Partager l'article ! Les Dits de Solibo: Le commentaire qui suit date de plus de dix ans. Le chemin parcouru dans la découverte de la littérature antillaise laisse ...
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Le commentaire qui suit date de plus de dix ans. Le chemin parcouru dans la découverte de la littérature antillaise laisse penser que je le ferais un peu différent aujourd'hui, mais qu'importe! Que chacun y fasse ses courses, y puise ce qui lui semble juste, et laisse le plus douteux.
Le texte dont il est question se situe à la toute fin du roman Solibo Magnifique. C'est un retour à la veillée fatale qui provoque l'action du roman, et un faisceau lumineux porté sur le mystère de cette parole qui suscite des commentaires et des éloges si suspects et incompréhensibles pour les enquêteurs. Ce commentaire complète assez logiquement celui sur le silence de Solibo.
Introduction : La littérature martiniquaise, guadeloupéenne et plus généralement créole a pu connaître des problèmes d’identité liés à la nécessité de se trouver et s’affirmer
face à d’autres littératures, et plus particulièrement la littérature métropolitaine. Certains écrivains, pour promouvoir la créolité, veulent replonger dans les racines, l’oralité, pour en
nourrir la littérature et atteindre plus d’authenticité. Patrick Chamoiseau se livre ainsi, dans son roman Solibo Magnifique, à un travail sur la langue française qui vise à faire resurgir la
richesse de la langue orale. Pour cela il fait parler un conteur, Solibo, dont il essaie de retrouver les dernières paroles, celles prononcées pendant la veillée où il a trouvé une mort
surprenante, par « égorgette de la parole ». L’aspect paradoxal de l’entreprise menée ici par Chamoiseau l’oblige à faire des choix qui s’apparentent parfois à des compromis, mais c’est peut-être
le prix à payer pour révéler le pouvoir de la parole.
DITS DE SOLIBO
Messieurs et dames si je dis bonsoir c’est parce qu’il ne fait pas jour et si je dis pas bonne nuit c’est auquel-que la nuit sera blanche ce soir comme un cochon-planche dans son
mauvais samedi et plus blanche même qu’un béké sans soleil sous son parapluie de promenade au mitan d’une pièce-cannes é krii?
é kraa!
mais si le béké est dans la pièce-cannes il reste toujours sur son cheval bien droit et bien haut comme un lélé de canari alors que dans l’herbe sous les zanmas pas au-dessus mais
pile en dessous c’est le congo qui donne sa sueur sans même savoir parler francé dire un hak pour que quelqu’un comprenne et sans même comprendre fout’ qu’il y a des pays comme ça où la mer est
par-devant la mer est par-derrière la mer est à tribord et à bâbord et que le plus grand chemin du pays c’est le chemin de la mer qui n’a pas de chemin même pour un canot même pour deux canots
même pour dix-sept mille canots parce que s’il y avait un chemin même un petit bout de chemin dans un petit bout sans bout de chemin je l’aurais déjà piétonné pour moi-même Solibo qui vous parle
là comme ça aussi mal debout sur cette terre que sur une vague deux vagues trois vagues et cætera de vagues et mille fois plus si vous voulez pis apani pon importance dirait Hortense qui danse
dans la manigance misticrii?
misticraa!
I Les choix et les compromis
Chamoiseau, se faisant personnage de son propre roman, se dit « marqueur de parole », formule qui contient en soi une contradiction et qui montre bien la difficulté de sa tâche.
1. le titre
Le mot « Dits » est riche de sens puisqu’il désigne à la fois les paroles d’un personnage et au singulier une pièce de vers sur un sujet familier, au Moyen-Age. Le titre contient donc en lui le
compromis entre l’oral et l’écrit. Il s’agit a priori des paroles de Solibo, mais un regard sur la langue utilisée nous montre le travail de reconstruction mené par l’écrivain à l’attention d’un
certain lecteur.
2. la langue
La logique voudrait qu’on transcrive l’oral dans la langue de l’oralité, à savoir le créole, mais il ne s’agit pas seulement de transcrire, il s’agit de défendre et de promouvoir, il s’agit de
montrer au plus grand nombre la richesse et les valeurs de l’oralité et du créole. Il faut donc paradoxalement utiliser le Français pour toucher un plus large public, pour que l’appel soit
entendu. L’auteur choisit donc un Français familier, une forme orale du Français, avec notamment la suppression de la négation « ne » ( si je dis pas bonne nuit ).
De plus des mots et des tournures créoles sont intégrés au Français. On relève « cochon-planche », « béké », « mitan », « pièce-cannes », « zanmas », « francé », « lélé », « hak » pour le
vocabulaire, « auquel-que », « fout’ », « pour moi-même » pour les expressions. Notons aussi un morceau entier de phrase : « pis apani pon importance ».
Ceci peut apparaître comme un jeu pour le lecteur francophone puisque que certaines de ces intrusions lui sont aisément compréhensibles (auquel-que : parce que, béké, mitan d’une pièce-cannes),
d’autres le sont par la récurrence et la familiarisation tout au long du roman (hak), d’autres se devinent par le contexte ou le reste de la phrase (apani pon importance), d’autres enfin restent
plus obscures (zanmas, cochon-planche).
