l’aimait bien. D’abord il chassait et pêchait comme ni un ni deux, mais
    aussi il aidait les paysans dans les rudes travaux et il était gentil avec les enfants. Par contre qu’on l’aimait bien, aucune jeune fille ne l’avait jamais goûté, ni même embrassé, endormi dans
    ses bras, caressé, chatouillé, parlé tendrement, babillé, rien de rien. Pourtant il était bien bâti et son visage était plutôt agréable, mais un sobriquet peut être une terrible prison, et aucune
    fille n’aurait osé s’infliger la honte publique d’une visite. A cette époque, les jeunes hommes pouvaient batifolâtrer avec des femmes plus que sottes ou finiment folles, il fallait bien passer
    leur fougueur de jeunes chiens, et peut-être même s’assurer de la chance, mais on ne voyait pas d’un bon œil qu’une femme s’emmanche un braquemard de hasard par montée de sève incontrôlée.
    Qu’aucune, jamais, n’ait appelé l’image de Jeannot pour s’envoyer au ciel par manusturbation, voilà que je ne saurais jurer, mais enfin, dans quelle langue faudra-t-il qu’on vous le dise&nbsp;?
    Jeannot était un sot&nbsp;!</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Mesdames-et-sieurs, cruvons&nbsp;!</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">En face que Jeannot était ce qu’on sait, il faut bien dire qu’il avait une particularité très particulière pour un homme si sot&nbsp;: il était fort en mots. Pas en
    bons mots, il n’avait page d’esprit. Pour les adjectifs, je ne dis pas. Chaud, froid, doux, dur étaient à sa portée, mais n’allez pas le bassiner de vos génial, terrible, remarquable et autres
    indispensable. Je ne parle pas non plus des adverbes. Non, Jeannot, pour être plus clair, n’avait pas son pareil pour connaître et retenir les noms de tous les êtres et toutes les choses qui
    existaient sous son ciel. Il pouvait vous désigner sans erreur tous les insectes, toutes les plantes, les fleurs, les arbres, tous les animaux qui passaient sous ses yeux, ses narines, ou à
    portée de ses esgourdes. Il connaissait aussi le nom de tous les lieux qu’il fréquentait, jusqu’aux lieux-dits les moins dits, les plus secrets. Les noms des hommes ne lui posaient pas plus de
    problèmes. La tête de Jeannot résonnait en permanence de noms qui lui entraient par les yeux, le nez, la bouche, les oreilles ou les pores, au fur qu’il avançait dans la forêt, à mesure qu’il
    remontait le courant des rivières. C’est peut-être aussi pour ça que jusqu’à lui était arrivé un très ancien poème rempli de noms et qu’il chantait souvent&nbsp;:</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    &nbsp;
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em>J’ai été vent sur la mer</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em>J’ai été vague de l’océan</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em>J’ai été bruit de la mer</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em>J’ai été la goutte de rosée</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em>J’ai été le saumon dans la mer</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em>J’ai été le lac dans la plaine</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em>J’ai été la corde de la harpe</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em>J’ai été le mot de l’art</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em>La lettre dans le livre</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em>J’ai été l’oiseau dans les airs</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em>J’ai été le chêne sur la terre</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em>J’ai été la flamme du combat</em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    &nbsp;
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">A chaque fois que les paysans l’entendaient chanter ainsi ils ajoutaient&nbsp;:</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">«&nbsp;Qui suis-je&nbsp;? Jeannot le sot&nbsp;!&nbsp;»</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Cette énigme, Rozenn, la fille du roi, ne la connaissait pas. C’était sans doute la seule qu’elle n’aurait pas su élucider, car son esprit atomisait tous ceux de
    son temps. Elle n’était pas mauvaise en mots, non, mais surtout elle phrasait, paragraphait et chapitrait à merveille. Et aucune énigme ne la résistait ni ne lui effrayait. C’était à en perdre
    son latin même ne l’ayant jamais su. Rapport à la beauté, rien à redire non plus&nbsp;: un magnifique brin de fille. Alors évidemment, les prétendants se pressaient. Mais ils n’étaient jamais à
    son goût. Elle se servait de son esprit pour les mettre en déroute. Plate-couturés dans les joutes verbales, ils finissaient toujours par se sentir bêtes et comprenaient qu’ils avaient passé
    l’épreuve avec échec. Mais que voulait-elle donc&nbsp;? Elle aurait été bien incapable de le dire. Et de nouveaux prétendants prétendaient, attirés par la grâce de Rozenn, certes, mais aussi par
    le titre de roi et la vie de château. Oh&nbsp;! Ne vous emballez pas. J’entends résonner à l’intérieur de vos crânes le bruit d’escarpins de cristal sur un sol de marbre, ou encore le choc de
    couverts en argent sur de la porcelaine. Dégourez-vous, la demeure du roi n’était pas un palais mais un petit château de pierre et de bois, à la mesure d’un petit royaume où Petit Jacques, petit
    paysan de son petit état, avait mêmement droit au salut du roi que le petit marquis de sa petite marquiserie, sauf le respect dû à ses petits globules bleus. Non, la maison du roi n’était pas un
    palais, mais elle était spacieuse, chaleureuse, accueilleuse et il faisait doux y vivre. Rozenn s’y plaisait, d’autant qu’il y avait une bibliothèque bien rayonnée en cadeaux de moines ou de
    soupirants. Qui sait si, las de soupirer, certains seconds n’avaient pas rejoints les premiers&nbsp;? Bon. Mais Rozenn aimait aussi les jardins, l’étang près du château, ou pousser plus loin vers
    les bois.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Un jour qu’elle était avec quelques amies au bord d’une rivière, assise bavardant le bout de cancan, elle releva les yeux et aperceva plus en amont un homme qui
    semblait pêcher. Il avait de l’eau hauteur de hanches, son torse nu n’était pas couvert et ses mains se tenaient juste au-dessus de la surface, prêtes à fondre sur la proie imprudente qui tôt ou
    tard s’ingénuerait à passer dans les parages. Et justement, elle parageait, ondulant zig-zag dans l’onde, et splash&nbsp;! Aiglement, l’homme saisissa fissa le poisson, qui était un brochet, et
    Jeannot, car c’était bien lui, on peut le dire maintenant sans écailler l’histoire, le brandissa vers le ciel.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Messieurs-dames la société, discourez savantement, argutissez philosophi-philosopha, pourrez-vous dire comment et pourquoi un cœur ouvre subitement sa porte à
    l’amour&nbsp;? Attention, c’est un traître mot nous abusant que nous parlons de la même chose. Combien en faudrait-il pour nommer tous les hoquets du cœur qu’on estampille amour et bon
    vent&nbsp;!? Tant pis pour nous qui n’avons que cela, et avouons qu’à cet instant Rozenn tomba follement amoureuse de notre brave imbécile.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Mesdames-et-sieurs, buvons à l’amour&nbsp;!</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Rozenn demanda à ses amies qui était l’incommun pêcheur, et les rires qui ponctuèrent leur réponse, ainsi que les commentaires, crucifièrent aussitôt la
    néo-énamourée. Elle cacha sa peine tant bien que mal, peine tréfonde et profonde. Mais elle n’était pas pour rien la personne la plus fine du royaume, et l’espoir renaissa-t-en elle au fur
    qu’elle échafaudait un plan.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">A quelques jours de là aurait lieu la fête de saint Jacut. C’était toujours sur la plage de Keribilbeuz. Si Jeannot y allait, alors il devrait probablement passer
    devant la fontaine de saint Urlou pour revenir à ses bois. Jeannot alla à la fête de saint Jacut. Il ne participait pas vraiment, sauf en jouant avec les enfants, mais il aimait regarder les
    danses et les couleurs. Pour revenir vers ses bois, il passa devant la fontaine de saint Urlou. C’était le soir, à une heure où il est rare d’y rencontrer quelqu’un. Pourtant il y avait
    quelqu’un, une silhouette de femme un peu voûtée, la figure en partie cachée par un grand fichu. Une petite voix enrouée appela Jeannot et lui demanda de l’aide pour remplir deux seaux d’eau.
    Jeannot s’exécuta volontièrement. Entre nous, Rozenn (car c’est évidemment d’elle qu’il s’agit, nous pouvons maintenant le dire sans déplumer l’histoire) se serait sentie bien ridicule après coup
    si d’avoir joué les metteuses en scène de conte de fées n’avait pas marché, mais ça marcha. Elle avait un peu perdu de sa raison raisonnable depuis cette pêche triomphale, et il lui arrivait même
    de se rêver poisson frétillant pris au piège des mains expertes et sauvages. Jeannot proposa même aider la vieille femme à porter les seaux jusqu’à chez elle, mais elle déclina l’offre au
    refusatif pluriel et offra, comme on s’en doute, récompenser l’aideur&nbsp;: la main de la fille du roi, rien que ça. Il fallait aller au château et trouver la réponse à une énigme. La jeune
    vieillarde se pencha davantage à l’oreille de Jeannot pour lui susurrer la réponse qu’il fallait retenir à tout prix. Agréable susurration, mais passons. Après quoi elle disparaissa dans
    l’obscurité et Jeannot aussi, d’un autre côté de la nuit. Heureusement que c’était Jeannot, car c’était un peu gros, mais malheureusement c’était Jeannot, et il lui fallait retenir un mot qu’il
    n’avait jamais rencontré et qu’il ne savait pas à quoi il servait.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Il y a un autre mot que Jeannot ignorait, c’est le mot «&nbsp;insomnie&nbsp;». Cette ignorance ne l’empêcha pas se tourner et se retourner sur lui-même des heures
    s’étirant, lui qui avait si bon sommeil, et tout ça à cause de ce maudit mot qu’il ne fallait pas oublier et qui ne voulait rien lui dire. De son côté la princesse n’en menait ni plus long ni
    plus large. Par moments elle imaginait toutes sortes d’obstacles empêchant Jeannot d’arriver jusqu’à elle, un malheur arrive si vitement. A d’autres tout fonctionnait comme sur des roulettes et
    elle se laissait aller à l’appel du corps. Mais tout a une fin et le jour suit la nuit comme la guigne le pauvre. Jeannot se leva tôt et se renda-t-au château. Il arborait une veste échangée à un
    paysan contre le fruit de sa chasse, malgré qu’il est peu courant de chasser des fruits. Rozenn l’aperceva de sa chambre car elle surveillait le chemin par où l’amour poindrait. Elle descenda
    dans la grande salle du château, un grand salon plutôt, où son père, toujours matinal, s’entretenait déjà pluie et beau temps avec des courtisans en manque de sujets. Ce n’était ni la cour de
    Louis XIV ni celle du roi Christophe. On y causait assez simplement, et le roi recevait tous ceux qui voulaient l’adresser doléance ou requête. C’est pourquoi Jeannot se trouva bientôt devant son
    auguste souverain et, invité à parler, déclara sans emballage ni jambe de bois&nbsp;:</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Mon roi, donne-moi ta fille en mariage.</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Il allait ajouter, après une seconde de réflexion, «&nbsp;s’il te plaît&nbsp;», parce que quand même, mais un éclat de rire de presque tous les présents, roi et
    princesse exceptés, ne l’en laissa pas le temps. Le calme revenu, le roi précisa que c’était à elle de choisir, et qu’elle était d’ailleurs un peu difficile à son goût. Ce à quoi elle
    réponda&nbsp;:</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Vous avez raison, le temps passe et il me faut un mari. Mais il me faut un homme d’esprit et celui-ci ne bénéficiera d’aucun traitement de faveur. S’il trouve
        la solution de l’énigme que je vais lui donner, il aura ma main.</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Quelques rires fusèrent à nouveau. On croyait que Rozenn voulait s’amuser. Elle continua&nbsp;:</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Jeune homme, voici l’énigme&nbsp;: Qu’est-ce qui brille après s’être éteint&nbsp;?</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Vous avez déjà vu une séance à l’Assemblée&nbsp;? Je parle d’une séance plénière, avec tout le chahut que peuvent faire les dignes représentants du peuple. Si vous
    voyez de quoi je veux parler, alors vous comprenez ce qui se passait dans la caboche et dans le cœur de Jeannot. Jeannot le sot, oui, mais aussi Jeannot le sensible, sensible aux rires, certes,
    mais surtout sensible à la beauté de la jeune fille qui l’avait regardé dans les yeux. Ses yeux à elle étaient plus doux que le crin des chevaux, ses lèvres plus sucrées que les fruits des bois,
    son teint plus frais que l’herbe humide du matin sous les pieds nus des jeunes enfants, ses cheveux et son corps plus souples que le courant de la rivière, lui qui n’avait jamais fait qu’y pêcher
    des poissons de ses mains, lui qui n’avait jamais vu s’attarder sur sa personne que les yeux des chiens, et tous ces mots, cheval, fruit, herbe, enfant, rivière, poisson, chien, tournaient,
    viraient, dansaient dans sa tête comme à la roulette, sans plus laisser de place au sésame irretenable, et finalement la petite boule s’arrêta et Jeannot s’entenda répondre comme dans un mauvais
    songe&nbsp;:</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">poisson.</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Mesdames-et-sieurs, la vie joue parfois de bien mauvais tours, et quand je repense à celui-ci, mon cœur se fend comme une cruche par où s’échappe l’eau de mes yeux.
    Buvons&nbsp;!</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Des larmes, messieurs-et-dames, on ne pourra jamais dire combien Rozenn en versa. Oh, pas sur le moment, bien sûr, elle rit même un peu pour cacher son chagrin
    alors que Jeannot s’enfuyait de honte vers ses bois, décidé à ne plus les quitter qu’en cas d’extrême nécessité. L’eau des larmes est douce à récolter sur le visage d’un être aimé qui veut bien
    se laisser consoler, mais celles de Rozenn ne pouvaient trouver preneur. C’est à la nuit tombée, bien tard et en secret, qu’elle alla les verser dans la rivière, au lieu prédilecté par les
    pêcheurs du roi. Les pleurs la submergeaient, son chagrin était si poignant que les oiseaux de nuit se groupèrent au-dessus d’elle et, gagnés par la détresse, se mettèrent à leur tour à pleurer.
