Celui qui publie un texte littéraire sur la toile par le biais d'un site d'auto-édition peut se raccrocher au discours valorisant qui met en avant une philosophie nouvelle, plus libre, plus
juste, un fonctionnement qui donne sa chance à tout le monde, opposé à la tyrannie des éditeurs bornés qui pratiquent une sélection arbitraire fondée sur l'intérêt commercial, voire le
copinage. Je souscris dans une certaine mesure à ce discours, en cela que je trouve effectivement les initiatives d'auto-édition très intéressantes, d'autant plus que certains trouvent
vraiment un lectorat qui, même quand il est trop limité pour donner des regrets à un éditeur classique, justifie l'entreprise. N'empêche, avant de publier mon roman sur ILV-Edition et de me
voir proposer le format web-book sur WBE, j'ai envoyé mes pavés à plusieurs maisons d'édition, et il y a fort à parier que beaucoup d'auteurs pratiquant l'auto-édition sur le web auraient aimé
signer chez un véritable éditeur.
Quand on n'y parvient pas, deux hypothèses se présentent:
1. La qualité, l'intérêt du texte sont insuffisants.
2. Le genre du texte, le propos, le thème ne correspondent pas aux politiques éditoriales (donc en partie commerciales) ou aux formats étriqués de l'édition traditionnelle.
La seconde hypothèse rassure bien sûr. Elle est loin d'être absurde lorsqu'il s'agit de romans d'aventures, de science-fiction ou encore, véritable suicide littéraire, de heroic fantasy (à moins
peut-être, de ne viser officiellement qu'un jeune public, à qui l'on pardonne ce genre d'errements). Le monde littéraire français continue à témoigner un grand mépris pour ces genres populaires,
mineurs bien entendu. Seuls le polar (tant mieux pour lui) et le thriller, en dehors de la littérature sérieuse, tirent leur épingle du jeu. Mais essayons de dépasser cette contradiction entre
les soupçons sur l'édition et ceux portés sur les textes eux-mêmes.
Ce dont il est question, c'est d'abord de sélection. Un gros mot pour certains. La philosophie du libre veut que la sélection soit faite par le public. Il n'en reste pas moins que si tout
le monde peut mettre en ligne ses textes, la qualité moyenne de ce qui peut se lire sur le net est forcément inférieure à ce qu'on trouve en librairie. Cependant, il est tout aussi probable que
des oeuvres de qualité passent inaperçues des éditeurs. L'exemple de Proust, même si on le considère comme une exception, n'en est pas moins probant: s'il avait écrit à notre époque, le gars
Marcel aurait peut-être opté pour la toile. (lire à ce sujet l'article du Nouvel Obs sur Jean D'Aillon :
Jean d'Aillon, de l'autoédition à l'édition)
Il est aussi question de correction. Un éditeur ne fait pas que choisir, il peut aussi corriger, parfois conseiller. Il y a danger, certes, mais on doit aussi se rendre à l'évidence: un texte
auto-édité peut receler beaucoup plus d'erreurs d'orthographe et de syntaxe. Est-ce si grave? C'est gênant, mais mon goût prononcé pour le baroque me pousse à croire qu'un texte imparfait, un peu
bancal par certains aspects, peut aussi manifester une plus grande force qu'un objet poli, du fait même de l'aspect chaotique de l'énergie qui le produit.
Ce qu'il faudrait également pour donner ses lettres de noblesse à l'auto-édition, c'est une critique digne de ce nom. Remarquez, elle n'est pas beaucoup plus présente en ce qui concerne les
titres promus dans les médias, où l'indigence des commentaires, à coup de "magnifique", "captivant jusqu'à la dernière page", ou encore "un livre qui m'est tombé des mains", le dispute à
l'incompétence des commentateurs, notamment dans les émissions télévisées où n'importe qui s'improvise critique littéraire (pensez que chez Ruquier, il n'y a pas si longtemps, Christine Bravo
reprochait à Salman Rushdie une utilisation excessive du mot "comme" dans un de ses romans).
N'empêche que, à mon humble avis, la littérature de la toile aura prouvé sa valeur quand elle suscitera une critique non seulement médiatique mais pourquoi pas, également, universitaire. Si le
lectorat gonfle dans des proportions remarquables, le phénomène sera remarqué et attirera les critiques. Pourquoi ne pas imaginer le processus inverse? Les blogs littéraires fourmillent, mais ils
se consacrent essentiellement à la littérature éditée traditionnellement, ou bien vantent les productions de l'auteur (procédé certes légitime). Les auteurs concernés pourraient commencer,
s'entre-critiquer. Le risque est de voir surtout des louanges dans l'espoir d'un retour d'ascenseur. Tant pis. Et, retenant la leçon récemment donnée par notre vénéré président sur les
commentateurs, dont le rôle est de commenter, et les acteurs, dont le rôle est d'agir (merci pour ces éclaircissements précieux), je me propose de ne plus seulement proposer, mais aussi d'agir...
en commentant! Ainsi, de temps en temps, je pousserai la critique sur un ouvrage auto-édité. J'en ai lu quelques-uns, peu, problème de support, mais j'ai apprécié ceux que j'ai poursuivis au-delà
des premières pages, comme
Le Baron Caraïbes de Salaber,
Artifiction de Christian Epalle,
Le Fruit du dragon de Xavier Pivano, ouvrages dont je vous conseille la lecture.
Bon, au boulot!