Introduction : Collecteur de contes en Bretagne et conteur lui-même, Pierre-Jakez Hélias n’a jamais cessé de défendre la culture orale et de clamer que les conteurs de son enfance étaient de véritables poètes. Bien avant Le Cheval d’Orgueil, son œuvre majeure qui décrit la société où il a grandi, il a illustré la richesse du patrimoine oral au théâtre. Dans la pièce intitulée le Roi Kado le personnage principal est un vagabond légendaire qui incarne ce patrimoine. L’extrait choisi nous le montre face à un célèbre bandit, La Fontenelle, qui veut le pendre avec toute la compagnie de paysans assemblés autour de lui. La Fontenelle ne s’est pas encore nommé et Kado est amené à dire qui il est.
Dans une étude linéaire nous verrons le rôle de Kado au sein de sa communauté et ce qui l’oppose à son agresseur.
Le texte :
MORVAN, calme. - Kado, fils, j'aurais pourtant aimé t'entendre chanter une complainte sur le sac de Mézarnou, pareille à celle que tu sais sur le seigneur La Fontenelle. Mais je suis trop près de ma mort, et toi aussi. Tu me la chanteras dans l'autre monde.
LA FONTENELLE, soudain intéressé. - C'est vrai, l'homme? Tu fais des complaintes?
KADO. - Je les chante, je ne les fais pas. Elles se font toutes seules. Elles germent sur le terreau de la souffrance. Moi, j'écoute les mille murmures du peuple des campagnes et soudain, de ces voix indistinctes, jaillit le chant de nos misères, aussi simple et clair que le jour. Alors, je m'en vais partout le répétant. Tu comprends, je suis comme le vent qui transporte les graines.
LA FONTENELLE. - Oui, oui, je sais. Je suis Breton de bonne race. Et... tu connais la complainte du seigneur La Fontenelle?
KADO. - Celle-là aussi, oui.
LA FONTENELLE. - Chante-la-moi!
KADO. - Quand un enfant a pris au piège le rossignol, c'est en vain qu'il veut le faire chanter. Un poing serré n'est pas une branche d'aubépine, seigneur. Un oiseau ne chante pas quand il sent deux doigts sur sa gorge. Breton de bonne race connaît bien les oiseaux.
LA FONTENELLE, nerveux et après une courte hésitation. - Lâchez-le!
KADO. - Et les autres! Il faut qu'ils soient à l'aise pour entendre leur dernière complainte. Tu les pendras un peu plus tard.
LA FONTENELLE, furieux. - Je te trouve bien hardi, toi. Qui es-tu donc pour me donner des conseils?
KADO. - Je suis le roi Kado.
LA FONTENELLE. - Oui, un traîneur de chausses, un vendeur de vent à la livre. C'est le nom que l'on donne à ces innocents qui ont la tête farcie de contes et qui courent les veillées pour les débiter aux rustauds campagnards. (Méprisant.) Un vagabond, pas plus.
KADO. - Pas plus. Tous les vrais rois sont vagabonds. Dès qu'ils sont assis sur un trône, ils ont déjà perdu la plus grande part de leur royauté. Tu devrais le savoir, toi. N'es-tu pas le vrai roi de Bretagne, du moins l'un d'entre eux? Et pourtant, tu es aussi un vagabond, pas plus.
LA FONTENELLE. - Tu n'es pas bête. Si j'étais vraiment roi, je te prendrais pour mon fou. Tu m'enseignerais la philosophie. Mais, avant que je ne porte couronne, tu as mille fois le temps de te balancer au bout d'une corde.
KADO. - Qu'est-ce que tu attends?
(La Fontenelle fait un signe furieux. Les soldats lâchent les paysans et se retirent dans le fond.)
L'explication :
- Le texte commence avec l’intervention d’un paysan, Morvan. Celui-ci attend la mort sereinement : « Mais je suis trop près de la mort, et toi aussi. Tu me la chanteras dans l’autre monde. » Il s’adresse à Kado comme à un familier (« fils »), ce qui est étrange, Kado étant aussi désigné comme roi. Cette royauté reste à définir. Morvan est fataliste (trait paysan), et pourtant il dit involontairement ce qui retarde sa mort : La Fontenelle est intrigué (soudain intéressé) par la complainte qui porte son nom et voudra l’entendre. La présence de Kado apparaît donc importante sur le plan dramatique.
- En réponse à la question du bandit sur les complaintes, Kado introduit une nuance intéressante : « Je les chante, je ne les fais pas. Elles se font toutes seules. » Discours qui intrigue car on se pose forcément la question : qui les fait ? Apparemment personne et tout le monde : « Elles germent sur le terreau de la souffrance. » Le champ lexical agricole fait penser à un processus naturel, comme « jaillit ». Les complaintes semblent exister en puissance dans « les mille murmures du peuple des campagnes », comme la graine dans le « terreau », mais il faut une condition pour que la graine pousse. Ce peut être Kado lui-même : « Moi, j’écoute », il réduit son rôle au minimum, l’écoute, l’attention ( « soudain (...) jaillit le chant » : comme de lui-même, « le chant » est d’ailleurs sujet de l’action, Kado, sujet dans la première proposition, s’effaçant), mais il semble pourtant indispensable, la conjonction « et » indiquant que le jaillissement est la conséquence de son écoute. On relève aussi l’opposition entre « murmures », « voix indistinctes » d’une part et « aussi simple et clair que le jour » d’autre part. La matière du chant (« souffrance ») est informe, désordonnée, Kado lui donne forme et ordre. Puis commence la mission de Kado (« le répétant »), celle de porte-parole du peuple et de ses « misères » (il en fait partie : « nos misères »). Cette parole part du peuple et revient à lui, Kado lui renvoie une partie de lui-même qu’il ne comprenait peut-être pas et qui a maintenant du sens. La comparaison avec le vent, habituelle pour l’oral, montre que la graine du peuple a germé en kado qui fait du chant une nouvelle graine : elle germera cette fois en chacun des auditeurs.