    Etrange tableau, me direz-vous, que des oiseaux qui pleurent, et qui ne sont pas des goélands. Scène assez remarquable en tout cas pour réveiller les oiseaux de jour qui s’associèrent à la
    larmerie générale. Le chagrin des oiseaux, croyez-m’en, est plus profond que celui des hommes, et leurs larmes sont amères, amères comme la conscience soudaine des misères humaines. Et toutes ces
    larmes tombaient dans la rivière, tant d’amertume que l’eau en devena bientôt irrespirable pour tous les poissons du coin qui, asphyxiés, jaillissèrent par centaines pour mourir sur la berge,
    tout autour de Rozenn. Effrayée par l’incommun événement, elle s’enfuya vers le château pour finir de boire son désespoir, jusqu’à la lie.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Aux douteurs je dirai ceci&nbsp;: qu’il vous souvienne de Noé par qui, le Bambocheur Céleste me pardonne, on apprend une chose et peut-être une seule, que le destin
    de l’homme et celui des autres vivants sont liés, que nous sommes tous dans le même bateau.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Dans le même bateau donc et aussi, Jeannot et Rozenn avec leur chagrin. Mais comme dit l’autre, il y eut un matin.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Le soleil cette fois-ci se leva en même temps que le jour. Les pêcheurs du roi s’apprêtaient se mettre au travail quand ils s’étonnèrent voir un peu plus loin en
    aval, sur la rive, un scintillement intense. Ils s’approchèrent et se stupéfièrent de voir des centaines de poissons amoncelés, tapissant l’herbe, et que leurs écailles étincelaient de mille feux
    sous l’effet du soleil. Ils pouvaient jurer que ces poissons n’étaient pas là la veille au soir et ils ne comprenaient pas cette pêche miraculeuse. C’est alors que l’un d’eux disa, en se grattant
    la tête&nbsp;: «&nbsp;Ça, pour briller, ils brillent.&nbsp;» Il faut vous dire que les exploits de Jeannot avaient couru tout le pays le jour même, de bouche à esgourde, et qu’on en réchauffait
    des gorges. L’énigme aussi avait couru, et beaucoup de jeunes gens cherchaient secrètement la solution, espérant obtenir la place. La remarque du premier pêcheur entraîna celle d’un second&nbsp;:
    «&nbsp;Et il n’est pas faux de dire qu’ils se sont éteints.&nbsp;» Un grand silence songeur suiva ces propos. Le rapport semblait bien ténu, mais il n’en restait pas moins que ces centaines, non,
    n’avaricions pas, ces milliers de poissons morts sur la berge ne s’expliquaient pas, et qu’il fallait le signaler au roi. Simultanément qu’ils partaient vers le château, un autre pêcheur présent
    sur les lieux avec eux mais non royalisé courait direct à son village, foutre heureux d’avoir une nouvelle merveilleuse à annoncer, si bel et bien qu’arrivant sur place, le roi trouva toute une
    foule excitée au plus haut point et s’étant mise en crâne que Jeannot était soit un sage méconnu, soit sujet à des visions divinatoires infaillibles, et surtout, chose plus grave, qu’il n’avait
    donc pas échoué l’épreuve de la princesse. Imaginez cela, un roi obligé de donner sa fille à un imbécile sous la pression populaire&nbsp;!</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Messieurs-et-dames, la vie fait parfois bien les choses, au-delà de toute apparence. Cruvons&nbsp;!</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Le roi ne pouvait donner l’impression de commettre une injustice en connaissance de cause et conséquence. Il s’en tira en disant qu’il ne connaissait pas la
    solution de l’énigme, que sa fille en attendait sans doute une autre et qu’il serait juste de débattre cela avec elle. Ce qui ne pouva se faire que le soir, à cause que Rozenn, pauvrette, avait
    erré toute la journée, introuvablement. Quand elle apprena ce qui s’était passé, quand elle voya le résultat définitif de ses larmes, même si la décrue de la lumière empêchait les poissons de
    scintiller encore, ce fut une renaissance. Je laisse deviner le sens de la justice, de l’équité, du sacrifice qui l’anima. Il y avait là un signe, une évidence à quoi il ne fallait pas se
    dérober, car même les plus grands sages ne peuvent entrevoir toutes les fins. Son père s’étonnait qu’elle n’utilise pas son intelligence supérieure pour échapper au traquenard. Il tenta de la
    raisonner. Autant parler de sobriété à un curé bas-breton. Il falla trouver Jeannot et l’expliquer la situation, insister même, en raison qu’il se méfiait, c’est pas à un chat échaudé qu’on peut
    faire des grimaces. Bon, on l’amadoua et le mena au château où Rozenn et son père le recevèrent en privé. Le roi savait juger les hommes. Celui-ci était perdu pour toute conversation mondaine. Ce
    n’était peut-être pas un mal&nbsp;: les nobles noblaillons nobiliaires ne pourraient pas chercher à briller devant lui ou à le flatter. Par contre il avait une belle stature, des mains de
    travailleur, un regard d’animal sur la défensive, certes, mais qui semblait aussi voir les choses en profondeur. Il n’était pas sans atout face à un peuple de cultivateurs, chasseurs et pêcheurs,
    lui qui les surpassait dans ces domaines. Restait que l’esprit lui manquait, mais Rozenn en avait bien pour deux, et pour elle la confrontation avec cette réalité ne semblait pas gênante, elle
    trouvait en Jeannot une force, une franchise, une bonté qui défautaient à la plupart de ses prétendants. L’affaire était dans le sac, bien ficelée. Dois-je revenir sur le mariage qui suiva et la
    bamboche terrible qui dura trois semaines entières&nbsp;? Vous connaissez tout cela et ce serait fastidieux. Par contre je peux revenir sur la brève période qui précéda la noce et durant laquelle
    Rozenn et Jeannot se rencontrèrent aussi souvent qu’ils le pouvèrent, organisant même des rendez-vous secrets dans le vrai royaume de Jeannot, la forêt, royaume que son nouveau statut ne
    l’obligerait jamais à quitter vraiment. Pourquoi secrets, les rendez-vous&nbsp;? Parce que même s’ils étaient promis l’un à l’autre, les amants étaient encore condamnés à une décence, une retenue
    que Rozenn, connaissant la vraie nature des conventions, ne craignait pas enfreindre. C’est ainsi qu’un jour, au cours d’une promenade, ils entrèrent dans une vieille cabane abandonnée qui leur
    sembla très accueillante. Ils se défaisèrent des mots comme des vêtements. Jeannot savait Rozenn jolie, mais il se renda compte à ce moment à quel point elle était bandogène. Je ne vous ferai pas
    de dessin&nbsp;: courbes harmonieuses, seins parfaitement ourlés, tétons réguliers et assoiffeurs de langues, bref, elle aurait eu sa place parmi vous, mesdemoiselles. Et c’est avec beaucoup d’à
    propos et d’esprit que Jeannot la parcoura des mains et de la bouche. Quelle empoignade&nbsp;! Et quelle tendresse aussi. Mais j’en vois parmi vous soupçonner que je me fais un film. Après tout,
    ils étaient secrets, ces rendez-vous, alors qu’en savons-nous&nbsp;?</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Mesdames-et-sieurs, cruvons et buvons encore une fois, et sans réserve, car tout cela m’est parvenu par un témoin digne de foi. Les cabanes abritent parfois des
    oiseaux de passage, des erreurs qui nichent dans un coin pour ne pas être remarqués. Alors que les amants se reposaient de leurs ébats, toujours s’entrebaisant à bouche-que-veux-tu, une quinte de
    toux venue du fond de la cabane les alerta. Et c’est à ce moment, mes chers amis, que je fus découvert, car c’était bien moi, je peux le dire maintenant sans déflorer cette histoire. Il faisait
    frais la nuit et j’avais pris un peu froid. Je tenta de m’excuser mais Rozenn me metta dehors et m’envoya dans les airs par un moyen que vous connaissez et que la honte m’interdit mentionner. Et
    je bois donc à la santé de Rozenn, car c’est grâce à elle que je suis là.&nbsp;»</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Petit silence ouaté. Légère agitation des chaises.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Liména</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Eh bien&nbsp;! Mes enfants, c’est une bien jolie histoire.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Zaza</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Je vous l’avais bien dit.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Calypso</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: N’empêche, il y a un problème. Après quelques temps, le peuple ne respectera plus Jeannot. On verra
    qu’il est simplement bête.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Gigi</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: C’est pas sûr. Peut-être que tout ça l’a un peu éclairé.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Nini</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Et puis de toute façon, s’il veut le respect, un petit massacre ou deux fera l’affaire.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Salomé</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Oui, jusqu’à ce qu’on n’en puisse plus et qu’on le renverse.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Romario</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Dites donc, vous dites que vous aimez les histoires, mais vous n’avez pas peur de les gâcher.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Nana</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: C’est vrai. Moi, ce que j’aimerais bien savoir, c’est la vraie réponse de l’énigme. C’était comment
    déjà&nbsp;? Je m’éteins quand…</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Le rasta</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Non, c’était&nbsp;: «&nbsp;Qu’est-ce qui brille après s’être éteint&nbsp;?&nbsp;»</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Dada</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Yannick, tu dois savoir, toi, puisque tu connais l’histoire.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Yannick</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Je ne suis pas la princesse.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Romario</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Il paraît que parmi les étoiles il y en a qui sont déjà éteintes, mais leur lumière met tellement de
    temps pour arriver jusqu’à nous que nous les voyons toujours briller.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Salomé&nbsp;</b></span><span style="font-size: 14pt;">: C’est à l’école qu’on t’apprend ça&nbsp;?</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Romario</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Oui.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Salomé</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Merci blanc.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Nana</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Et pourquoi pas&nbsp;? On peut bien faire descendre une étoile dans une assiette. Pas vrai,
    Morgan&nbsp;?</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Morgan</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Beaucoup de choses sont possibles dans ce monde, beaucoup de choses.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Nana</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: En tout cas, moi, les étoiles, ça me va comme réponse.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Calypso</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Dites, toute cette histoire, l’imbécile et la fille du roi, ça vous rappelle pas une histoire
    haïtienne&nbsp;?</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Nini</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Si, j’en ai déjà entendu une qui ressemble beaucoup à celle de Yannick.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Zaza</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Raconte-la.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Nini</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Non, je ne sais pas raconter, et puis je ne m’en souviens pas bien.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><b>Salomé</b></span><span style="font-size: 14pt;">&nbsp;: Ma grand-mère était une femme remarquable. Elle avait beaucoup de force, beaucoup de courage. J’aurais
    tellement voulu être comme elle. Elle me racontait beaucoup d’histoires. Elle m’en a raconté une qui ressemblait à ça.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Salomé a parlé comme pour elle-même, sur un ton qui étonne les autres et les met en attente.</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Elle aurait aimé être ici avec nous. Je ne sais pas si c’est la vraie histoire.</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Elle se tait à nouveau. Elle rencontre les yeux d’Ana, puis ses lèvres sur lesquelles elle lit&nbsp;: «&nbsp;Vas-y.&nbsp;» Elle prend son élan.</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" lang="nl-NL" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Krik&nbsp;?</span>
      </p>
    </li>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" lang="nl-NL" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Krak&nbsp;!</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span lang="nl-NL">«&nbsp;Voilà.</span></span> <span style="font-size: 14pt;">Il y avait un roi qui avait une fille très jolie, très très jolie. Bon, mais elle
    n’était pas seulement jolie, elle était surtout savante. Elle avait fait des études dans les pays étrangers où on sait faire les avions, les télévisions et les bombes, et elle en était revenue
    avec des tas de connaissances. Son père était fier d’elle. Il avait annoncé qu’il lançait un grand concours pour savoir qui pourrait épouser la princesse savante et avoir une partie de son
    royaume. Ce qu’il fallait faire, c’était de poser une énigme à la princesse. Si elle ne trouvait pas la solution avant la fin du septième jour, alors le garçon aurait sa main. Mais si elle
    trouvait, alors il serait enfermé dans une prison. En fait, tout le monde savait que c’était une prison terrible. On n’en revenait pas, on y mourait rapidement, exécuté ou de mauvais traitements,
    et jamais la famille ne pouvait savoir ce qui était arrivé. Et pourtant il y avait toujours des jeunes gens qui tentaient leur chance. C’était des pauvres, toujours. Pour eux, c’était ça ou
    risquer de se noyer en essayant de traverser l’océan sur des petits bateaux de fortune. Ils préféraient être roi chez eux. Mais les bourgeois, eux, ils n’envoyaient pas leurs fils tenter
    l’épreuve, parce que la princesse savante était vraiment redoutable et qu’elle trouvait les solutions aux énigmes en un clin d’œil. Ils se disaient que de toute façon le roi ne prendrait pas un
    jeune du peuple pour gendre. Alors ils attendaient que ce jeu le fatigue. Et d’autres jeunes gens se présentaient et finissaient leurs jours dans la terrible prison.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Un jour, un jeune homme a dit à sa mère&nbsp;: «&nbsp;Maman, la fille du roi est pour moi .&nbsp;» En entendant ça, la mère a crié&nbsp;:</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Mes amis&nbsp;! Au secours&nbsp;! Mon fils est devenu fou&nbsp;! Qu’est-ce que tu as dit là&nbsp;? Ecoute, mon fils, écoute mon conseil&nbsp;: cette fille n’est
        pas pour un pauvre comme toi. Nous avons à peine de quoi vivre. N’accroche pas ton chapeau plus haut que là où ta main peut arriver. Dans ce pays, ça se paye au prix fort. Tu entends&nbsp;?
        Tous mes neveux ont disparu à vouloir épouser cette mulâtresse à la peau blanche et aux cheveux soyeux. Je te répète, elle n’est pas pour toi. Retiens bien ça, mon fils, il vaut mieux être
        laid, mais vivant. Et puis tu n’es pas allé à l’école alors qu’elle, c’est la plus savante de tout le pays&nbsp;!</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Mais le garçon n’écoutait pas. Il avait pris sa décision. Quand sa mère a vu qu’elle ne pouvait pas lui faire changer d’avis, alors elle aussi a pris une décision.
    Elle a dit&nbsp;:</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Tu prendras l’âne pour ne pas trop te fatiguer, car la route sera longue.</span>
      </p>
    </li>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Mais maman, comment iras-tu vendre tes légumes au marché&nbsp;?</span>
      </p>
    </li>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Je me suis toujours débrouillée, ne t’en fais pas pour moi.</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Le lendemain, le garçon était prêt à partir. Alors sa mère lui a donné trois cassaves tartinées de mamba, pour le voyage.</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Tiens mon fils, tu les mangeras en route avant d’arriver.</span>
      </p>
    </li>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Merci maman.</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Mais le mamba était empoisonné. Comme la mère savait que son fils devait mourir, elle préférait le tuer avant qu’il arrive, comme ça elle pourrait récupérer le
    corps et l’enterrer décemment pour se recueillir sur sa tombe. Donc le garçon a pris les cassaves et il a dit&nbsp;:</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Ne t’inquiète pas, maman. La princesse ne sait que ce qu’elle a appris. Nous aussi, nous avons appris beaucoup de choses, et qui ne sont pas dans les livres. Tu
        entends&nbsp;? C’est seulement quand ta tête est coupée que tu ne peux plus mettre de chapeau.</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Puis il a embrassé sa mère et il est parti. C’était loin pour arriver chez le roi, et il savait qu’il ne pourrait arriver que le lendemain. Vers le milieu de
    l’après-midi, il a commencé à avoir un peu faim, alors il a voulu manger ses trois cassaves, et puis il s’est dit&nbsp;: «&nbsp;Ce n’est pas moi qui fais des efforts depuis ce matin, c’est l’âne,
    et lui non plus n’a rien mangé.&nbsp;» Alors il s’est arrêté et il a donné trois cassaves empoisonnées à manger à l’âne de sa mère. Bien sûr, au moment où il a voulu repartir, eh bien l’âne s’est
    écroulé blip&nbsp;! Il était mort. Le garçon a trouvé ça bizarre, mais il a décidé de continuer à pied. Au bout d’un moment, quand même, il a trouvé ça trop bizarre et il a décidé de revenir en
    arrière pour essayer de comprendre. Quand il est arrivé là où l’âne était mort, il a vu trois oiseaux qui étaient en train de manger la bête morte. En le voyant approcher, les oiseaux se sont
    envolés tout en haut d’un arbre. Juste après ça il y a sept chasseurs qui sont sortis des bois. Ils ont demandé au garçon ce qu’il faisait là. «&nbsp;Euh… eh bien, je me promenais quand je me
    suis arrêté pour regarder des oiseaux.&nbsp;» Les chasseurs n’avaient rien tué depuis le matin et ils avaient très faim. Alors ils ont regardé en l’air. Ils ne savaient pas que les oiseaux
    étaient déjà presque morts et ils ont tiré dessus. Il y en a même un qui est tombé sans avoir été touché. Les chasseurs n’ont pas perdu de temps, ils ont allumé un feu, ils ont cuit les oiseaux
    et ils les ont mangés. Et quelques minutes après tous les sept sont morts.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Quand il a vu ça, le garçon s’est mis à réfléchir, et au bout d’un moment il a tout compris. Et surtout, il&nbsp;a compris que ça lui donnait un bon sujet pour une
    énigme. Alors il a récupéré des braises du feu, il a cherché un endroit où passer la nuit, parce qu’il commençait à être tard, il a allumé un autre feu pour se donner de la chaleur et il s’est
    endormi. Le lendemain, il était tout content. Il avait bien dormi et il avait hâte d’arriver chez le roi. Il a trouvé quelques noix de coco à manger et il est reparti. Il est arrivé au palais
    vers midi. Un palais, mes amis&nbsp;! avec de l’or partout, du carrelage de toutes les couleurs, des fleurs à toutes les fenêtres. Quand il a dit qu’il voulait voir le roi, un garde l’a emmené
    dans une salle où il y avait beaucoup de monde. On pouvait voir que c’était des grands bourgeois, des gros zotobrés, parce qu’ils portaient des vêtements très chers, des bijoux en vrai or, et
    parce qu’ils avaient tous des ventres bien ronds et bien nourris. Le garçon saluait tout le monde. Le garde l’a amené jusqu’au roi, et le roi lui a demandé ce qu’il voulait. «&nbsp;Roi, il paraît
    que si un homme pose à ta fille une énigme qu’elle ne peut pas résoudre, alors celui-là pourra se marier avec elle&nbsp;?&nbsp;» Le roi a répondu&nbsp;: «&nbsp;C’est vrai.</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Il paraît aussi que si ta fille trouve la solution, alors l’homme ira finir ses jours dans une prison qui est la salle d’attente du pays sans
        chapeau&nbsp;?&nbsp;»</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Le roi a répondu&nbsp;: «&nbsp;C’est vrai.&nbsp;» Alors le garçon a dit&nbsp;:</span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Je veux tenter ma chance.</span>
      </p>
    </li>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;">Très bien, a dit le roi, on va s’occuper de toi, te permettre de te laver, te donner à manger, t’habiller, et tu reviendras ici à quatre heures pour soumettre
        ton énigme à ma fille.</span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Et voilà qu’on l’a amené dans une chambre magnifique où il y avait des savons, des crèmes de soin pour la peau, des parfums, et on lui a apporté à manger, de la
    viande de bœuf, du riz madame Gougousse, du gratin, et avec ça du champagne, du vin français. Alors le garçon était émerveillé, il pensait que le roi était bon d’accorder à un pauvre comme lui
    toutes ces bonnes choses, et il oubliait presque que le roi pouvait aussi le faire mourir en prison. Et puis un peu avant quatre heures des serviteurs sont venus lui apporter des habits neufs et
    luxueux, avec un manteau royal, et il est allé retrouver le roi. Il y avait sa fille à côté de lui. Ce que les gens disaient était vrai, c’était une mulâtresse très claire, presque une blanche.