Ce jeu est peut-être aussi une façon de mimer à l’écrit la relation qui s’installe à l’oral entre le conteur et son auditoire.
3. les caractéristiques de l’oral et de l’audience
L’oralité est d’abord marquée par la ponctuation ou plutôt son absence. Mis à part les guillemets qui introduisent la parole, celle-ci nous apparaît comme un flot ininterrompu. La langue du
conteur est libre de tout ce qui structure logiquement le discours écrit. La ponctuation manifesterait trop la présence du narrateur, les réponses de l’assistance ne sont donc différenciées que
par la typographie (italique) et l’espacement. De plus l’oral obéit à des règles souvent opposées à celles de l’écrit : la répétition par exemple est fréquente et recommandée à l’oral pour
s’assurer de la réceptivité et pour entraîner le public (un chemin même un petit bout de chemin dans un petit bout de chemin).
II Vertus de la parole
1. jaillissements et glissements
La parole n’est pas soumise aux règles du discours écrit parce qu’elle est n’est pas mûrie de la même façon. Elle jaillit comme le Verbe divin, elle est spontanée. D’ailleurs, si la première
intervention rappelle les formules d’introduction des contes, elle ne nous fait pas moins entrer directement dans la parole. Le ton est donné d’entrée et l’on ne distinguera pas d’étapes
codifiées.
La parole de Solibo semble n’obéir à aucune logique, les mots sortent comme ils viennent. Mais la logique est justement dans les mots, chacun d’entre eux en appelant d’autres par glissements de
sens. On passe ainsi du sens figuré (nuit « blanche ») au sens propre (la couleur) pour arriver au béké et au congo. De même, à partir de cela on passe, pour le congo, de l’incompréhension du
Français à l’incompréhension de sa situation dans le monde et dans la vie. Enfin on note un mouvement de va-et-vient entre la terre et la mer (chemin-canots-piétonné-terre-vagues).
2. l’irrespect
La parole est le lieu d’une liberté qui ne respecte rien. Le béké nous apparaît ridicule avec « son parapluie de promenade », le béké qui se tient « bien droit et bien haut comme un lélé de
canari », la noblesse du maintien étant anéantie par la comparaison. Pas de manichéisme ici cependant : le congo n’est pas épargné, lui qui ne comprend rien. Solibo donne également de lui-même
une image amusante, celle d’un homme qui semble tanguer sur la terre comme sur « une vague deux vagues trois vagues »... Cette liberté insolente de la parole en fait un contre-pouvoir, une
compensation pour un peuple vivant dans un système politique et culturel qui n’exprime pas bien son identité. La parole dérange parce qu’elle est comme le vent, insaisissable et
incontrôlable.
3. un jeu de cache-cache
Ainsi la parole se dérobe emportant le sens avec elle. Pourtant chacun peut prendre sa part de sens derrière cet aspect décousu. Le sens se cache sous l’apparente futilité du discours. « Le
chemin de la mer », « plus grand chemin du pays » mêle la terre et l’océan. A peine l’existence d’un chemin est-elle affirmée qu’elle est aussitôt niée par Solibo. Il ne s’agit pas d’une
géographie physique mais d’une géographie mentale. Elle exprime l’âme du pays et du peuple (étrangère à celle du béké). L’insularité (par-devant, par-derrière, à tribord, à bâbord) est également
symbolique : les hommes sont ici en transit ; le chemin de la mer est celui qui a mené les esclaves dans les Antilles, mais c’est aussi celui qu’emprunte dans l’autre sens, par le rêve ou dans la
mort, l’esprit des déportés et de leurs descendants. L’Afrique est peut-être le terme, comme l’indiquerait aussi la présence du congo.
L’aspect temporaire et instable de cette situation, souligné par l’instabilité de Solibo, montre également que la parole livre une vision du monde opposée à celle que véhicule l’écrit. Ludique,
la parole exprime la condition de l’homme en ce qu’elle privilégie les questions sur les réponses, la quête sur l’accomplissement, le doute sur le dogme. La vie ne se fixe pas pour l’éternité sur
le marbre, elle est le changement, elle est énigme, d’où les effets de sonorité (importance, Hortense, danse, manigance) qui rappellent les magie des comptines, magie qui figure aussi dans les
mots « é krii/kraa », « misticrii/aaa ». La parole sème le sens, libre à chacun de cultiver et de récolter selon ses besoins et son pouvoir.
Conclusion : Patrick Chamoiseau, désirant livrer l’essence de la parole sur papier blanc, se trouve dans une situation inconfortable, une situation de compromis. Quelle que soit
la légitimité des choix effectués, le lecteur perçoit assez nettement la façon originale dont la parole appréhende le monde et le sens. La réussite est indéniable au moins sur ce point, le
marqueur de parole ressemblant finalement à Solibo en ce qu’il navigue vers un sens jamais tout à fait atteint.