- Face à cet exposé La Fontenelle s’impatiente. C’est un insatisfait. Le rappel de ses origines lui permet d’affirmer qu’il connaît a priori ces choses. Il revient à la complainte qui l’intéresse. Il donne un ordre, habitué à commander.
- Kado, en revanche, reste très calme, il est serein comme Morvan et ne se laisse pas impressionner. C’est par une allégorie (« rossignol »/lui-même) qu’il demande à être détaché. Les thèmes du « rossignol » et de « branche d’aubépine » rappellent la poésie populaire des complaintes. Kado montre ainsi sa qualité de poète. Cela montre le sens de l’observation paysan quand il s’agit de la nature. Il en résulte une sagesse qui s’exprime dans les proverbes. Or la réplique de Kado est une succession de quatre vérités générales (présent atemporel) juxtaposées, des évidences qui confinent au proverbe. La dernière phrase reprend la remarque de La Fontenelle avec une ironie amusée : il devrait savoir cela. Kado se permet une touche de moquerie, sans pourtant la moindre agressivité.
- La Fontenelle s’énerve davantage (« nerveux »), il ordonne toujours sur le ton de celui qui commande, mais en faisant cela il obéit. Kado est le maître. Il profite donc de cet avantage et demande une libération générale. Toujours avec humour : « Tu les pendras un peu plus tard. » Il ne semble pas s’inquiéter de son propre sort (« les ») et la perspective de la pendaison pour les autres ne l’affole pas non plus. Ce n’est pas cynisme mais assurance, comme s’il savait que la mort n’était pas pour tout de suite.
- La Fontenelle grimpe encore un échelon dans l’énervement (« furieux ») mais plus il s’énerve, plus il est au pouvoir de Kado, justement parce que ce dernier n’ordonne pas, il donne des « conseils ». Il dirige donc avec douceur, assurance, évidence, à tel point qu’on ne peut que le suivre. Il a la force de la sagesse.
- A la question « Qui es-tu donc » Kado répond avec une brièveté qui rompt avec ses précédentes répliques. Il opère un renversement définitif : de prisonnier il devient roi et justifie son assurance. Il n’a pas besoin d’en dire plus car La Fontenelle va se charger de mieux définir sa fonction, comme Kado définira ensuite l’état de celui-là.
- La réplique de La Fontenelle est une collection de termes méprisants à l’égard du monde paysan, du petit peuple (« Traîneur de chausses », « vendeur de vent à la livre », « innocents », « rustauds campagnards », « vagabond »). Arrêtons-nous sur « vendeur de vent à la livre » : l’image du vent apparaît pour la deuxième fois, ici avec une connotation négative, celle du vide. Cet aspect est accentué par l’allitération en v et la contradiction comique entre la légèreté du vent et la « livre ». Pourtant si l’on excepte les connotations, on remarque que la définition de La Fontenelle est exacte : il définit le conteur errant qu’est Kado. L’opposition n’est pas dans les faits mais dans les points de vue. Kado fera triompher le sien.
- Pour cela il manoeuvre habilement puisqu’au lieu de contredire La Fontenelle il utilise ses paroles et les tourne contre ce dernier. Il reprend terme à terme la fin de la réplique précédente (« Pas plus ») mais lui donne une connotation positive (« tous les vrais rois sont vagabonds »). Un roi vit au milieu de ses sujets et reste en relation avec la totalité de son royaume, sans quoi sa royauté est illusoire. Kado fait la leçon : « Tu devrais le savoir, toi. » Il termine comme l’avait fait son interlocuteur, en retournant le compliment.
- La Fontenelle s’avoue donc vaincu, sa colère tombe. La contradiction comique « fou »/ « philosophie » n’est qu’apparente. Le fou du roi est le seul personnage du royaume qui ait droit de se moquer de son seigneur. Il est celui qui inverse les valeurs, les hiérarchies, la vanité des conventions et des apparences (il est donc philosophe) et c’est ce que fait Kado qui reprend les mots de La Fontenelle (« Breton de bonne race », « vagabond, pas plus ») et en retourne le sens. Il se dit roi et mène effectivement La Fontenelle comme il l’entend. C’est lui le sage (philosophie = amour de la sagesse). La Fontenelle a une dernière parole menaçante, dernière tentative illusoire pour retrouver son pouvoir (« te balancer au bout d’une corde ») mais Kado a gagné puisqu’il le provoque : « Qu’est-ce que tu attends ? » Pour le pendre ou pour libérer les autres ? C’est La Fontenelle qui sait et qui libère finalement les prisonniers pour entendre la complainte.
Conclusion : Le personnage de Kado est impressionnant par sa sérénité, sa sagesse, son habileté à manier la parole, tous avantages qu’il a sur La Fontenelle l’insatisfait. Il représente la sagesse et la poésie paysannes qu’il valorise. Sur le plan dramatique sa présence semble abolir le hasard (faut-il croire que son intervention grâce à la remarque de Morvan soit due au hasard ?) et faire intervenir le destin dont il est un acteur informé. Cela correspond encore une fois à la mentalité paysanne.