    Son père était un nègre assez clair qui disait que les noirs devaient être fiers de leur couleur, tout ça pour faire croire aux gens du peuple qu’il les aimait bien, et puis aussi parce qu’il y
    avait des noirs parmi les grands bourgeois, mais lui il avait épousé une blanche avec des cheveux comme le soleil, et il y avait même des gens pour dire qu’il s’émerveillait de retrouver cette
    couleur soleil tout au bas du ventre de sa femme. Et le garçon, lui, il regardait la fille et il la trouvait magnifique, et il commençait à s’imaginer en train de marcher au bord de sa piscine,
    dans son manteau royal, avec cette poupée blanche à son bras. Alors le roi l’a sorti de son rêve et lui a demandé de poser sa question. Il y avait beaucoup de monde à l’écouter. Alors il a dit
    comme ça&nbsp;:</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    &nbsp;
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;">Trois tuent un</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;">Un tue trois</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;">Trois tuent sept.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    &nbsp;
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">A ce moment-là, tout le monde a regardé vers la fille du roi, et puis les gens ont commencé à murmurer, parce que la réponse ne venait pas. Et le roi aussi a
    regardé sa fille. Alors elle a dit qu’elle ne connaissait pas la réponse, et le roi a dit au garçon qu’il reviendrait le jour suivant à quatre heures pour reposer son énigme. Alors le garçon est
    reparti dans sa chambre en recommençant à rêver. Il a encore été très bien traité. Et tous les gens qui avaient assisté au spectacle étaient contents, parce que ça faisait quelque chose à
    raconter. Il n’était arrivé que trois fois que la princesse ne trouve pas tout de suite la solution, mais chaque fois elle l’avait donnée le lendemain. D’ailleurs juste après l’épreuve elle s’est
    enfermée dans sa chambre avec ses livres et elle s’est mise à chercher et à réfléchir. Le lendemain elle était fatiguée d’avoir tant réfléchi, alors que le garçon était en pleine forme, il avait
    bien dormi. Encore une fois il a passé une journée très agréable dans le plus grand luxe, et à quatre heures il a reposé son énigme devant le roi, sa fille, et une assemblée encore plus nombreuse
    que la veille&nbsp;:</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    &nbsp;
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;">Trois tuent un</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;">Un tue trois</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;">Trois tuent sept.</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    &nbsp;
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Et les gens ont commencé à murmurer plus fort que la veille quand ils ont vu que la solution ne venait toujours pas. Et on a pris un autre rendez-vous pour le
    lendemain. Tout le monde parlait de ce qui s’était passé. Les gens commençaient à avoir un doute, mais un tout petit petit doute seulement, vu qu’il restait cinq jours et qu’on savait à quel
    point la princesse était une grosse tête. Et cette nuit-là, pareil, le garçon a bien dormi. Le roi et sa fille, eux, ils étaient très préoccupés, alors le lendemain matin, très tôt, le roi a fait
    venir les plus grands intellectuels du pays, ceux qui savaient faire des belles phrases en français, ceux qui pouvaient se dire quand ils se rencontraient&nbsp;: «&nbsp;C’est avec un extrême
    plaisir que j’éprouve l’obligeance d’avoir l’amabilité de vous saluer&nbsp;», ceux qui ne disent pas «&nbsp;keillir&nbsp;» mais «&nbsp;cueillur&nbsp;», et il leur a demandé d’aider sa fille à
    trouver la solution de l’énigme en leur promettant de grosses récompenses. Et ils se sont mis à réfléchir avec la princesse. Pendant ce temps le garçon profitait du palais, même si ce jour-là il
    n’a eu que du poulet et du riz sauce pois avec de la bière. Aussi il a vu qu’on lui apportait des vêtements plus simples, même s’ils restaient de bonne qualité. Et à quatre heures la princesse
    est encore restée muette. Alors là tout le monde a vu que ça devenait grave. Le matin du quatrième jour, le roi a fait reconvoquer les intellectuels, mais cette fois il leur a dit que c’était eux
    qui risquaient la prison s’ils ne trouvaient rien. Les bourgeois, eux, ils parlaient en cachette. Si la princesse ne trouvait pas, peut-être que le roi ne tiendrait pas parole et le jeu se
    terminerait, alors ils pourraient placer leur fils. D’autres, dans ce cas, préparaient déjà un coup d’état sous prétexte que le nouveau roi ne serait pas légitime. D’autres enfin complotaient
    contre le garçon au cas où il triompherait et où le roi tiendrait sa parole, parce qu’on ne pouvait pas laisser un paysan à la tête du pays. Et à quatre heures, la bouche de la princesse est
    restée aussi fermée que celle d’entre ses cuisses. On a parlé de plus belle. Les intellectuels sont allés alphabétiser les gardiens de prison et le roi ne savait plus quoi faire. Alors on lui a
    dit qu’il y avait en ce moment dans le pays un grand savant étranger venu faire du tourisme. Et dès le matin suivant le roi a fait venir le savant étranger et lui a promis de lui donner sa fille
    s’il pouvait la délivrer du paysan. C’était le cinquième jour. Dans le palais, le garçon sentait bien le mépris des grands bourgeois, mais il savait qu’il pourrait se venger d’eux quand il serait
    le roi. Pour le repas, il n’a pas eu de viande, mais du riz avec des légumes. Certains des serviteurs affichaient clairement leur mépris pour lui. Ils se croyaient supérieurs parce qu’ils étaient
    au service de riches et qu’ils avaient pris leurs manières. Mais il y en avait d’autres qui se disaient fiers qu’un des leurs puisse jouer ce tour aux plus grands. Et ils lui apportaient en
    cachette des coupes de champagne ou des petits fours. Et puis ils pensaient qu’il les récompenserait quand il serait roi. Après tout, on a vu des gens devenir ministres pour moins que ça. Et en
    tout cas, le nouveau roi n’a pas été un étranger car le savant n’a rien trouvé et la princesse non plus. Le sixième jour est arrivé mais pas la solution. Il n’y avait plus pour le garçon que des
    bananes ou des ignames au hareng avec de l’eau, mais ça ne le gênait pas parce qu’il était habitué à ça. Mais aussi il se jurait qu’une fois roi il mangerait sa soupe avec une cuiller en or. Et
    le soir, après avoir une nouvelle fois échoué, la princesse s’est dit qu’il fallait tenter quelque chose. Alors elle est sortie de sa chambre et elle est allée à celle du garçon. Elle a frappé
    discrètement et il l’a fait entrer. Elle avait mis une chemise de nuit très transparente et le garçon ne pouvait pas s’empêcher de la dévorer des yeux. Alors elle lui a demandé d’une manière très
    caressante de lui dévoiler la solution. Elle jouait sa dernière carte et elle frémissait d’en arriver là, mais lui, il&nbsp;a demandé à la princesse de lui faire cadeau d’une grosse bague très
    précieuse qu’elle portait au doigt. Elle s’est dit qu’elle n’avait pas le choix et que ça n’était pas trop risqué si ce garçon était assez bête pour préférer une bague au trône. Quand elle est
    sortie de la chambre, elle s’est sentie soulagée et elle a bien dormi. Le lendemain on a redonné au garçon ses vêtements de paysan, et sa sacoche et son chapeau en paille tressée. Et à quatre
    heures il a redit l’énigme devant une foule qui retenait son souffle. Et le roi a demandé à sa fille si elle connaissait la solution. Elle a répondu&nbsp;: «&nbsp;Oui, roi&nbsp;», et le roi a dit
    que c’était normal, qu’elle était trop savante pour se faire piéger par quelqu’un qui ne savait peut-être même pas écrire son nom. Et il a demandé à sa fille de parler. Alors elle a dit&nbsp;:
    «&nbsp;Quand ce garçon a quitté sa mère, il avait trois cassaves. A mi-chemin il a fait manger à son âne les trois cassaves, et l’âne est mort. Puis trois oiseaux ont commencé à becqueter le
    cadavre, puis sept chasseurs sont arrivés, ils ont tué les oiseaux et les ont mangés, et eux aussi ils sont morts.&nbsp;»</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; margin-left: 1.95cm; margin-right: 1.53cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">Alors le roi s’est tourné vers le garçon et a demandé si c’était vrai. «&nbsp;Oui, roi.&nbsp;» Et puis le roi a dit&nbsp;: «&nbsp;Gardes&nbsp;! Emmenez-moi ce
    va-nu-pieds, ce moins que rien en prison&nbsp;!&nbsp;» Mais le garçon a dit&nbsp;: «&nbsp;Attends, roi&nbsp;! Ta fille ne sait que ce qu’elle a lu dans les livres, ou ce qu’on lui a dit. Et moi
    je suis un bien meilleur chasseur que les sept de l’énigme, car hier soir, j’ai terrassé la lionne. Pour preuve, voici sa peau&nbsp;!&nbsp;» Et il a sorti la bague de sa poche et il l’a mise à
    son doigt. Alors tout le monde a reconnu la bague et a compris ce que le garçon voulait qu’on comprenne. Et c’est comme ça qu’il est devenu roi.&nbsp;»</span>
  </p>]]></description>
        <pubDate>Sun, 05 Jul 2009 11:17:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.avel-blog.com/article-33463052.html</guid>
                <category>Ponts et passerelles</category>        <comments>http://www.avel-blog.com/article-33463052-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Félix Morisseau-Leroy : Les Djons d'Aïti Tonma]]></title>
        <link>http://www.avel-blog.com/article-31803134.html</link>        <description><![CDATA[<p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    &nbsp;&nbsp; <span style="font-family: times new roman,times;"><span style="font-size: 14pt;">En 2006, sous la houlette de Pascal Médan, éminent professeur de littérature et d'histoire au Centre
    Alcibiade Pommayrac de Jacmel, plusieurs professeurs ou ex-professeurs de lettres de l'établissement ont participé à un ouvrage intitulé <em>Petit catalogue des romanciers jacméliens</em>.
    Sollicité sur deux œuvres, je retiens ici celle d'un écrivain connu surtout (et encore, beaucoup trop peu) pour ses poèmes en créole ou son adaptation dans la même langue de l'<em>Antigone</em>
    d'Anhouil: Félix Morisseau-Leroy. On ne peut que regretter, en lisant <em>Les Djons d'Aïti Tonma</em>, qu'il se soit si peu adonné au roman. Celui-ci, un journaliste ou chroniqueur à raccourcis
    le dirait «&nbsp;inclassable&nbsp;», c'est-à-dire qu'il n'en dirait rien, mais s'extasierait justement de cette terrible originalité. C'est pourtant là tout simplement l'essence du genre, de
    pouvoir faire fi des cases et canons, mais on continue à s'en étonner. Je reproduis mon méfait ici, précisant qu'un autre extrait du roman figure sur la page 4 de la série «&nbsp;Le chaos et...
    l'espoir&nbsp;».</span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;">
    <span style="font-family: times new roman,times;"><br>
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="text-decoration: underline;"><b>Résumé</b></span></span><br>
    <br></span>
  </div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-family: times new roman,times;"><span style="font-size: 14pt;">Tout commence avec le retour de Jacques Mathurin à Jacmel, après des années passées en France. Il retrouve un pays
    occupé par l’armée américaine et une population zombifiée, momifiée dans la soumission et dans le conservatisme social. Il s’applique alors, avec le concours de ses amis Jean, Ghislaine et Lise,
    plus ou moins membres de l’élite qu’ils combattent, à réveiller la ville, notamment en s’engageant lors des élections aux côtés d’un candidat issu des travailleurs du bord de mer, Pierre Colin.
    Jacques meurt prématurément mais ses amis poursuivent la lutte qui, si elle ne mène pas à la victoire (fraude électorale oblige), mérite de marquer les mémoires par ses péripéties et ses hauts
    faits.</span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-family: times new roman,times;"><span style="font-size: 14pt;">La zombification prend une autre forme, des années plus tard, celle du macoutisme. Frérot Olivier, le jeune frère
    de Lise, rempli de désillusion devant, l’échec de sa génération, choisit finalement de s’exiler, mais à ce moment du récit le narrateur opère une déviation spatiale, dimensionnelle même&nbsp;: au
    lieu de prendre la route de Port-au-Prince, Frérot est entraîné à bifurquer vers la route des Orangers et entrer dans une zone libre et autogérée où l’on résiste ouvertement à la dictature.
    Frérot participe à la résistance qui mène à la libération de Jacmel (grâce notamment à d’étonnantes «&nbsp;fillettes&nbsp;») et à l’établissement d’un régime politique local à la fois soucieux de
    partager les richesses, de promouvoir l’éducation et de tenir compte des réalités existantes. Un rêve, évidemment, que le narrateur avoue tel avant de faire un nouveau saut dans le temps et de
    nous faire retrouver Frérot, de retour en Haïti et à Jacmel après l’exil et la dictature, reprenant contact avec sa ville grâce, notamment, à un bain dans la chaleur du carnaval.</span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-family: times new roman,times;"><span style="font-size: 14pt;"><br></span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <h1 class="western" style="text-align: justify;">
    <span style="font-family: times new roman,times;"><span style="font-size: 14pt;">Commentaire</span></span>
  </h1>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-family: times new roman,times;"><span style="font-size: 14pt;"><br></span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-family: times new roman,times;"><span style="font-size: 14pt;">Qu’est-ce qu’un «&nbsp;djon&nbsp;»&nbsp;? Pas la moitié de ce fameux champignon qui parfume si agréablement le riz
    «&nbsp;madan gougous&nbsp;» accompagné de pois «&nbsp;tyous&nbsp;». Non, mais la question, comme le suggère le titre, peut servir de fil conducteur dans cette œuvre qui passe d’une époque à
    l’autre, du réalisme au merveilleux, et qui ne semble pas comporter de personnage principal si ce n’est la ville de Jacmel elle-même. La réponse n’est pas évidente, car si de prime abord le djon
    semble être un homme de caractère, insoumis, un tantinet mythomane ou de mauvaise foi, capable d’actions d’éclat mais aussi des pires atrocités, il voit ensuite sa bravoure et son intelligence
    orientés vers un but plus moral, un idéal social teinté de collectivisme. A cet égard le djon se met à plusieurs reprises au féminin (faut-il dire une «&nbsp;djone&nbsp;»&nbsp;?) La figure du
    djon est donc multiple, elle concentre des caractéristiques diverses, voire contradictoires, d’où son intérêt&nbsp;: elle incarne l’identité haïtienne (le titre ne dit pas&nbsp;: «&nbsp;les djons
    de Jacmel&nbsp;») dans ce qui fait son charme et son originalité. On note qu’à deux reprises le peuple haïtien est considéré par un homme revenant de l’étranger et qui regarde par conséquent ses
    compatriotes à la fois de l’extérieur et de l’intérieur, comme le fait l’auteur lui-même. Félix Morisseau-Leroy exprime donc à travers ces regards l’esprit d’indépendance de son peuple, sa
    propension au rêve, aux élucubrations, sa tendance à remodeler le réel à sa convenance, à le rendre plus poétique, ce qu’il fait lui-même dans ce roman. Félix-Morisseau Leroy est un djon à sa
    manière. Une figure de la littérature française correspond bien à cet esprit&nbsp;: Cyrano de Bergerac, personnage réel et dramatique, à la fois écrivain rêveur et bretteur insoumis, qui dans la
    mort emporte la seule chose qui lui reste et qui pourrait constituer le mot-devise du djon&nbsp;: le panache&nbsp;!</span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-family: times new roman,times;"><span style="font-size: 14pt;"><br></span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-family: times new roman,times;"><span style="font-size: 14pt;"><span style="text-decoration: underline;"><b>Extrait (p.89-90</b></span><b>)&nbsp;: Lise Olivier s’adresse à
    Frérot alors qu’il n’a que seize ans.</b></span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-bottom: 0cm; text-align: justify;">
    <span style="font-family: times new roman,times;"><span style="font-size: 14pt;"><br></span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <div style="text-align: justify;">
    <span style="font-family: times new roman,times;"><span style="font-size: 14pt;">«&nbsp;Car, tu es fou. Je suis folle. Jean, Ghislaine, Colin sont fous. Mon père, ma mère, ma sœur. C’est
    tragique, comique et beau comme Victor Hugo. Ils sont tous fous, plus fous que Nannanx, que Michelet et que Martinez. Comment peut-on échapper à cette atmosphère de folie&nbsp;? Et tous ces
    électeurs des Cayes-Jacmel qui, ce matin, ont accepté de boycotter les élections pour les beaux yeux d’une infirmière, ne penses-tu pas qu’ils sont fous, Frérot&nbsp;? Et ces voyous du cachot qui
    voulaient entonner je ne sais pas quoi, moi, une Marseillaise quelconque ou Grenadiers à l’assaut. Les Haïtiens sont fous. Tu vois Sully&nbsp;? Une crapule. J’ai 23 ans. Pendant 15 ans, j’ai
    entendu dire que Monsieur Emmanuel M. Sully était l’homme le plus honnête de Jacmel. On va continuer à penser qu’il est l’homme le plus honnête de Jacmel, après tout ce qu’il a fait aujourd’hui,
    malgré tout ce qu’il a fait aujourd’hui. Et quand on aura besoin d’un président d’Haïti pour remplacer l’ineffable <em>wannenm</em> qui sévit maintenant au Palais National, on n’hésitera pas à
    choisir Monsieur Sully. Ils sont capables de tout sans se sentir coupables. Et pas question de les guérir de cette folie. A Jacmel, il n’y a que Machenanmwèl et Ti Fils qui soient lucides. C’est
    vrai, Frérot. C’est une tradition de bêtise, de grandiloquence, de fanfaronnade que Jacques Mathurin rêvait de convertir en djonnerie révolutionnaire, l’alliance légitime du prolétariat et de
    l’intellectualité d’avant-garde. Un rêve fou. Toi, tu comprends que la poésie est la seule voie. Pas seulement la poésie écrite. La poésie vivante. Je crois beaucoup plus à la poésie vécue qu’aux
    élections, le chant viril de la fraternité syndicale.&nbsp;»</span></span>
  </div>
  <p style="margin-bottom: 0cm;">
    &nbsp;
  </p>

  <meta http-equiv="CONTENT-TYPE" content="text/html; charset=utf-8">
  <meta name="GENERATOR" content="OpenOffice.org 3.0 (Win32)">
<style type="text/css">
<!--
        &lt;! 
                @page { margin: 2cm }
                H1 { margin-top: 0cm; margin-bottom: 0cm; text-decoration: underline }
                H1.western { font-family: "Times New Roman", serif; font-size: 12pt }
                H1.cjk { font-family: "Lucida Sans Unicode"; font-size: 12pt }
                H1.ctl { font-family: "Tahoma"; font-size: 12pt }
                P { margin-bottom: 0.21cm }
         &gt;
-->
</style>
  <meta http-equiv="CONTENT-TYPE" content="text/html; charset=utf-8">
  <meta name="GENERATOR" content="OpenOffice.org 3.0 (Win32)">
<style type="text/css">
<!--
        &lt;! 
                @page { margin: 2cm }
                P { margin-bottom: 0.21cm }
         &gt;
-->
</style>
  <meta http-equiv="CONTENT-TYPE" content="text/html; charset=utf-8">
  <meta name="GENERATOR" content="OpenOffice.org 3.0 (Win32)">
<style type="text/css">
<!--
        &lt;! 
