Partager l'article ! Solibo magnifique: le silence de Solibo: Voici une petite incursion dans le domaine des Antilles françaises pour un texte sur la valeur de l'oralité ...
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A mesure que l’inspecteur principal, refusant cette logique, envisageait à son tour une possible conspiration, le brigadier-chef se montrait, lui, plus réceptif : Z’ont peut-être pas tort. Quand j’étais au chômage après l’Algérie, et qu’au hasard je me trouvais branché sur un tambour gros-ka, dix mille ans pouvaient défiler et on pouvait même me couper les graines sans que je ne bouge, oui ! En plus, si y’a une dame-jeanne de tafia qui circule ...
- Je t’en prie, Brigadier, ne mélangeons pas tout !...
- Le conteur cesse brusquement de parler, et ce silence inattendu ne vous inquiète pas ?
Toutes les dépositions furent les mêmes : un silence est une parole. On attendait à l’aise même, car de la parole tu bâtis le village mais du silence ho ! c’est le monde que tu construis. En plus, il y a autant de silences dans la parole, que de paroles dans le silence. Qui a peur du silence par ici ? Le silence sonne et résonne, et signifie autant que la voix. C’est une question d’oreille, inspectère, la parole du conteur, c’est le son de sa gorge, mais c’est aussi sa sueur, les roulades de ses yeux, son ventre, les dessins de ses mains, son odeur, celle de la compagnie, le son du ka et tous les silences. Il faut y ajouter la nuit autour, la pluie s’il pleut, les vibrations silencieuses du monde. Qui a peur du silence par-ici ? Personne n’a peur du silence, surtout pas d’un silence de Solibo... -------- Incroyable ! s’excitait Pilon entre chaque témoin, tout cela n’a pas de sens ! Cette apologie du silence tombe à point pour arranger tout le monde ! Ils se sont entendus sur les réponses, Brigadier, nous avons levé un assassinat collectif...
Patrick Chamoiseau,
Solibo Magnifique
Le commentaire:
Introduction : Comme plusieurs de ses contemporains antillais, Patrick Chamoiseau écrit pour montrer une période de transition dans sa société : le passage d’une civilisation orale traditionnelle à la civilisation de l’écrit, passage qui ne se fait pas sans de graves pertes. Le roman Solibo Magnifique se construit autour d’un personnage qui meurt dès le début (étrangement) mais dont on ne cesse ensuite, pour cause d’enquête judiciaire, de cerner la personnalité : il s’agit du conteur Solibo, figure emblématique de cette tradition orale. L’inspecteur Pilon, aidé du brigadier-chef Bouafesse, interroge les témoins sur le temps, le silence, et se heurte à une culture différente de la sienne.
Nous verrons d’abord ce décalage entre deux mondes puis le pouvoir du conteur.
I Décalage entre deux mondes
1. Les personnages
- Evariste Pilon, l’inspecteur principal : Il est, en tant que policier chargé de mener des enquêtes, l’homme du rationalisme. Il est aussi, en tant que membre de la fonction publique, un représentant de la France métropolitaine et bureaucratique, parlant uniquement français. Il est l’homme de l’école, l’homme de l’écrit.
- Philémon Bouafesse, le brigadier-chef : c’est une brute épaisse, plus proche de la culture populaire mais ayant reçu le minimum d’instruction permettant d’être au service de l’Etat français et d’en tirer une autorité dont il abuse. Il est cependant ici plus proche des témoins-suspects : « plus réceptif : Z’ont peut-être pas tort. »
- Les suspects : diversement instruits, ils sont unis dans le goût de la parole, de l’oral, tous d’accord (« Toutes les dépositions furent les mêmes (...) On attendait (...) » L’unanimité des « dépositions » est extraordinaire, le narrateur ne distingue pas les voix, comme s’ils avaient tous dit exactement la même chose. Malgré l’absence de guillemets, ce discours indirect libre est proche du discours direct. Bouafesse étant ici de leur côté, Pilon est seul contre tous.
2. Le temps et le silence
Ces deux notions montrent clairement le fossé entre les deux cultures. Bouafesse accrédite le discours des suspects, à savoir que la mesure du temps est relative, que le temps donc lui-même est une chose incertaine : « dix mille ans pouvaient défiler ». Le chiffre excessif ici montre bien que la mesure scientifique du temps n’a pas toujours de sens, cela dépend des circonstances (« au hasard je me trouvais branché sur un tambour gros-ka (...) si y’a une dame-jeanne de tafia qui circule... ») et de celui qui ressent le temps. Contrairement au temps de Pilon, celui qu’évoque Bouafesse est subjectif.
Le silence est lié au temps puisqu’il est un espace de temps vide de sons. C’est du moins ainsi que le perçoit la société occidentale, pour laquelle il est négatif. Le silence, c’est du temps vide, du temps perdu. Or les suspects sont tous plus ou moins des gens qui perdent leur temps, qui savent donc apprécier le silence. Pour eux le silence n’est pas vide mais éloquent : « un silence est une parole », plus même que la parole proprement dite : « village »/ « monde ». Ce n’est donc pas du temps perdu.