                @page { margin: 2cm }
                P { margin-bottom: 0.21cm }
                A:link { so-language: zxx }
         &gt;
-->
</style>]]></description>
        <pubDate>Sun, 24 May 2009 14:20:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.avel-blog.com/article-31803134.html</guid>
                <category>Lettres haïtiennes</category>        <comments>http://www.avel-blog.com/article-31803134-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Yanick Lahens : A la lumière de tante Résia]]></title>
        <link>http://www.avel-blog.com/article-31743282.html</link>        <description><![CDATA[<p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">Après ma lecture de <em>La Couleur de l'aube</em> de Yanick Lahens et ma lettre de commentaire sur ce roman,
    sachant que j'avais déjà lu son premier roman, <em>Dans la maison du père</em>, j'ai senti qu'il me fallait impérieusement lire les nouvelles de l'auteur, genre par lequel elle a débuté, pour
    compléter mes impressions. Je viens donc de terminer le premier de ses deux recueils, dont le titre est également celui d'une des six nouvelles qu'il contient: <em>Tante Résia</em></span>
    <span style="font-family: times new roman,times;">et les dieux. Il y a de multiples angles d'approche possibles pour ce recueil et l'œuvre de l'auteure ; je choisis pour ma part d'éclairer
    l'œuvre à la lumière du recueil, et plus particulièrement à celle de ce personnage.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">Une remarque d'abord: tante Résia existe. Yanick Lahens ne l'a pas inventée, elle l'a parfaitement décrite,
    évoquée, j'allais dire «&nbsp;croquée&nbsp;», mais tante Résia n'est pas à la mesure d'une mâchoire de chrétien vivant. Cette affirmation d'authenticité est facile et pourrait sans doute convenir
    à beaucoup de personnages, mais elle convient surtout à tante Résia.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">Commençons par deux extraits:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>Résia Vilmont qui était venue à bout d'un mari, du triple de concubins, avait pour habitude d'agrémenter la
    vie de famille d'épisodes plus bruyants les uns que les autres. Tantôt elle s'en prenait à une voisine dont elle n'avait pas apprécié un commentaire et la fustigeait de propos cinglants. Tantôt
    elle revenait d'une administration publique, essoufflée, le regard en feu pour avoir fait passer un mauvais quart d'heure à un employé. Dès qu'elle nouait son foulard sur le côté et qu'elle se
    ceignait la ceinture plus qu'à l'accoutumée, toute la famille savait qu'elle était sur son pied de guerre. Un après-midi elle s'était rendue dans cet accoutrement chez les Frères de l'Instruction
    Chrétienne où je terminais mes études primaires. Elle y avait réglé son compte à un professeur trop zélé qui m'avait administré une magistrale fessée. Elle avait tiré du fond de sa gorge, comme
    pour un grand jet de salive, toutes les injures capables de faire perdre leur latin aux prêtres et professeurs de l'établissement. Même la réputation de dévote de ma mère n'avait pu m'éviter un
    renvoi définitif de l'établissement.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>Pour elle qui n'avait jamais lu aucun livre, la rotondité de la terre ou l'existence de l'atome n'étaient pas
    des notions claires. Son univers était sans surprise et ses interrogations ne duraient pas longtemps. Du monde des vivants, elle n'avait gardé jusqu'à ce jour que le goût de l'affrontement et
    elle n'en était pas sortie indemne. Il lui était resté une odeur de fauve, des cicatrices de combats menés contre tous ceux qui s'étaient avisés de lui faire baisser la tête. Je renonçai très
    vite, je m'en souviens encore, à pousser plus loin mes réflexions. Tante Résia me parut appartenir à une sorte d'inactualité insondable de l'univers et je ne me sentis pas à même de venir à bout
    de son mystère. J'étais en proie à un sentiment primaire, intact que l'écriture ou la pensée n'avait pas encore touché. Il me semble, aujourd'hui encore, que tous les mots et tous les livres
    étaient en retard sur mon affection pour tante Résia. Et quand je retranscris ces événements de ma prime jeunesse, j'ai du mal à saisir le moment précis de mon abdication. Je sais seulement que
    je ne pus prononcer sur elle qu'un verdict d'acquittement, m'affranchissant de mon adolescence et de cette dose appréciable de préjugés tenaces dont s'accommodent les cœurs qui se veulent
    purs.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">Alors? Eh bien d'abord une remarque: avec tante Résia et son antithèse, sa soeur Gracieuse Dalmé, jeune mère
    réfugiée dans l'austérité de la foi, il semble que Yanick Lahens tente de nous livrer l'essence de la femme haïtienne, c'est-à-dire ce qu'elle a de plus remarquable. Angélique, Joyeuse et leur
    mère semblent d'ailleurs être une recombinaison des caractéristiques féminines portées par Résia et Gracieuse, dans une trinité qui peut-être affine cette image de l'Haïtienne. Mais revenons à
    Résia. Se hissant au-delà de tout jugement moral</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">(<em>D'une poignée de mots vifs et sauvages, s'entrechoquant les uns les autres, elle précisa qu'elle était une
    lutteuse, que les nègres d'Haïti, elle les connaissait bien, que son commerce avait prospéré, que désormais elle achetait sa marchandise à Miami, à Saint-Domingue et à Panama. Que la contrebande,
    c'était son affaire et qu'elle se passerait de nos commentaires car ce n'était pas elle qui avait inventé le malheur pour les pauvres et le bonheur pour les riches</em>),</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">elle se caractérise par deux idées: l'énergie et l'adhésion, ou encore un surcroît de vie et une acceptation de
    celle-ci qui n'a rien en commun avec la résignation. Sa prospérité, son sens des affaires ne sont pas de l'avidité (elle est généreuse), mais la traduction de cette énergie, la forme de création
    qui convient à sa personnalité. Quant à son adhésion à la vie, c'est son goût pour le plaisir, son refus de questionner les apparences et l'ordre du monde, sa façon familière de traiter avec le
    monde des esprits. Si la théorie de Darwin dit bien que l'évolution sourit aux mieux adaptés, Résia représente le stade ultime de l'évolution. Paradoxalement, c'est peut-être le monde masculin
    que tante Résia éclaire le mieux. Celui qui la présente est son neveu, Rico, qui a dû se construire au milieu de deux exemples de femmes en apparence radicalement opposés. Il vient chez sa tante
    suite à une violente dispute avec sa mère au sujet d'un «&nbsp;incident&nbsp;» dont la nature n'apparaît pas clairement dès le départ, mais dont on devine par la suite qu'il est lié à une forme
    de révolte, sans doute politique:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>Tu devrais changer de méthode, me dit-elle au bout du troisième jour. A continuer à vivre comme tu le
        fais, tu vas finir par effrayer la chance et t'installer définitivement dans la déveine.</em></span></span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>Après une pause entre deux bouchées de riz, elle avait ajouté:</em></span></span>
  </p>
  <ul>
    <li>
      <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
        <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>Parce que d'après ce que j'ai compris, poursuivit-elle, il n'a pas l'intention de s'en aller. Tu vois de
        qui je veux parler? Quand on se fait proclamer père de la patrie, civilisateur et rédempteur, rien à faire, c'est qu'on rêve de durer et d'empoisonner l'existence des autres pendant
        longtemps.</em></span></span>
      </p>
    </li>
  </ul>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">En d'autres termes, tiens-toi donc tranquille, ne pars pas en croisade contre des moulins à vent. Voilà l'homme
    selon Yanick Lahens: un être foncièrement insatisfait. Deux types se dégagent principalement, outre ceux, sans intérêt, chez qui la lâcheté a très tôt fait taire l'insatisfaction: les uns,
    foncièrement violents, qui se consument en désir d'argent, de femmes et de pouvoir, les autres qui, mal à l'aise dans l'imperfection du monde, rêvent de le changer, au risque d'y laisser la vie.
    La nouvelle «&nbsp;Les Survivants&nbsp;» illustre bien cette double tendance, avec notamment le personnage d'Etienne qui nous rappelle évidemment Fignolé, dans <em>La Couleur de l'aube</em>. Dans
    les deux cas on trouve des personnages qui vont au-devant de la mort par difficulté à se faire à la vie. Les femmes sont pour ces derniers un refuge, un point d'ancrage, mais le plus souvent
    éphémère, d'où le fait que Rico, Etienne ou Lucien goûtent souvent le plaisir et l'oubli dans les bras de prostituées. Leur fragilité plus qu'un quelconque égoïsme fait qu'ils ont peu à donner
    aux femmes, contrairement à elles, et qu'ils leur infligent des souffrances, comme Janet avec Marie Elise («&nbsp;La mort en juillet&nbsp;»). Avec Résia en revanche la femme est ancrée dans la
    terre, elle a des racines et est en phase avec la vie. On peut ainsi penser chez Yanick Lahens à des symboles vieux comme le monde (qui n'en sont pas moins propres à évoquer avec une certaine
    justesse les rapports hommes-femmes): l'image des marins pour qui les femmes sont des ports où l'on ne reste pas (opposition terre-mer), ou bien celle des oiseaux qui se posent momentanément sur
    les branches des arbres (opposition terre-ciel). Il arrive heureusement qu'une femme parvienne à sauver un homme. C'est le cas de Résia pour son neveu Rico. La dispute qu'il a eue avec sa mère,
    il ne se sent pas la force de l'avoir à nouveau avec Résia. Devant elle il abdique, fait taire les mots souvent trouvés dans les livres et qui forment sa conscience morale et politique, qui
    orientent sa révolte. Elle l'amarre solidement à la vie en le faisant participer à une cérémonie vaudou en l'honneur des membres de la famille morts depuis moins de 50 ans. La religiosité de
    Résia n'a rien d'une aliénation, d'un refus de la vie, elle est au contraire une façon de s'accorder à ses pulsations et de mettre un peu d'ordre dans son monde, les vivants et les morts à leur
    place. La musique et la danse éloignent et affaiblissent les questions qui mènent trop facilement au désespoir:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>Pour moi qui, à l'aube de ces jeunes années étais déjà sans liturgie aucune, dressé dans une intolérable et
    magnifique solitude, la musique chassa la troublante et vertigineuse actualité du monde. Elle entra en moi sans crier gare, avec l'impudence du bonheur, me renouant avec les énergies les plus
    instinctives. Je dansai dans les plis de la nuit jusqu'à ce que le ciel s'alourdît dans mes reins, jusqu'à ce que les premières lueurs du jour se confondissent à la lueur de mon
    corps.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>[…]</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>Le lendemain, je me réveillai au milieu de la matinée. La poussière dansait dans les faisceaux lumineux qui
    traversaient les persiennes. Curieusement, la fête ne m'avait pas laissé un goût amer comme au lendemain de toutes les fêtes, quand les choses ont eu lieu et n'adviendront plus. La musique se
    mêla encore longtemps en moi au souffle des dieux et c'était comme si cette terre n'avait pas encore été complètement livrée à la volonté des hommes. Fourbu et tranquille, je m'étirai longuement
    et m'endormis jusqu'à midi.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">«&nbsp;Inactualité&nbsp;» de la vie contre «&nbsp;actualité&nbsp;» de ses apparences, voilà à quoi se raccrocher.
    Résia devient une figure féminine éternelle, déesse-mère féconde d'une vie qui prend d'autres formes que l'enfantement. On remarquera également que le vaudou, dont Duvalier a voulu faire un
    instrument et un signe de son pouvoir, fait signe ici au jeune homme que le monde échappe à la «&nbsp;volonté&nbsp;», à la vanité des hommes.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">Là une référence s'impose au premier roman de l'auteure, <em>Dans la maison du père</em>, où la danse,
    particulièrement celle qui lui vient du vaudou, permet à Alice de savoir qui elle est, de se rattacher à une identité malgré les conventions puis l'exil, une identité liée au corps. Revenue dans
    la maison d'enfance, la maison du père, c'est encore l'évocation de la musique qui recrée le lien avec la terre:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>Les premiers roulements de tambour montent du ventre de la terre. Me voilà seule au milieu d'ombres et
    d'odeurs. En face de moi, il y a un acacia solidement planté que la lune fouille amoureusement. A mes pieds, quelques lueurs jaunâtres sous les toits de tôle, serrés les uns contre les autres. Et
    plus loin le jardin où, couchée sur l'herbe dans ma robe bleue, j'ai commencé à exister.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">Pas de neveu à sauver ici, mais un oncle qui ne parvient pas à vivre dans ce pays. Si salut il y a, il ne pourra
    se faire que par le déracinement, et par une autre femme:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>Oncle Héraclès a épousé une jeune femme fragile qui abrite dans ses mains sa vie brisée. Il vit aujourd'hui en
    Finlande dans un pays de neige, loin des pauvres, loin des nègres et de tout leur lot de problèmes. Les nègres, il en parle en consultant les livres. Pour les pauvres, il donne l'argent à l'appel
    de l'UNICEF ou de Save the Children. Il a voulu oublier Haïti, ce pays où, m'a-t-il écrit un jour, il n'y a pas de place pour les gens qui veulent simplement vivre. On est toujours face à des
    ombres.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">Certes, la situation d'Alice et oncle Héraclès ressemble peu à celle de Rico et Résia, mais on retrouve une femme
    qui s'accorde finalement à son monde, et un homme qui n'y trouve pas sa place. Et je ne résiste pas à la tentation de citer ce que Man Bo, dont le nom est en soi un hommage à la culture
    fondal-natale, dit à Alice lorsque celle-ci quitte le pays:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>«&nbsp;Et je te préviens, les hommes, tous, c'est comme le chien-pays au fond de la cour, ça lève la jambe, ça
    pisse sur n'importe quel arbre ou n'importe quel pan de mur et ça s'en va. Grâce à Dieu tu n'es ni un arbre ni un pan de mur! Allez, maintenant, j'ai fini.&nbsp;»</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">Pour revenir au recueil de nouvelles, et pas seulement à tante Résia, je constate que tous les thèmes traités dans
    La Couleur de l'aube y figurent déjà: les différences hommes-femmes et les difficultés qu'elles engendrent dans leurs relations, les dangers de l'engagement politique, tant physiques que
    psychologiques, la violence et la peur, la pression de la ville... D'où vient alors que ce qui pour moi fonctionne très bien dans les nouvelles, a par endroits moins bien fonctionné dans le roman
    (voir la lettre sur <em>La Couleur de l'aube</em>), nonobstant l'impression globale très positive qu'il m'a laissée? Je formule une hypothèse: Yanick Lahens est une auteure de l'intériorité.
    D'accord, une telle définition tend à l'enfermer dans un rôle, un type d'écriture, et il n'y a rien de plus illégitime. Je constate seulement qu'elle privilégie souvent la première personne
    («&nbsp;Les Survivants&nbsp;», «&nbsp;La Chambre bleue&nbsp;», «&nbsp;Tante Résia et les dieux&nbsp;», «&nbsp;La ville&nbsp;»), et que même quand ce n'est pas le cas, c'est le point de vue des
    personnages qui domine («&nbsp;La mort en juillet&nbsp;», «&nbsp;Jour fêlé&nbsp;»). Par touches successives, à voix successives, elle dévoile les traits marquants de la vie haïtienne. Dans <em>La
    Couleur de l'aube</em> ce sont bien deux voix qui alternent, deux «&nbsp;je&nbsp;», mais dans certains passages, ceux que j'ai évoqués ailleurs, la volonté de donner au lecteur une image plus
    précise, peut-être plus objective de la ville, de la vie en ville, fait que la voix perd sa particularité, se dilue dans une instance supérieure qui, prisonnière du parti pris de la première
    personne, doit faire vite et ne peut éviter totalement le cliché, la formule toute faite, d'où cette impression de survol. Le ferait-elle qu'elle tomberait dans une autre incohérence, celle qu'on
    rencontre chez Kourouma dans <em>Allah n'est pas obligé</em>, à savoir que la voix du petit Birahima, au départ bien marquée par la naïveté et les caractéristiques langagières, n'est plus du tout
    la même dès lors qu'il donne au lecteur les clés de compréhension du drame historique au sein duquel il est plongé, c'est-à-dire un cours de géopolitique africaine dont un enfant dans sa
    situation est bien incapable. Dans la nouvelle «&nbsp;La ville&nbsp;», je ne suis pas sûr qu'un lecteur ne connaissant pas Port-au-Prince puisse se la figurer, mais ce n'est pas tant l'image
    objective de la ville qui compte ici, que la tentative du personnage de la sentir, se la réapproprier, y retrouver une place, et le lecteur peut ressentir ses émotions. Yanick Lahens accepte ici
    de laisser une part de mystère, notamment par les apparitions de cette robe rouge que le personnage n'ose suivre jusqu'au bout et qu'il retrouve pourtant jusqu'à la fin, jusqu'à la question
    finale. Le mystère est encore là, il est même au centre de la nouvelle «&nbsp;La chambre bleue&nbsp;» où l'intériorité du personnage, une petite fille, s'accorde avec l'aspect fermé de la maison,
    le caractère secret de certaines pièces, le salon puis la chambre. Là encore l'auteure ne craint pas de laisser un peu notre curiosité en suspens. Il y aurait d'ailleurs à dire sur la manière
    dont elle traite l'espace, les lieux, la ville elle-même, malgré sa tendance à s'étendre, à cause peut-être de son encaissement entre des montagnes, semble grossir sur elle-même et devenir de
    plus en plus un espace fermé, oppressant s'il en est, dont le personnage de «&nbsp;Jour fêlé&nbsp;» se protège illusoirement par un autre enfermement, dans sa voiture climatisée, la musique
    l'isolant aussi des bruits de la rue.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">Alors, La Couleur de l'aube pécherait-il par trop grande ambition, celle de tout dire, tout montrer en un roman,
    un roman de la totalité en quelque sorte? Evidemment pas, car parmi les grandes œuvres, beaucoup sont nées d'une telle ambition. Si la réussite n'est pas totale, il n'y a pas de déshonneur. Tante
    Résia m'a donné envie de lire l'autre recueil de nouvelles, <em>La Petite corruption</em>, mais je souhaite tout autant lire dans les années à venir un nouveau roman. <em>Dans la maison du
    père</em> nous maintenait dans un petit milieu, dans une société confinée, <em>La Couleur de l'aube</em>, tout en resserrant drastiquement la durée, élargit grandement la perspective. Il y a là
    de quoi susciter une attente.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">Au fait, dernière remarque: la lecture des nouvelles m'a permis également de voir l'importance que Yanick Lahens
    accorde à l'aube, qui m'apparaît souvent comme la signature ou le renouvellement d'un pacte avec la vie. C'est le cas pour Angélique, pour Rico, mais aussi pour Marie Elise qui se réveille d'une
    sorte de longue nuit de rêve puis de cauchemar. Quant à Brice, ses retrouvailles avec la ville le mènent également jusqu'à une aube énigmatique, signe de son échec à la reconquérir ou bien
    révélation que l'essence de la cité, justement, est mystère.</span></span>
  </p>

  <meta http-equiv="CONTENT-TYPE" content="text/html; charset=utf-8">
  <meta name="GENERATOR" content="OpenOffice.org 3.0 (Win32)">
<style type="text/css">
<!--
        &lt;! 
                @page { margin: 2cm }
                P { margin-bottom: 0.21cm }
         &gt;
-->
</style>]]></description>
        <pubDate>Fri, 22 May 2009 18:26:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.avel-blog.com/article-31743282.html</guid>
                <category>Lettres haïtiennes</category>        <comments>http://www.avel-blog.com/article-31743282-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Un Morceau de Diamant]]></title>
        <link>http://www.avel-blog.com/article-29867986.html</link>        <description><![CDATA[<span style="font-family: times new roman,times;"><span style="font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span></span> <span style="font-size: 14pt;"><span style=
  "font-family: times new roman,times;">Cette anecdote est arrivée il y a environ 8 ans. J'ai tout de suite su qu'il fallait en faire quelque chose, mais étant plus enclin à la fiction qu'au
  témoignage, et ne sachant pas vraiment à quoi l'intégrer, j'ai laissé passer le temps sans pour autant abandonner le projet. J'aurais dû au moins prendre des notes immédiatement après, je ne l'ai
  pas fait, et beaucoup de détails se sont perdus dans les abysses de ma mémoire. L'urgence est donc de sauver du naufrage ce qui peut encore l'être, et ce blog m'en offre la
  possibilité.</span></span>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; C'était à Port-au-Prince, capitale d'Haïti, à la rue Pavée. Au-dessus du Boulevard Dessalines, je ne
    sais plus exactement à quel carrefour, là où les divers bus et tap taps commençaient leur parcours vers Pétionville. J'étais monté dans un bus Hyundai, un peu plus confortable que la moyenne même
    si nous étions comme dans tous les autres transports publics serrés façon sardines. Où me rendais-je? C'est sans grande importance dans notre histoire, même si ça le fut bien davantage dans la
    mienne. Reprenons. Nous sommes donc dans notre bus parti aussitôt que plein, la remontée de la rue Pavée se fait à une vitesse honnête, mais ça se gâte dès le début de l'avenue John Brown (cet
    abolitionniste illuminé pouvait-il recevoir meilleur hommage, nonobstant les fatras et les gaz, que le don de son nom à une avenue de Port-au-Prince?). En français de France:
    «&nbsp;embouteillages&nbsp;»; en créole comme en français d'Haïti: «&nbsp;blocus&nbsp;». Le voyage va durer. Je ne suis pas pressé et je sais profiter de ce genre de moments, même si je vais
    suer.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp; Quand est-il arrivé? Je ne sais plus exactement. Assez tôt c'est sûr, d'autant qu'il ne montait pas jusqu'à
    Pétionville. Sans doute est-il monté dans la zone du ministère des Affaires Etrangères, un peu avant peut-être. D'âge mûr, fin, en veste par cette chaleur (je cherche à me remémorer, en vain,
    s'il était allé jusqu'à la cravate), il s'est posté près du chauffeur, debout, tourné vers les passagers, il s'est présenté comme professeur, a dit son nom que j'ai malheureusement oublié, et il
    a commencé à faire l'article pour un cahier sans doute imprimé et relié par ses soins, dont il portait plusieurs exemplaires sur lui, et qu'il avait intitulé <em>Un Morceau de diamant</em>.
    L'homme parlait et présentait son ouvrage avec aisance, en français, et pour cause: il s'agissait d'une sorte de compilation de règles subtiles devant amener à une pratique parfaite du français.
    Il a su flatter l'orgueil national en évoquant des intellectuels haïtiens qui parlaient et écrivaient le français mieux que n'importe quel habitant du pays hexagonal. Il en a cité, au moins un,
    mais je ne saurais dire lequel. Disons Pradel Pompilus, qui était mort un an avant et méritait sans doute cet hommage. Et moi, vraisemblablement le seul Français de ce bus, étais-je piqué dans ma
    fierté de descendant abâtardi de Vercingétorix? Je ne suis pas à l'abri des vanités, mais ce qui éveillait en moi, à ce moment, une pointe d'agacement en plus de l'amusement et de la curiosité,
    c'était ce que je pouvais pressentir de sa conception de la langue française. Il n'a pas tardé à confirmer mes craintes. Dans ce bus bondé et bloqué en plein cagnard au milieu d'une ville
    fourmilière, devant un public qui ne faisait plus un bruit, il a fait une leçon sur l'expression du futur, expliquant que si celui-ci était proche et/ou certain, il se mettait au présent.
    Exemple? Mais bien sûr, c'était un homme à illustrer ses propos. On ne doit donc pas dire: <em>J'irai en France le mois prochain</em>, mais: <em>Je vais en France le mois prochain</em>. Ouah!
    Parmi toutes les règles, c'est-à-dire les diktats, les interdictions, les exceptions, que l'on m'a inculquées et que, les dieux de la syntaxe et de la morphologie m'en soient témoins, je
    m'efforçais de respecter comme des dogmes sacro-saints, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais présenté cet usage comme un impératif. Imaginez qu'un jour, au temps de l'école, j'ai jeté un
    oeil, suprême transgression, sur un BLED... pour adultes! Pas d'affolement, la leçon sur l'accord du participe passé, dont notre éminent professeur connaissait (et connaît toujours j'espère,
    longue vie à lui!) certainement jusqu'à la plus subtile réglicule, n'était pas illustrée par de gaulois exemples du type:</span></span> <span style="font-size: 14pt;"><span style=
    "font-family: times new roman,times;">On doit écrire: «&nbsp;Elle s'est vue lécher son corps&nbsp;» parce que le pronom est le COD du verbe conjugué, mais on écrit:&nbsp;«&nbsp;Elle s'est vu
    lécher le corps&nbsp;», parce que l'infinitif est le COD du verbe conjugué, et le pronom celui de l'infinitif</span></span><span style="font-size: 14pt;"><span style=
    "font-family: times new roman,times;">. Non, rien de tout ça, il ne s'agissait pour moi que de dénicher des préceptes broutilleux du bien s'exprimer, tels que celui-ci: On n'écrit pas:
    «&nbsp;tant qu'à faire&nbsp;» mais «&nbsp;quant à faire&nbsp;». Sachez que je l'appliquai aussitôt et que, suivant une manie que je n'ai malheureusement pas totalement perdue, je me suis mis à
    corriger les ignorants qui donnaient encore dans le «&nbsp;tant qu'à faire&nbsp;». Répétons donc tous ensemble, avec moi et notre professeur diamantaire:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; On ne dit ni n'écrit: «&nbsp;La semaine prochaine j'irai en France et, tant qu'à faire, je
    visiterai le Futuroscope et le musée de Beaubourg&nbsp;»,</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; mais: «&nbsp;La semaine prochaine je vais en France et, quant à faire, je visiterai le château de
    Versailles et le musée Grévin.&nbsp;»</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; J'avais comme des fourmis, non à cause de l'engourdissement de mes jambes trop coincées, mais plutôt
    des fourmis sur la langue, une envie d'intervenir et de lui dire que celle-ci évolue, s'enrichit, abandonne, en un mot vit, qu'elle fait la grammaire et non l'inverse. Evidemment je n'ai rien
    dit, je serais passé pour le Français prétentieux qui ne souffre pas, après s'être fait chasser avant 1804, de s'en faire de surcroît remontrer sur sa propre langue par un descendant de
    Macandal.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>&nbsp;&nbsp; Ite missa est</em>, et c'est une messe de requiem pour la langue française que cet homme achevait
    en la faisant entrer au Panthéon des langues, auprès du grec et du latin. <em>Entre ici</em>...</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Mais ce n'est pas tout. Le bonhomme, fin à tous points de vue, par je ne sais plus quel chemin (que
    n'ai-je noté!!!) en est venu à l'affirmation que la vertu est amère alors que le péché est sucré. Il dérivait vers les jeunes femmes et leur coquetterie, leur maquillage. Le propos aurait pu
    paraître moralisateur, mais le vieux charmeur y prenait trop de plaisir, et pas celui des annonceurs de fin du monde qui bandent sous la Bible. Et surtout, pour évoquer la beauté, les manières
    des savoureuses pécheresses et du regard qu'on porte sur elles, il est passé au créole, car il ne s'agissait plus de parler comme un livre, mais bien de dire la rue et la vie. Il a ravi
    l'auditoire par des ribambelles de mots et expressions connus de tous (j'en ai personnellement entendu pour la première fois. Que n'ai-je...) mais qui ne s'autorisaient pas à franchir la barrière
    de toutes les dents, <em>mazora</em> mis à part. Il y avait quelque chose de Frankétienne dans cette verve. L'habile camelot, après l'orgueil de damer le pion aux Grévisse et autres sectateurs du
    bon usage de la langue française, donnait à ses compatriotes la fierté de posséder une langue riche, généreuse, inépuisable. J'avais envie de lui dire que ma langue n'était pas que celle de
    Vaugelas, mais aussi celle de Rabelais et de Vian, qu'elle connaissait le plaisir et l'irrespect, que les Haïtiens, au lieu de s'en faire les gardiens, devaient en être de vrais copropriétaires
    au même titre que les Québécois ou les Africains francophones, que le créole pouvait l'enrichir (je ne parle pas de l'insupportable mélange que font de nombreux journalistes et politiciens sur
    les antennes radiophoniques), qu'ils devaient le «&nbsp;dérespecter&nbsp;»... Pourtant, il n'était que de jeter un oeil au-dehors, par la vitre du bus, sur toutes sortes d'enseignes et d'annonces
    sur les murs, de phrases sur les tap taps, pour voir qu'ils le faisaient, et peu importe que ce soit par manque de maîtrise. Je me souviens de ce bus qui affirmait: «&nbsp;Contez sous
    Jésus&nbsp;», ce qui est du créole mais qui orthographié ainsi donne une phrase française assez originale et infidèle à la volonté qui la profère. Il y avait aussi: «&nbsp;L'âme qui perche, c'est
    elle qui périra&nbsp;». J'ai exploité ces phrases ailleurs.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Mais au fait, pourquoi se laisser aller au plaisir du créole quand il s'agissait de refourguer un
    manuel de français? D'une, je l'ai dit, parce qu'il emportait l'adhésion de son public, de deux, peut-être, parce qu'en émoustillant les voyageurs, spécialement les hommes, sur le chapitre des
    femmes non avares d'appas, il pouvait très bien leur rappeler combien le français est utile pour conter fleurette. Un diamant, une médaille qu'on porte fièrement, un bijou qu'on offre, voilà ce
    qu'est le français. Sachez manier la période, truffez-la de «&nbsp;roses&nbsp;», fourrez-la de «&nbsp;rayons de soleil&nbsp;», et c'est la belle que vous pourrez entrelarder. Et la langue n'en
    vit pas davantage, elle n'est ici, comme en trop d'autres contextes en Haïti, notamment pour d'autres conquêtes, qu'une coquille vide, une magie puissante certes, mais qui réside entièrement dans
    la forme.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Finalement notre homme est passé à la vente. Je ne pensais pas, malgré son talent, qu'il fasse
    vraiment recette; je me trompais. J'ai vu plusieurs personnes dans le bus sortir d'une poche ou d'un portefeuille les 25 gourdes nécessaires à l'obtention du trésor. Suis-je sûr du prix? Presque.
    Qu'importe. Ce qui est étonnant, c'est que parmi les clients, certains qui peinaient peut-être à conjuguer le verbe «&nbsp;avoir&nbsp;» au subjonctif apprendraient avec bonheur que si ce mode
    restait obligatoire suite à la locution «&nbsp;avant que&nbsp;», ils pourraient désormais s'en passer au profit de l'indicatif lorsqu'ils substitueraient «&nbsp;après&nbsp;» à
    «&nbsp;avant&nbsp;». Quel précieux avantage cela leur donnerait sur leurs voisins!</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Le professeur a quitté le bus. Bravo l'artiste. Il y avait là un homme digne d'inspirer une nouvelle,
    voire un roman, en lui donnant une histoire, des soucis de famille, une maîtresse claire de peau et embonpointée à souhait. Il s'acharnerait à vendre des diamants pour la couvrir de pacotille. Et
    puis il aurait un concurrent, autre professeur-camelot qui, constatant le succès de l'entreprise, viendrait chasser sur ses terres en proposant <em>Un Eclat de rubis</em>, ensemble de règles ou
    compilation de lettres d'amour à recopier, pourquoi pas <em>A piece of Diamond</em>, et nous voilà en pleine guerre entre le français et l'anglais... Cela me donne aussi l'idée, sachant tout ce
    qu'on peut apprendre, tout ce qui peut se passer lors d'un voyage en bus, qu'un nouveau genre pourrait naître. Comme il existe ce qu'on pourrait appeler le roman de bar, dont Mabanckou s'est fait
    une spécialité avec un certain bonheur (voir aussi Dongala), il pourrait y avoir le roman de bus, tous deux n'ayant rien à voir avec le roman de gare.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Ce diamant, qui figurait dessiné sur la couverture de l'ouvrage, m'inspire autre chose, il me
    rappelle un autre bijou, une perle dont l'aspect irrégulier a donné son nom à une tendance créative, le baroque, qui, s'il est illusoire de vouloir l'opposer radicalement au classique, ou de
    récuser l'un au nom de l'autre, emporte tout de même ma préférence. Je préfère le diamant brut au produit poli, le mégalithe au temple grec et j'aime la langue riche, libre, bancale, foisonnante
    et dérespectante.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Comment terminer cette chronique? Pas par une affirmation aussi banale en tout cas. J'appelle à la
    barre et au secours Fernand Hibbert et son <em>Séna</em> publié en 1905. La scène a lieu à Paris où vivent quelques Haïtiens. Le sénateur Jean-Baptiste Rénélus Rorrotte, dit Séna, s'y trouve
    momentanément et pour la première fois. Je laisse à chacun le soin de voir en quoi ce passage peut illustrer l'anecdote et les remarques qui précèdent:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>&nbsp;&nbsp; Devant le théâtre du</em> <span style="font-style: normal;">Vaudeville</span> <em>, il entendit
    vociférer son nom par quatre individus qui couraient après lui.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; - Rorrotte! Séna! Rénélus! Rénélus! Séna! Rorrotte!!!<br></span></em><span style=
    "font-family: times new roman,times;"><em>&nbsp;&nbsp; Il se retourna, c'étaient Porus, Philippe Auguste, Mentor Labbé et Sirius Neptune qui, de retour de l'</em><span style=
    "font-style: normal;">Olympia</span><em>, l'appelaient pour faire route avec lui.<br></em></span><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Deux sergents de ville
    s'approchèrent d'eux et les menacèrent de les emmener au poste pour tapage nocturne sur la voie publique, s'ils continuaient à crier ainsi.<br></span></em><em><span style=
    "font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Ils voulurent quand même faire comprendre aux agents qu'ils n'avaient pas fait de tapage, mais qu'ils s'étaient simplement contentés d'appeler
    leur ami, le sénateur Rorrotte, afin de rentrer tous ensemble à l'Hôtel. Au même instant, un homme coiffé d'un chapeau rond, passait dans une voiture découverte.<br></span></em><em><span style=
    "font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Philippe Auguste se précipita sur la voie en criant:<br></span></em><span style="font-family: times new roman,times;"><em>&nbsp;&nbsp; -
    Lacorne! Lacorne!</em> <span style="font-style: normal;">Banm' l'haussière</span><em>!<br></em></span><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Les agents empoignèrent
    Philippe Auguste qui protesta. «&nbsp;Vous rouspétez!&nbsp;» dirent les agents.<br></span></em><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; - Je ne rouspète pas, s'écria
    Philippe Auguste avec énergie, seulement, je proteste contre l'attentat dont je suis victime. Et je dis que jamais, entendez-vous, jamais dans mon pays on n'aurait arrêté un Français, ni qui que
    ce soit, parce qu'il aurait appelé un ami à haute voix. Et je m'étonne que sur la terre de liberté qu'est la France, de pareils actes de barbarie puissent se commettre! Je connais les lois,
    messieurs, je suis Magistrat dans mon pays, eh bien, je déclare attentatoire à la liberté individuelle, l'acte que vous commettez sur ma personne! Et j'ajoute que si un agent de police d'Haïti,
    se permettait d'empoigner un Français dans les conditions que vous venez de le faire vis-à-vis de moi, ce Français aurait fait une déclamation diplomatique, ah!