La question de Pilon est en décalage avec la réponse. « ne vous inquiète pas » signifie « ne vous alerte pas », « ne vous fait pas comprendre qu’il se passe quelquechose d’anormal », mais la réponse induit qu’il s’agit d’une peur plus profonde : « Qui a peur du silence par ici ? » La réponse implicite est : Pilon. Pour lui le silence est « inattendu » (ce à quoi les suspects répondent : « on attendait à l’aise ») parce qu’on doit éviter le silence. C’est représentatif de la société occidentale qui a horreur du vide et qui fait du remplissage : il faut toujours dire ou faire quelque chose. Peut-être peut-on parler d’angoisse (elle est liée au vide de sens) que l’on esquive. « Tout cela n’a pas de sens ! » Et pourtant, si l’on en croit le pouvoir du silence, c’est peut-être du côté de celui qui le refuse qu’est le vide de sens.
3. Comprendre et sentir
Il ne s’agit pas de l’opposition entre rationnel et irrationnel : « refusant cette logique ». Il y en a donc une, mais différente en ce qu’elle intègre les sens, le fait de sentir : « signifie autant que la voix. C’est une question d’oreille (...) » (Le sens est donc lié aux sens). Pilon est du côté de la logique qui sépare, qui classe et nomme les choses : « ne mélangeons pas tout !... » alors que l’autre logique unit, abolit les frontières : « le son de sa gorge, mais aussi (...) » La logique de Pilon est exclusive, tout ce qui n’est pas elle est faux, vide de sens. Mais on peut encore une fois déceler une angoisse dans ce refus (« refusant », « Je t’en prie »), une fuite devant ce qu’il ne comprend pas, devant l’essentiel, une incapacité (« Incroyable »=incompréhensible). La conclusion que Pilon tire montre d’ailleurs bien que c’est lui qui est dans le non-sens : comment croire qu’un discours aussi cohérent soit concerté entre des gens aussi différents ? Quand on prépare un crime, on ne prépare pas ce genre de défense.
II Le pouvoir du conteur
1. Le silence est un aboutissement
Tous les silences n’ont pas forcément un sens. Les témoins disent : « Personne n’a peur du silence, surtout pas d’un silence de Solibo. » Chaque silence est particulier, ce que montre bien l’article indéfini « un ». C’est Solibo qui donne un sens au silence, qui le prépare. On remarque que dans la longue énumération qui dit ce qu’est « la parole du conteur », le silence vient en dernier, introduit par la conjonction « et ». Les silences sont préparés par tout ce qui précède, ils sont comme le but de tout le cérémonial, parce qu’ils en concentrent tout le sens. Le pouvoir du conteur est de donner sens au silence, ce qui est l’idéal de certains poètes contemporains, cherchant à faire tendre leur langue vers le silence.
2. La présence du corps
Le corps est en grande partie ce qui donne sens à ce silence. La parole, souvent considérée comme une notion abstraite, est ici rattachée à l’organe qui la produit : « sa gorge ». On trouve aussi « sa sueur », « son ventre », « son odeur », mentions simples qui évoquent la mécanique du corps trop souvent considérée comme impure. Des mots simples et courts qui encadrent et compensent l’expression au caractère plus poétique « les dessins de ses mains ». Pas de séparation corps/esprit, le son « eur » associe « conteur » à « odeur » et « sueur ». Solibo donne corps au silence grâce à ces aspects concrets, car il s’agit de sentir.
3. Sentir le monde
- « C’est une question d’oreille, inspectère » : ce n’est pas seulement l’ouïe qui est en question ici, c’est une réceptivité totale. Tous les sens sont réunis : ouïe (« son », « ka »), odorat (« odeur »), vue (« dessins »), toucher (« vibrations »). Le goût n’est pas présent dans l’énumération mais Bouafesse l’a déjà évoqué avec la « dame-jeanne de tafia ». L’expression « question d’oreille » a cependant relégué au second plan la vue, sens majeur de la civilisation rationaliste qui ne croit que ce qu’elle voit. La « nuit » d’ailleurs est le pendant visuel du silence, absence de lumière, cécité, et pourtant elle est remplie de sens.
- Que s’agit-il de sentir ? Le « monde », cité deux fois. «les vibrations silencieuses du monde » font penser à la vie secrète du monde. Solibo élève ses auditeurs à la perception d’une totalité qui dépasse leur vie quotidienne et leur personne particulière. Il devient donc le prêtre-prestidigitateur (« roulades de ses yeux », « dessins de ses mains ») d’un cérémonial, d’un rituel dont les éléments naturels sont acteurs. Préparer le silence, c’est préparer son auditoire à entendre vraiment, car le silence n’est pas surdité (« ka », « pluie »). Solibo donne à ceux qui l’écoutent de l’intelligence sensorielle, intelligence qui se retrouve dans la profondeur et la poésie de leur témoignage.
Conclusion : Par cette illustration du décalage entre la civilisation de l’oral et celle de l’écrit, par cette « apologie du silence » et du pouvoir du conteur, Patrick Chamoiseau opère un déplacement de l’opposition noir/blanc élaborée par les écrivains de la négritude et centre son propos sur son île et sa culture particulière. Lui-même, se disant « marqueur de parole », tente de se situer à la frontière qui sépare le conteur de l’écrivain, tentative qui pour Solibo est illusoire.Toujours est-il qu’il parvient à présenter clairement le conteur comme un poète qui n’a rien à envier à ceux de l’écrit.