    ah!<br></span></em><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Des voix s'élevèrent dans la foule des badauds qui se rassemblait autour du
    groupe.<br></span></em><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; - Au moins, il n'a pas la langue dans la poche, le vieux nègre! disait une bonne
    femme.<br></span></em><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; - Et puis, il n'a rien fait, riposta un monsieur bien mis; si on l'emmène au commissariat de police,
    rendons-nous y tous ensemble et conspuons ceux qui veulent quand même déshonorer la France.</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; La foule grossissait. La circulation était arrêtée. Un service d'ordre
    s'organisait.</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; - Zut alors! dit un ouvrier, c'est y parce qu'il est nègre qu'on doive le
    houspiller!</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; - Si ç'avait été Rotschild, s'écria à son tour un jeune homme élégant, loin de le traiter ainsi,
    on lui eût léché les bottes!</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Les agents comprenant que de ces observations allait sortir une manifestation en règle,
    relâchèrent le vieux magistrat, en s'écriant: «&nbsp;Circulez! Circulez!&nbsp;»</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Mais Philippe Auguste qui n'avait pas froid aux yeux, profita de l'occasion pour placer un
    discours:</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>&nbsp;&nbsp; «&nbsp;Je remercie le peuple Français, s'écria-t-il, des marques de sympathie et d'intérêt qu'il
    vient de me témoigner, et je déclare hautement que je n'en attendais pas moins du peuple glorieux qui a promené le flambeau de la liberté et de la civilisation sur le monde entier! Imbu de ces
    sentiments, je déclare que c'est en vain, qu'au nom d'un prétendu</em> <span style="font-style: normal;">ordre de la rue</span><em>, des obscurantistes cherchent à fouler aux pieds les Droits de
    l'Homme solennellement proclamés par l'Immortelle Révolution Française, émancipatrice du genre humain! Et j'ajoute qu'on aura beau faire, la patrie des Mirabeau, des Danton, des Brissot, des
    Grégoire, des Lamartine, des Michelet, des Schoelcher et des Victor Hugo, rayonnera toujours sur le globe comme un phare géant aux lumières éternelles!&nbsp;»</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Ces paroles louangeuses lancées avec feu et conviction, émurent la foule. On applaudit avec
    ardeur - «&nbsp;Mais c'est qu'il s'exprime très bien, le vieux nègre!&nbsp;» disait-on.</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Ayant ainsi parlé, Philippe Auguste promenant sa mine rébarbative et impressionnante sur la
    foule, souleva son chapeau et salua avec majesté. «&nbsp;Bravo! Bravo!&nbsp;» criait-on sur toute la ligne. Entouré de Rorrotte, de Mentor, de Lacorne, de Porus et de Sirius Neptune, le vieux
    magistrat se disposa à remonter les boulevards pour regagner l'hôtel Bergère, mais la foule emportée par on ne sait quel mouvement spontané, emboîta le pas à la suite des Haïtiens, les enveloppa
    de toutes parts, et se mit à manifester pour de bon contre les sergents de ville, en chantant:</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">Conspuez les sergots</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">Conspuez les sergots</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">Conspuez!</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">Conspuez les sergots</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">Conspuez les sergots</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">Conspuez!</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>&nbsp;&nbsp; -</em> <span style="font-style: normal;">Tonnè</span><em>! Nous sommes
    terribles-</em><span style="font-style: normal;">oui</span><em>, nous autres Haïtiens, pensa Rorrotte avec délices, voilà que nous déchaînons peut-être une révolution en plein Pais à
    présent!</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; - Vous voyez, messieurs, dit Philippe Auguste avec orgueil, vous voyez! Mes compatriotes ne
    voudront jamais me croire quand je leur raconterai que Paris, la Ville Lumière, s'est levé comme un seul homme pour venger un passe-droit que voulaient m'infliger les Autorités. Heureusement,
    vous êtes témoins, mes amis!...</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Et en lui-même, Philippe Auguste pensa: «&nbsp;Ah! si j'étais Français, comme je l'aurais
    conquis, tout de même, ce peuple!&nbsp;»</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; - Enfin, soupira-t-il, le coeur gros.</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; On ne tarda pas à arriver devant l'hôtel Bergère. Rorrotte le premier pénétra sous la porte
    cochère, prestement les autres Haïtiens le suivirent. Philippe Auguste, lui, demeura encore un instant sur le trottoir, salua une dernière fois les badauds qui continuaient tranquillement leur
    chemin. Bientôt ce fut à peine si l'on pouvait les entendre, dans le lointain, chantonner:</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><br></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">Conspuez les sergots</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">Conspuez les sergots</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">Conspuez!Conspuez les sergots</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">Conspuez les sergots</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="center">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">Conspuez!</span></em></span>
  </p>

  <meta http-equiv="CONTENT-TYPE" content="text/html; charset=utf-8">
  
  <meta name="GENERATOR" content="OpenOffice.org 3.0 (Win32)">
<style type="text/css">
        &lt;!--
                @page { margin: 2cm }
                P { margin-bottom: 0.21cm }
        --&gt;
</style>]]></description>
        <pubDate>Sat, 04 Apr 2009 19:32:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.avel-blog.com/article-29867986.html</guid>
                <category>chroniques de Quisqueya</category>        <comments>http://www.avel-blog.com/article-29867986-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Lettre à Yanick Lahens sur La Couleur de l'aube]]></title>
        <link>http://www.avel-blog.com/article-29613389.html</link>        <description><![CDATA[<span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">Chère Yanick,</span></span>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Mon petit blog balbutiant qui se propose, entre autres motivations, de faire de la publicité à la
    littérature haïtienne, doit maintenant franchir une étape et, non content d'offrir un aperçu de quelques textes parmi les plus intéressants à travers des parcours thématiques (un extrait de
    <em>Dans la maison du père</em> figure dans la partie sur le vaudou), réagir à l'actualité.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Une amie (merci M-R) m'a offert, avec <em>La Couleur de l'aube</em>, l'occasion rêvée d'entamer ma
    carrière de critique. Cependant j'hésite: vais-je me livrer au ridicule exercice de <em>j'aime/j'aime pas</em> pratiqué par tant de chroniqueurs littéraires plus ou moins improvisés sur toutes
    sortes de médias, rivalisant de commentaires impressionnistes du genre «&nbsp;un roman fantastique écrit dans un style limpide et évocateur qui vous prend à la gorge et aux tripes pour ne plus
    vous lâcher jusqu'à la dernière page&nbsp;», ou encore «&nbsp;un livre qui vous tombe des mains&nbsp;»? Plutôt me taire alors. Ou bien assumer la totale subjectivité de mes propos et les
    présenter pour ce qu'ils sont, une expérience personnelle de lecture qui ne peut prétendre en imposer. Donc la première personne, qui n'est pourtant pas ma tasse de thé.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Ceci étant dit, il faut donc que je précise dans quel état d'esprit j'ai abordé votre roman. Il se
    trouve qu'après plusieurs années de découverte jubilatoire des oeuvres d'auteurs haïtiens (une conférence donnée par vous à la Jacmélienne en 97, alors que je débarquais dans le pays, m'a
    d'ailleurs fourni de précieuses informations et mis un peu plus le pied à l'étrier), jubilation qui confinait à l'idolâtrie tant il me plaisait de compléter par une approche livresque mon
    immersion dans ce pays qui, comme vous le dites si bien, m'a «&nbsp;coupé le souffle et cloué l'âme&nbsp;» (<em>Dans la maison du père&nbsp;</em>), la passion aveugle a laissé place à la
    construction d'un amour plus profond, plus lucide aussi. Et donc à la possibilité de la critique. Et même au besoin de châtier, un peu comme pour rétablir un équilibre et m'ancrer autrement. Vous
    êtes mal tombée... ou bien. C'est à voir.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; A la lecture de la quatrième de couverture, je n'ai pu m'empêcher de me dire: encore une plongée dans
    le chaos des événements récents, dans le désespoir que s'évertue à fabriquer l'histoire haïtienne. J'avais en tête <em>Rue des pas perdus</em> et <em>Bicentenaire</em> <span style=
    "font-style: normal;">de Lyonel Trouillot</span>, ou encore quelques tentatives de Gary Victor, plus ou moins réussies à mon goût, comme <em>Je sais quand</em> <em>Dieu vient se promener dans mon
    jardin</em>. Il est tout à fait illégitime de vous reprocher l'évocation des malheurs vécus par la population haïtienne ces dernières années, mais le fait est que ce sentiment a priori de déjà vu
    m'a conduit à chercher, en commençant le roman, les traces de ce qui avait été écrit avant lui.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Comme on trouve ce qu'on veut trouver, j'y ai bien vu du Trouillot, l'écriture à la première
    personne, un certain lyrisme, un prophète-président synthèse du grand dictateur Décédé-Vivant-Eternellement et du Prophète, d'autres expressions à traits d'union («&nbsp;ce quartier
    de-qui-se-bat-les-dents-dehors-pour-ne-pas-mourir&nbsp;»); J'ai vu aussi Marie Chauvet dans cette opposition version populaire entre une soeur pleine de vie, séductrice, et une autre qui se
    dissimule sous le masque de la dévotion, voire de la bigoterie. Je me suis dit qu'il pouvait aussi y avoir là une nouvelle illustration de de la dualité Fréda/Dantor, la première volage, la
    seconde sévère, génitrice de surcroît, hypothèse encouragée par les croyances de la mère, possédée par l'une au début, par l'autre à la fin. Enfin j'ai retrouvé le goût et l'odeur des jeunes
    filles chères à Laferrière dans l'évocation par Joyeuse de l'équipe qu'elle forme avec Lolo:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Lolo et moi faisons désormais équipe contre la vindicte publique. Un tandem redoutable.
    L'adversité est un feu qui nous réchauffe et qui nous soude l'une à l'autre. On dirait deux Sioux ou deux Cheyennes qui auraient scellé un pacte, du sang de nos poignets. Ames vertueuses, âmes
    sensibles, s'abstenir. Nous sommes deux tueuses lâchées dans les rues de Babylone. Deux fauves à l'affût dans cette ville dévoreuse.</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Ces reproches, il est certes possible de les écarter d'un revers de main: on n'écrit pas à partir de
    rien, et faire apparaître des références n'empêche pas l'originalité. D'autre part si certains personnages se ressemblent d'une oeuvre à l'autre, c'est parce qu'on les a puisés à la même source,
    le réel.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Passons à autre chose donc. A travers les pensées et souvenirs d'Angélique et Joyeuse sont parfois
    évoqués des lieux, des aspects de la société, et si je ne vois rien à redire sur la vérité du propos, il me semble que cette réalité extérieure, aussi paradoxal que ça puisse paraître s'agissant
    du point de vue des personnages, ne nous est donnée à voir qu'à distance, par des plans d'ensemble rapides. Des exemples? Le quartier qui jouxte celui de tante Sylvanie. Le tableau est dressé par
    accumulation rapide, énumération («&nbsp;Là-bas, de l'autre côté, là où les vies tiennent en équilibre entre les pelures de tout ce qui se mange, les cadavres d'animaux, les incontinences des
    vieillards, les visages poisseux de morve des enfants et l'eau aigre que rejettent les estomacs affamés&nbsp;») et accompagné de sentences («&nbsp;Parce que dans cette île, la misère n'a pas de
    fond&nbsp;»). L'évocation n'est pas plus abjecte que la réalité, elle passe dessus un peu comme la caméra d'un reporter occidental dans un pays du tiers-monde, elle reste extérieure. Certes,
    Joyeuse justifie cela: «&nbsp;De l'autre côté de la rive, je regarde souvent ce monde comme quelqu'un qui, dans une bataille rangée, aurait échappé de justesse à la lance d'une machette bien
    aiguisée ou aux rafales d'une mitraillette.&nbsp;» Il est en Haïti des filles vivant au milieu de la misère, sur la crasse et qui, pouvant aller jusqu'à paraître snob, s'acharnent à
    l'éviter/léviter, façon de préserver leur dignité. Mais je ne peux m'empêcher de sentir une troisième voix, au-dessus, qui se masque mal.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">Autre passage, un peu plus loin, par Angélique cette fois-ci:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Malgré nos mises en garde, elle a voulu consulter tante Sylvanie, «&nbsp;Rien ni personne ne m'en
    empêchera&nbsp;». Pas plus tard que la semaine dernière, elle s'est installée à l'arrière d'un taxi-moto et a foncé tout droit, traversant seule cette partie de la ville où des milliers de corps
    se croisent dans un mélange d'agitation et d'indolence entre les trottoirs et la chaussée en dépit du trafic des taps taps et des autobus qui foncent à toute allure dans un bruit à faire éclater
    votre tympan. On fuirait sur-le-champ si on ne craignait pas sur les trottoirs de s'emmêler les pieds avec d'autres pieds calleux. Ceux des mendiants, des charretiers et des badauds qui se
    disputent le moindre espace. Alors on se faufile, agile, entre trois mangues francisques, quatre bananes grosse botte et deux marmites de pois France étalées à même le sol. Les odeurs courent
    partout, partout et menacent de vous étouffer. Essences de tabac. Huile rance. Pelures de fruits et légumes. Rejets de viande que se disputent des chiens exsangues. Effluves qui montent des
    aisselles et des entrecuisses. Mère traversera ce flot en cognant contre les culs-de-jatte, les enfants aux narines effervescentes de mouches, les femmes maigres comme des clous, contre les
    boiteux et les aveugles et passera enfin devant l'étal tout au bout, là où sont suspendus les machettes, les rigoises et les coutelas avant de s'avancer vers le quartier de
    Sylvanie.&nbsp;»</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Le voyage de Venante chez tante Sylvanie devient ici le prétexte à une nouvelle description de
    l'horreur que constitue la rue port-au-princienne. Une gradation sans appel, pas vraiment contestable dans les faits (les fruits et légumes sont bien vendus par terre, les chiens maigres et les
    éclopés ne sont pas rares), mais encore une fois il me semble que ce sentiment d'effroi traduirait mieux l'impression d'un étranger découvrant le pays pour la première fois que celle de la
    plupart de ceux qui se meuvent quotidiennement dans cet environnement. Non qu'ils s'estiment heureux, qu'ils soient si bien acclimatés à la crasse qu'ils ne veuillent en sortir (certains disent
    en Haïti que les microbes ne tuent pas les Haïtiens: les chiffres de la mortalité invitent à ne pas croire ces optimistes), mais en dehors des périodes de grands troubles politiques où tout le
    monde est aux aguets (c'est le cas à l'époque où le roman se déroule), dans la rue, sur les marchés, il y a de la couleur, de la musique, des rires! Je sais que ça fait cliché, les pauvres qui
    savent mieux jouir de la vie que les riches, n'empêche: lorsque des bouffées de nostalgie m'assaillent, ce n'est pas sur les plages (que j'ai peu fréquentées) mais bien dans la rue grouillante
    qu'elles me transportent. Vue de l'intérieur, impossible (comme vos personnages le disent à plusieurs reprises) de ne pas y sentir les forces de la vie.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Dernier exemple, le tap tap, au début du chapitre 21: «&nbsp;un grand théâtre&nbsp;» dites-vous?
    Comme j'aurais aimé assister à une représentation, ne serait-ce que le temps d'une courte scène, telle que celles dont je fus témoin lors de mes nombreux voyages Jacmel-Port-au-Prince-Jacmel, en
    bus ou en canter. Ce n'était pas votre propos, ce n'était pas celui d'Angélique, et il est plus légitime de reprocher à un auteur ce qu'il a fait que ce qu'il ne s'est pas proposé de faire, mais
    vos personnages suggèrent, brossent la réalité à gros traits, et il me semble que celle-ci, pour n'être pas trahie, demandait que soit brisé l'écran que dressait entre elle et le lecteur un
    langage trop policé et qui s'arrête au bord du gouffre. Lolo est une IGV (Injurieuse à Grande Vitesse), elle peut aligner «&nbsp;des gros mots capables de te faire perdre ton pantalon ou ta
    culotte, ou d'ébranler même une tenancière de bordel&nbsp;». Bien, je m'installe dans ma dodine, sur ma galerie, je mets une paille dans mon soda glacé, et, comme beaucoup de gens quand un
    spectacle s'annonce, j'attends... mais rien ne vient. Quelle frustration! Pour ramasser mon sentiment dans une formule dont le sens ne doit se limiter ni à un type de discours, ni au choix de
    personnages comme médiateurs, j'ai l'impression que vous évoquez certains aspects de votre pays au style indirect.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Au fait, j'ai aimé <em>La Couleur de l'aube</em>.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; «&nbsp;Qui a mis une seule fois les pieds dans ce faubourg sait à jamais pourquoi les rues écartent
    quelquefois les jambes au plus offrant ou mettent du sang sur les calendriers.&nbsp;» Cette phrase, qui contient en négatif mon principal reproche (<em>qui</em> <em><b>n</b></em><em>'a mis</em>
    <em><b>qu</b></em><em>'une seule fois les pieds dans ce faubourg</em>), me rappelle aussi à ce qui fait la force tragique de votre roman, l'évocation des ressorts psychologiques que le chaos et
    la misère mettent en jeu dans tout un peuple et de leur rôle aliénant et cyclique dans l'histoire du pays. Vous faites très bien sentir combien les relations sociales, familiales, amoureuses,
    peuvent être tendues par la lutte, la nécessité de dominer pour ne pas être dominé, caractéristiques qui ne sont certes pas exclusivement haïtiennes ou tiers-mondistes mais auxquelles l'héritage
    de la société esclavagiste, pas si lointain que certains voudraient nous le faire croire, combiné à une promiscuité soumettant à chaque instant au regard de l'autre, donne une intensité
    insoutenable. L'épisode du fouet, au début du roman, illustre très tôt l'idée souvent observée et énoncée en Haïti que chacun a besoin d'un souffre-douleur sur qui exercer un pouvoir trop souvent
    compris comme le pouvoir de contraindre. A ceux qui sont tout en bas, comme Ti-Louze, petite domestique désignée en Haïti sous le nom rendu presque célèbre par quelques reportages étrangers, de
    «&nbsp;restavek&nbsp;», il ne reste que les chiens à lapider. Angélique frappe tout en sachant au fond d'elle-même que les phrases qui légitiment son action («&nbsp;Le fouet n'a jamais fait de
    mal au petit nègre&nbsp;», «&nbsp;Ti-Louze doit s'estimer heureuse que nous l'ayons sortie de sa campagne&nbsp;») lui viennent de l'extérieur, ne lui appartiennent pas. Mais ses regrets semblent
    ne concerner réellement que les coups donnés à son fils Gabriel.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Autre lutte évidemment centrale dans ce roman, et que vos personnages rendent très sensible: la
    guerre des sexes et les souffrances que des hommes toujours de passage, condamnés à se construire en caricatures, infligent aux femmes. Angélique s'est donnée à un homme qui n'a fait que prendre
    et s'en est allé, puis elle s'est réfugiée dans la religion. Joyeuse, habituée à lutter, paraître, pour exister parmi des condisciples d'une autre classe sociale, a choisi d'affronter le regard
    des hommes et de le soumettre. Quant à la mère, les hommes qui font un petit tour dans sa vie, dans son lit, trouvent dans ses gestes et ses paroles un carburant pour remplir leur narcissoire, et
    croient peut-être, mais alors à tort, être les dieux devant qui elle s'agenouille.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; L'ennemi, le macho par excellence, est incarné par Jean-Baptiste. Parce qu'il est un cliché et une
    caricature, il n'atteint qu'à un ridicule degré d'existence, de substance, il n'est qu'un rouage dans la mécanique tragique. Je n'insinue pas par là que c'est un personnage raté par vous: la rue
    pullule de Jean-Baptiste. Contre lui, du point de vue de Joyeuse, il y a Vanel et Fignolé. Vanel le guitariste qui n'aime pas que les femmes:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Quand Vanel ne me soûle pas de confidences ou ne me commente pas le dernier épisode du feuilleton
    Au coeur du péché sous la galerie exiguë devant la maison, nous rions comme deux complices qui ne croient plus à l'enfer. Qui croient que la terre est un paradis brutal. J'aime Vanel, j'aime la
    fragilité de Vanel, les longs cils de Vanel qui lui font ces yeux mouillés.</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Rien que de très classique dans cette attribution aux homosexuels d'une féminité et d'une fragilité
    sinon plus grandes que chez les autres hommes, du moins plus assumées, mais on retient surtout la possibilité de l'amour dégagé de la lutte dans ce monde. L'affection vouée à Fignolé est
    également liée à sa sensibilité, sa fragilité et à l'inadaptation au monde que ces qualités constituent. Joyeuse, soeur complice, se sent comme des responsabilités de mère pour ce jeune homme
    blessé.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Angélique, moins proche, n'en a pas moins d'amour. La blessure est également au centre de sa vie. Sa
    blessure d'abord, celle qu'un homme lui a infligée et qui lui a laissé, en plus d'une amertume par rapport à l'amour, un fils qu'elle essaie de protéger des attaques du monde en le vouant à Dieu.
    Cette dévotion rend d'ailleurs le personnage de la jeune femme problématique. Elle affirme très tôt ne pas être ce qu'on croit, mais ce n'est pas une façon de mettre en doute l'existence du Dieu
    vers qui elle se tourne. Elle évoque les cérémonies dans son église pentecôtiste sur un mode ambigu: elle semble adhérer pleinement:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Entre les quatre murs de l'église nous exultons à l'écoute des mots que pasteur Jeantilus lance
    du haut de sa chaire. La beauté de toutes ces fables et leur extravagante poésie nous entrent dans le coeur par surprise: Lazare surgissant de sa tombe, Jonas du ventre de la baleine, les murs de
    Jéricho s'écroulant au son des trompettes, la foisonnante pêche de Jésus, lui-même marchant sur les eaux!&nbsp;»</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Pourtant les mots «&nbsp;fables&nbsp;» et «&nbsp;poésie&nbsp;» introduisent le doute et s'accordent
    mal à la ferveur de ce genre de fidèles. C'est comme une façon d'avouer que les croyants veulent être des enfants qu'on rassure avec de belles histoires. Et puis il y a ce pasteur dont Angélique
    dit qu'il est «&nbsp;un vrai magicien&nbsp;», expression à double tranchant, et dont elle montre les prouesses scéniques jusqu'à ce qui peut difficilement passer pour autre chose que de
    l'ironie:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; D'autres miracles se produisent sous nos yeux, jour après jour. Pasteur Jeantilus a agrandi
    l'église et depuis peu vient jusqu'à nous porter le message de Dieu dans une voiture flambant neuve. Décidément les voies de Dieu sont impénétrables!</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Madame Lahens, cette distorsion est ce qui rend en même temps votre personnage émouvant et sa
    crédibilité fragile. Cette dernière a flanché pour moi par moments, notamment lorsqu'Angélique résume les postures des frère et soeurs en une phrase digne de figurer en quatrième de
    couverture:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>&nbsp;&nbsp; Face à l'irrémédiable et l'infernal, nous allions réagir tous les trois de façon différente:
    Fignolé dans la bravade absolue, dans l'entêtement à mettre à distance les séductions qui tentent de faire oublier la cruauté du monde. Joyeuse dans l'affrontement de biais. Et moi dans la
    soumission au monde tel que Dieu l'avait créé.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Qu'Angélique doute, d'accord, elle s'en rend finalement compte elle-même. Mais une telle lucidité,
    qui ne semble condamner aucune voie au nom d'une autre, me paraît improbable dans la bouche de qui s'enivre régulièrement parmi les aveugles à l'idée qu'il n'est d'autre chemin, hors la voie qui
    mène à Dieu, que celui balisé par Satan.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Cela ne m'a pas empêché de suivre Angélique et d'apprécier l'importance d'une autre blessure: celle
    de l'homme qui, à l'hôpital, la regarde et la trouble. Angélique travaille sur les terres de la mort, dont les pratiques apparaissent dans l'agonie d'un jeune homme blessé par balle. Mais un
    autre malade réveille en elle le souvenir d'une femme qu'elle a voulu faire disparaître. Est-ce sa faiblesse physique qui la rassure contre la violence des hommes. Pourtant son regard est une
    force. En tout cas il provoque une renaissance à la vie chez Angélique qui l'exprime dans un passage que je suis tenté de citer, ce que je ne ferai cependant pas car il mérite de n'être découvert
    qu'au terme du chemin sur lequel les deux jeunes femmes nous invitent à les accompagner.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Et Joyeuse donc? Son amour pour Luckson, auquel elle veut s'abandonner tout en le craignant suscite
    un même type d'émotion. Il est d'ailleurs le centre de la tragédie, plus même que la mort de Fignolé. Les deux femmes passent une journée à chercher ce qui est arrivé à leur frère, mais
    espèrent-elles vraiment? La vérité, quand elle arrive, afflige Angélique mais la libère, comme une chose qui devait arriver. Cette certitude joue-t-elle un rôle dans le report de l'amour qui se
    transformera en pure et simple annulation? Joyeuse, habituée à la lutte, ne peut que craindre ce «&nbsp;sauveur&nbsp;» qui la dépossède d'elle-même:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Luckson sait que cette femme qui passe de main en main est une torche qui brûle. Luckson sait que
    je suis déjà dans l'éblouissement. Dans le ravissement de lui. Il le sait. Pourtant je ne lui souris pas. Je ne lui parle pas. Au moindre sourire je peux être perdue. A la moindre parole aussi.
    Et je ne veux pas perdre.</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Cette dernière phrase annonce l'impossibilité de l'amour alors même qu'il est là, que les yeux
    «&nbsp;trop brillants&nbsp;» ne savent déjà plus mentir. Joyeuse incarnait la vie, mais à force de jouer, de lutter, elle en a peut-être perdu la capacité d'aimer en femme (et non en mère) et
    trouve plus facile de se tourner finalement vers la vengeance et la haine, recyclant la malédiction dont tant d'écrivains haïtiens se font l'écho. Angélique, faisant le va-et-vient entre le monde
    de la mort corporelle (l'hôpital est un mouroir) et celui de la mort au monde que constitue son église, est peut-être la seule capable de vivre et de quitter ce cycle.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Pour finir sur ce point, j'ajouterai que parmi les personnages secondaires certains me semblent bien
    campés, comme maître Fortuné, et qu'il en est d'autres que j'aurais aimé connaître davantage, comme ce forgeron-prophète des temps derniers, et surtout Ismona, restée dans l'ombre d'un personnage
    déjà brumeux, dont le nom m'évoque Ismène et plus encore Desdémone, pourrait être cette fée qui, réunissant les deux soeurs, a accepté l'amour et le monde, la révolte et le destin. Votre drame en
    un jour, qui donc me rappelle Antigone et Ismène, mais aussi Electre et Chrysotémis, me donne envie de citer la fin célèbre de l'Electre de Giraudoux:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">La femme Narsès: Oui, explique! Je ne saisis jamais bien vite. Je sens évidemment qu'il se passe quelque
    chose, mais je me rends mal compte. Comment cela s'appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd'hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l'air pourtant se respire, et qu'on
    a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s'entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève?</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">Electre: Demande au mendiant. Il le sait.</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">Le Mendiant: Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s'appelle l'aurore.</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Oui, je sais, les coupables n'agonisent pas encore, la vengeance n'est pas encore accomplie, mais
    pour celle qui n'a pas besoin de vengeance, l'air se respire à nouveau, et l'aube a sans doute un peu la couleur de cette aurore.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Vous me direz, à propos d'Ismona, que je ne suis jamais content. Vous aurez tort: je suis content
    d'avoir lu ce roman dont les personnages principaux, illustrant bien la difficulté de survivre, d'exister, d'aimer dans un monde hérité du macoutisme où l'oeil et l'oreille du voisin sont une
    menace, où toutes les lois découlent de celle du ventre, outre la bataille pour ne pas être mangé par le monde, ont dû en livrer une autre pour trouver leur voix et leur souffle propres contre
    mes réticences, au-delà des stéréotypes et des lignées mortifères. Ils ont au moins gagné la seconde.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Je n'en ai pas pour autant fini. Il y a un autre thème que je veux aborder, que le roman aborde, et
    pour cela il faut évoquer un personnage jusqu'ici absent des débats, secondaire certes, mais pourtant important: John, le journaliste américain , l'&nbsp;«&nbsp;ami&nbsp;» qui vient faire sa
    petite révolution loin de chez lui, sans prendre trop de risques, et sans remise en cause de sa propre démarche, de son idéologie si tant est qu'on puisse lui appliquer ce mot. Commençons par un
    extrait:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; John a posé son sac à dos à côté de sa chaise et d'entrée de jeu nous a dit:</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">«&nbsp;J'aime ce pays, j'aime les pauvres.&nbsp;»</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">Il a prononcé cette phrase comme d'autres disent je suis médecin, plombier ou avocat. Avant de rencontrer John
    je ne savais qu'on pouvait gagner sa vie à aimer les pauvres. Qu'aimer les pauvres était un métier.</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Voilà un passage qui doit inviter tous ceux, moi compris, qui se disent amoureux d'Haïti, à un examen
    de conscience. Qu'aimons-nous dans ce pays? Y aimons-nous autre chose que ce que nous y projetons? Les descriptions du chaos que j'ai critiquées plus haut pourraient être une réponse à John, une
    façon de lui montrer qu'il aime ce qui n'a rien d'aimable, la mort, comme un charognard. Mes critiques elles-mêmes pourraient être mises sur le compte de la facilité qu'il y a à ne voir que le
    meilleur côté des choses, parce qu'il y en a eu un pour moi, mais peut-être seulement pour moi. Tant pis, je les maintiens.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Ce qui me semble intéressant dans ce personnage, c'est qu'il est une manifestation du regard étranger
    dans le roman, donc potentiellement de celui du lecteur, et donc un avertissement. Paradoxalement je trouve que dans le texte se révèle la soumission à ce regard. On a déjà souvent l'impression
    que le réel étouffant s'impose à la littérature haïtienne, elle apparaît également parfois dépendante du regard de l'autre, de l'étranger, au point de se laisser envahir par ses attentes, quand
    l'auteur lui-même, ayant voyagé, vivant parfois même hors du pays, n'est pas devenu l'autre auquel il s'adresse. C'est le drame de certaines littératures dites du sud qui trouvent principalement
    leur lectorat au nord. Rien de nouveau là-dedans.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Eh bien les passages que j'ai incriminés ne me semblent en aucun cas pouvoir être destinés à des
    lecteurs haïtiens vivant en Haïti. Ce n'est pas un reproche en soi, le rôle de tous les écrivains n'étant pas forcément d'écrire <em>Dezafi</em> ou <em>L'Oiseau schizophone</em>, (loué soit
    Frankétienne!) qui d'ailleurs ne peuvent atteindre qu'un nombre extrêmement limité de lecteurs. Mais cela pose problème. Il y a certes un aspect positif à cela: étant contrainte à écrire pour
    l'Autre, vous tentez de le contraindre à mieux vous regarder. Et notamment à comprendre la vraie nature de la souffrance que représente la vie, et spécialement la vie d'une femme, en Haïti. Mais
    d'autre part il y a dans cet affrontement un écueil dont la littérature souffre: l'Autre sait qu'Haïti est frappé par la misère, il a entendu parler des troubles politiques, de l'insécurité, des
    récents cyclones, et de même qu'il ne peut que s'apitoyer sur le sort de «&nbsp;ces pauvres gens&nbsp;», mauvaise conscience et condescendance réunies, il ne peut pas critiquer le roman qui lui
    montre mieux tous ces malheurs. Les commentaires évoquent certes l'écriture, l'émotion, mais le roman n'en est pas moins assimilé à un témoignage. On ne critique pas le témoignage d'un
    ex-enfant-soldat, on se recueille devant lui.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-style: normal;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Des preuves? Difficile d'en apporter, mais je vais évoquer deux ou
    trois critiques piochées sur internet. Voyons d'abord un compte-rendu qui figure sur le site de la librairie Lucioles, à Vienne dans le sud de la France, écrit par François
    Reynaud:</span></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><span style="font-style: normal;">&nbsp;&nbsp; La couleur de l’aube</span> <em>est un texte magnifique sur lequel
    pèse une fatalité tragique. Imagine-t-on d’ailleurs un seul instant quelconque histoire se terminer bien dans cette contrée maudite qui baigne depuis trop longtemps dans une torpeur régulièrement
    secouée d’accès de violence meurtriers ? Dans ce roman sensuel et douloureux, Yanick Lahens raconte ce pays misérable peuplé de vaincus qui n’en finissent pas de perdre, tout en laissant
    transparaître l’amour infini qu’elle lui porte. De son écriture rythmée, légèrement répétitive, se dégage une musicalité envoûtante, litanie tour à tour pleine d’espoir, de colère et de désarroi
    qui tente de donner, enfin, la parole aux habitants de ce point noir de l’Atlantique qui sombre chaque jour un peu plus dans un oubli planétaire.</em></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Il s'agit du commentaire après un paragraphe qui résume le roman. Passons sur le pléonasme qui veut
    que la fatalité soit tragique. Le moins qu'on puisse dire, c'est que notre libraire n'attendait rien d'autre qu'une représentation des plus chaotiques de ce «&nbsp;point noir de
    l'Atlantique&nbsp;». Accorde-t-il aux écrivains haïtiens le droit de raconter une histoire qui finirait bien, où percerait un peu de bonheur? Il ne s'agit pas de vous reprocher votre roman mais
    simplement de montrer que le commentaire parle autant du pays que du texte, et que les expressions «&nbsp;écriture rythmée&nbsp;», «&nbsp;musicalité envoûtante&nbsp;», «&nbsp;litanie&nbsp;», pour
    évoquer celui-ci sont pour le moins passe-partout, au point que ce paragraphe pourrait resservir sans problème pour d'autres romans, notamment certains évoqués plus haut, tous ceux de Trouillot
    par exemple, et peut-être pour votre prochain ouvrage.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Tenez, en continuant mes recherches sur le net je viens de voir que vous dédicacerez votre roman et
    rencontrerez vos lecteurs dans cette librairie le 13 mai prochain. Je remercie le libraire de vous promouvoir, et je ne l'en invite pas moins à des commentaires plus précis.</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Allez, toujours dans la catégorie libraire, voici Mireille Pares, de la librairie Prado Paradis, à
    Marseille:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Fignolé a disparu&nbsp;!&nbsp; Dans la ville de Port au Prince en pleine révolte des jeunes qui
    ne supportent plus leurs conditions de vie misérables, deux sœurs sont à la recherche de leur frère qui n'est pas rentré à la maison depuis deux jours. A travers cette recherche l'auteur nous
    fait une description très imagée du quotidien des haïtiens de milieu modeste dans cette ville à la fois enchanteresse et effrayante. Les deux sœurs, de caractères très différents parlent de leur
    enfance et de leur jeunesse, de leur désespoir devant cette vie sans avenir avec des mots justes dans un langage très coloré.</span></em></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em>On n'oubliera pas facilement ce roman poignant&nbsp;; si le désespoir y transparaît il laisse malgré tout
    entrevoir le désir de se battre de ces jeunes femmes qui ne veulent pas baisser les bras.</em><br>
    <span style="font-style: normal;">&nbsp;&nbsp; Les libraires ont beaucoup de travail et pas forcément beaucoup de temps pour rédiger chaque compte-rendu de livre. De plus ils doivent faire court
    et attirer le lecteur, pas se livrer à une analyse en profondeur. Et puis ceux-ci ont au moins le mérite d'avoir distingué votre ouvrage, ce qui n'est pas si courant tant on se rue facilement sur
    les produits des grosses machines, qui ne présentent pas tous tant d'intérêt. Ma méchanceté est donc un peu déplacée. Je relèverai tout de même «&nbsp;une description très imagée&nbsp;» et
    «&nbsp;un langage très coloré&nbsp;». Il me semble là que le propos n'est plus seulement envahi par les a priori sur le pays, mais aussi par ceux qui concernent la Caraïbe et la littérature
    tropicale, haute en couleur, solaire et enflammée, que sais-je encore? Il me semble encore une fois que le discours tenu se situe au-delà, ou en deçà de l'oeuvre.</span></span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; L'article du <em>Monde des livres</em>, écrit par Christine Rousseau, n'est pas censé obéir aux mêmes
    impératifs. Pas grand chose à en tirer pourtant. Tout d'abord parce que vous partagez la vedette avec Edwidge Danticat et Gary Victor qui publient en même temps que vous, ensuite parce qu'il n'y
    a dans les propos vous concernant rien de plus qu'auparavant, une autre quatrième de couverture en somme. Le titre qui vous concerne est: «&nbsp;Violence et pauvreté&nbsp;», le roman est une
    nouvelle fois «&nbsp;magnifique&nbsp;» (pourquoi s'en plaindre?) Cela se termine ainsi:</span></span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; A travers l'alternance de leurs voix, pleines de rage, de colère, de désirs inassouvis, mais
    aussi d'amertume et de rancoeur, Yanick Lahens dépeint d'une écriture fine, précise, poétique et sensuelle, le destin d'une famille ordinaire.</span></em></span>
  </p>
  <p align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><em><span style="font-family: times new roman,times;">Elle évoque avec force la décomposition d'un pays, où se dessinent pourtant les ferments d'un espoir: celui
    d'une dignité retrouvée.</span></em></span>
  </p>
  <p align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-style: normal;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Quatre adjectifs cette fois-ci pour l'écriture, pas mal, et surtout
    encore une fois la peinture d'un pays, dont la «&nbsp;décomposition&nbsp;» ligote le regard critique (dans la partie sur Edwidge Danticat, la journaliste se risque à évoquer «&nbsp;quelques
    affadissements&nbsp;»... «&nbsp;dus à la traduction&nbsp;», ouf!). Seule réaction possible: la compassion, et parfois l'affirmation que malgré tout, avec vous, on veut
    espérer.</span></span></span>
  </p>
  <p style="font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Le problème de beaucoup de romans haïtiens, et c'est le cas du vôtre, c'est qu'ils disent à
    l'étranger auquel ils sont destinés: «&nbsp;voici mon pays&nbsp;», et que l'étranger vous félicite en disant: «&nbsp;oui, c'est à peu de chose près ce que je pensais.&nbsp;» Tout tient peut-être
    dans ce peu de chose pour vous, pas pour lui. En 1998 ou 99 un journaleux du <em>Républicain lorrain</em> a fait un petit passage en Haïti, s'est promené avec une certaine crainte dans les rues
    de Port-au-Prince (sur le Champ-de-Mars sans doute, à la sortie de l'ambassade), a interrogé des témoins fiables comme la femme de l'ambassadeur (qui entre deux Ferrero rocher, pardon pour la
    pub, lui a affirmé qu'en créole, «&nbsp;cette langue si imagée mais parfois si cruelle&nbsp;», les enfants en domesticité s'appelaient des «&nbsp;là-pour-ça&nbsp;») et un curé alsacien (pas
    breton pour une fois, tant mieux pour moi, et pour vous dont le prénom sonne si joliment à mes oreilles) chargé d'enseignement, résumant ainsi la situation: «&nbsp;mauvais enseignants, mauvais
    élèves&nbsp;». Je cite de mémoire, mais je suis sûr de moi, et encore plus lorsqu'il s'agit de donner les titres des deux articles qui parurent ensuite à une semaine d'intervalle:
    «&nbsp;Port-au-Prince, la capitale la plus sale du monde&nbsp;», et le meilleur, tenez-vous bien: «&nbsp;Haïti, le pays où le rire est mort&nbsp;», avec la photo d'une enfant au visage un peu
    fermé et la légende suivante: «&nbsp;Même les enfants, universellement insouciants, ici sont graves.&nbsp;» Eh bien, chère Yanick, je crains, et ceci n'est pas une remise en cause de la qualité
    de votre roman, qu'en le lisant, ces personnes sans doute peu sensibles à la chose littéraire, salueraient son adéquation avec une réalité à laquelle ils ont si peu compris.</span></span>
  </p>
  <p style="font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Allez, encore un coup, sur le site «&nbsp;montagny69&nbsp;», un comité de lecture:</span></span>
  </p>
  <p align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><em><b>&nbsp;&nbsp; Une découverte malheureusement très réaliste de la vie en Haïti</b></em><em>. Une situation à
    peine croyable&nbsp;! Très intéressant par cette réalité très peu connue.</em> <em><b>Très facile à lire</b></em><em>. La poésie des mots permet de transcender toutes ces vies
    brisées.</em></span></span>
  </p>
  <p align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;"><span style="font-style: normal;">&nbsp;&nbsp; L'oeuvre est intéressante parce qu'il y a le pays. Est-ce qu'un
    roman français est intéressant parce qu'il montre la France? Pour des étrangers parfois, peut-être, mais le lectorat est principalement français. Veut-on lire enfin quelque chose d'intéressant
    sur</span> <em>La couleur de l'aube</em><span style="font-style: normal;">? Il faut consulter l'article d'Yves Chemla, bien sûr, sur le site... Africultures!</span></span></span>
  </p>
  <p style="font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Alors, que fait-on? Ecrit-on? La présence de John, même si le personnage est inconsistant et s'efface
    rapidement, est peut-être aussi une façon de poser cette question.</span></span>
  </p>
  <p style="font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Très immodestement je vais proposer une réponse: il faut oublier Haïti en écrivant. Il faut appliquer
    au roman la liberté de ton et de sujet qu'on s'accorde dans la nouvelle, malgré les contraintes formelles, où on s'attache à des faits divers tout simples, des situations banales, drôles ou
    tragiques. Il faut faire comme Jacques Stephen Alexis qui, partant de <em>Compère Général Soleil</em>, à forte tendance édificatrice, arrive à <em>L'Espace d'un cillement</em> et <em>Romancero
    aux étoiles</em>. Il faut que Gary Victor retrouve le goût d'adapter et de trahir les aventures d'Esmeralda et Quasimodo en Haïti. Le pays y sera toujours, sans chercher à tout prix à se montrer.
    Il faut que le lecteur étranger ait l'impression que ça n'a pas été écrit pour lui, qu'il s'y sente non comme un voyeur mais comme invité dans une famille où, contrairement aux habitudes
    haïtiennes, on ne fera pas vraiment attention à lui et parlera comme à l'accoutumée, qu'il n'y trouve ce qu'il y cherche que par accident et que ça s'éclipse derrière ce qui le prend et l'emmène.
    L'un des meilleurs genres pour arriver à cela serait le polar, idéal pour révéler une société et ses secrets sans que ce soit là ce qui motive en premier lieu le lecteur. Là il jugera aussi une
    histoire, une technique. Gary Victor s'y est essayé, notamment dans <em>Les Cloches de la Brésilienne</em>, avec un succès mitigé. Il faudrait un Stanley Péan de l'intérieur, qui y gagnerait en
    profondeur. Il ne faut pas craindre le roman historique, qui n'empêche pas de parler d'aujourd'hui. Oserais-je suggérer l'anticipation? Luxe de riches sans doute...</span></span>
  </p>
  <p style="font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Je parle trop. Je crains même, à force de parler, d'être plus négatif que positif, alors que je
    recommande chaudement la lecture de <em>La Couleur de l'aube</em>. En fait, mes reproches et objections, me piquant moi-même d'écrire, c'est aussi à moi que je les fais. D'ailleurs je dois à
    l'honnêteté de dire, même si ça vient un peu tard, que sur la question du traitement réservé aux femmes votre roman s'adresse très clairement à la partie mâle de la population haïtienne, qu'à
    l'autre moitié le miroir renvoie une critique du réflexe ancestral consistant à chercher le blanc, et que donc vos compatriotes jouent tout de même un peu des coudes pour se trouver une petite
    place parmi vos destinataires.</span></span>
  </p>
  <p style="font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Voilà, j'en ai terminé. Il me reste à vous remercier pour ce roman qui chez moi, c'est visible, a
    suscité intérêt et questionnement. Si par le plus grand des hasards vous lisez un jour cette lettre, soyez assurée que mon souhait n'est autre que d'avoir à lire prochainement un nouvel ouvrage
    de votre cru, et ce n'est pas une formule de politesse. N'ayant d'ailleurs lu que vos romans, je vais me précipiter sur vos nouvelles. Peut-être m'inspireront-elles d'autres
    commentaires...</span></span>
  </p>
  <p style="font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp; Bien à vous.</span></span>
  </p>
  <p style="font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="font-style: normal;" align="justify">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style=
    "font-family: times new roman,times;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Tichapo.</span></span>
  </p>
  <p style="font-style: normal;">
    <span style="font-size: 14pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="margin-bottom: 0cm; font-style: normal;" align="justify">
    &nbsp;
  </p>]]></description>
        <pubDate>Sun, 29 Mar 2009 14:36:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.avel-blog.com/article-29613389.html</guid>
                <category>Lettres haïtiennes</category>        <comments>http://www.avel-blog.com/article-29613389-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Histoires de pieds]]></title>
        <link>http://www.avel-blog.com/article-26881935.html</link>        <description><![CDATA[<div style="text-align: justify;">
    &nbsp;&nbsp; <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: book antiqua,palatino;">Il est difficile d’affirmer qu’on connaît un lieu si l’on n’y a pas marché. Durant mon séjour en
    Haïti, j’ai marché. Essentiellement à Jacmel, un peu à Port-au-Prince aussi, entre le portail Léogâne et Delmas ou Bourdon. En créole, une personne qui marche beaucoup peut, si je ne m’abuse,
    être appelée un «&nbsp;pye poudre&nbsp;» (pied poudré). C’est une expression intéressante à plusieurs titres. Tout d’abord parce qu’elle peut évoquer cette poussière dont les souliers des
    batteurs de chemins se couvrent notamment parce que de nombreuses voies ne sont pas (ou sont mal) asphaltées. L’état des routes est un des problèmes régulièrement cités lorsqu’on envisage les
    principaux obstacles au développement en Haïti, au point qu’apparemment le Président René Préval en a fait sa priorité dans son discours du 1<sup>er</sup> janvier. Encore faut-il, pour espérer
    que l’amélioration du réseau routier facilite l’activité commerciale, qu’il y ait des marchandises à transporter. Or celles-ci sont, pour la plupart, des denrées d’importation qui n’enrichissent
    que les intermédiaires, importateurs et grossistes. Préval pense-t-il plus particulièrement au tourisme&nbsp;? Il faut alors de bonnes routes, certes, mais aussi de l’eau, du courant, de la
    sécurité (ça va mieux sur ce point ces derniers temps, semble-t-il, souhaitons que cela dure), pourquoi pas des écoles hôtelières, et un départ des casques bleus.</span></span>
  </div>
  <p style="text-align: justify;">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: book antiqua,palatino;"><br></span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="text-align: justify;">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: book antiqua,palatino;">&nbsp;&nbsp; Mais revenons à nos pieds plutôt que de continuer à distiller des évidences décourageantes. Nos pieds
    poudrés, donc. De la poudre, de la terre sèche, mais de la terre quand même. «&nbsp;Pied poudré&nbsp;», «&nbsp;culs terreux&nbsp;», il s’agit certes d’un détournement du sens exact de
    l’expression, mais serait-il injurieux et foncièrement inapproprié de l’appliquer aux paysans&nbsp;? Attention danger&nbsp;: arrivent les insultes et les clichés, «&nbsp;kongo&nbsp;», «&nbsp;nèg
    nan mòn&nbsp;» (homme des montagnes), « fèk&nbsp;desann&nbsp;» (en gros, tout juste arrivé de sa campagne, pas encore dégrossi)&nbsp; d’un côté, vision idyllique façon <em>Gouverneurs de la
    rosée</em> de l’autre. Et justement, en fait de pieds, j’ai oublié une insulte&nbsp;: «&nbsp;gros souliers&nbsp;!&nbsp;» Le paysan porterait mal le soulier, ses pieds seraient plus à l’aise à
    même la terre. L’homme «&nbsp;civilisé&nbsp;», lui, porte chaussures sur revêtement dur, se préservant doublement du contact avec la terre. Bien. Où cela nous mène-t-il&nbsp;? Patience. Faisons
    un tour du côté de Cheikh Hamidou Kane et de son <em>Aventure ambiguë</em>. Celui qui parle dans l’extrait suivant, un Diallobé, est allé en France et en est revenu apparemment fou&nbsp;:
    «&nbsp;L’asphalte… Mon regard parcourait toute l’étendue et ne vit pas de limite à la pierre. Là-bas, la glace du feldspath, ici, le gris clair de la pierre, ce noir mat de l’asphalte. Nulle part
    la tendre mollesse d’une terre nue. Sur l’asphalte dur, mon oreille exacerbée, mes yeux avides guettèrent, vainement, le tendre surgissement d’un pied nu. Alentour, il n’y avait aucun pied. Sur
    la carapace dure, rien que le claquement d’un millier de coques dures. L’homme n’avait-il plus de pieds de chair&nbsp;? […] Cette vallée de pierre était parcourue, dans son axe, par un
    fantastique fleuve de mécaniques enragées. Jamais, autant que ce jour-là, les voitures automobiles – que je connaissais cependant – ne m’étaient apparues aussi souveraines et enragées, si
    sournoises bien qu’obéissantes encore. Sur le haut du pavé qu’elles tenaient pas un être humain qui marchât. Jamais je n’avais vu cela, maître des Diallobé. Là, devant moi, parmi une
    agglomération habitée, sur de grandes longueurs, il m’était donné de contempler une étendue parfaitement inhumaine, vide d’hommes. Imagines-tu cela, maître, au cœur même de la cité de l’homme,
    une étendue interdite à sa chair nue, interdite aux contacts alternés de ses deux pieds…&nbsp;»</span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="text-align: justify;">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: book antiqua,palatino;"><br></span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="text-align: justify;">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: book antiqua,palatino;">&nbsp;&nbsp; Beau texte, d’accord. Et alors&nbsp;? Il ne s’agit pas de s’attirer des sarcasmes de mauvaise foi
    tels ceux de Voltaire à l’encontre de l’état de nature décrit par Rousseau, mais de constater deux choses&nbsp;:</span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-left: 18pt; text-indent: -18pt; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: book antiqua,palatino;">que l’asphalte est associé à une certaine violence de la civilisation la plus férue de technique. En Haïti, un
    groupe musical ou un petit politicien prétendant à un mandat qui veulent affirmer leur suprématie sur la concurrence se disent les «&nbsp;maîtres du béton&nbsp;» (mèt beton an).</span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="margin-left: 18pt; text-indent: -18pt; text-align: justify;">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: book antiqua,palatino;">qu’il existe une expression dont le sens, quelque peu fouillé, nous ramènerait à ce texte&nbsp;: «&nbsp;avoir les
    pieds sur terre&nbsp;». Le sens figuré ne pourrait-il nous ramener au sens concret&nbsp;? La sagesse la plus pragmatique ne commande-t-elle pas de convenir qu’à jouer les apprentis-sorciers nous
    avons oublié la terre et que, même dépouillée de tout galimatias ésotérique auquel l’homme culturellement déconnecté du sacré ne peut que faire semblant de croire, elle représente
    l’essentiel&nbsp;?</span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="text-align: justify;">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: book antiqua,palatino;">&nbsp;</span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="text-align: justify;">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: book antiqua,palatino;">&nbsp;&nbsp; Préval veut de bonnes routes. Des voix s’élèvent pour dire que son discours n’est pas en prise sur le
    réel et que la priorité est la terre, celle qui déserte les montagnes conséquemment au déboisement, celle qui doit impérativement être cultivée et nourrir, avant tout ceux qui la
    foulent.</span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="text-align: justify;">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: book antiqua,palatino;"><br></span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="text-align: justify;">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: book antiqua,palatino;">&nbsp;&nbsp; Tout ça pour ça&nbsp;? Eh bien oui. Le monde, pour survivre, a autant sinon plus besoin des pieds
    poudrés, même s’ils sont plus volontiers bottés que nus (je parle des pieds paysans) que de souliers vernis marteleurs d’asphalte, de carrelage ou de marbre. «&nbsp;Ne pas mettre la charrue avant
    les bœufs&nbsp;» est une autre expression non pédestre mais tout à fait appropriée ici. Aider les paysans à produire, à trouver de l’eau et la gérer au mieux, à organiser la vente, ceci associé à
    des politiques de contrôle de la natalité, voilà la priorité. Alors les routes seront bienvenues. Il ne faut pas rêver d’autosuffisance, mais abandonner définitivement la terre, c’est faire un
    trait sur une souveraineté déjà mise à mal et pourtant si chère aux Haïtiens. Petite devinette locale: "La veste de mon grand-père est déchirée, je ne peux la recoudre." Réponse: "La terre qui se
    fend".<br></span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <p style="text-align: justify;">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: book antiqua,palatino;"><br></span></span>
  </p>
  <div style="text-align: justify;"></div>
  <div style="text-align: justify;">
    <span style="font-size: 14pt;"><span style="font-family: book antiqua,palatino;">&nbsp;&nbsp; Quant à la qualité des godillots, elle importe peu. Un proverbe haïtien affirme que ceux-ci ne
    révèlent rien de celui qui les porte&nbsp;: «&nbsp;Se soulye sèl ki konnen si chosèt la gen tou&nbsp;» Seule la chaussure sait si la chaussette est trouée).</span></span>
  </div>
  <p>
    &nbsp;
  </p>]]></description>
        <pubDate>Sat, 17 Jan 2009 20:29:00 +0100</pubDate>        <guid >http://www.avel-blog.com/article-26881935.html</guid>
                <category>chroniques de Quisqueya</category>        <comments>http://www.avel-blog.com/article-26881935-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
  
 </channel>
</rss>