- A quoi penses-tu ? me demande brusquement Mercedes.
- Au plaisir que j’ai à boire cette tasse de café.
- Je ne sais pas…, murmure-t-elle presque. Tu m’as l’air étrange.
- Comment ça ? je fais sur le même ton doux.
- Comme si tu n’étais pas ici avec nous.
- Oh ! ça m’arrive d’être dans la lune.
- A moi aussi, ça m’arrive, mais tu m’as plutôt l’air soucieux.
- Peut-être…
- Tu ne veux pas me dire ce que t’as ?
- On a arrêté Ezéquiel cette nuit.
- Oh !
Silence.
- Sais-tu où il est ?
- Fort-Dimanche.
Elle se signe.
- Tu sais que le type n’est pas venu.
- Quel type ?
- L’officier qui devait me dire qui a tué Gasner.
- Ah bon !
- C’est ainsi que tu prends ça ?
- Je sais qui l’a tué.
Elle devient rouge d’excitation.
- Qui ?
- Eux.
- Qui eux ?
- Eux tous. Les tontons macoutes, les officiers dégénérés, les honnêtes pères de famille qui sont restés planqués chez eux la nuit dernière, les bourgeois de Pétionville qui n’ont jamais levé le petit doigt pour qui que ce soit dans ce pays, les lâches, les traîtres, les contrebandiers, les salauds, les chiens…
- Arrête, tu es devenu fou.
- Les belles femmes qui ne baisent qu’avec des officiers dégénérés, les femmes aigries que personne ne regarde et qui ne regardent plus personne, les hommes en costume gris, les poètes affamés, les philosophes en chômage…
- Qu’est-ce qui te prend ?
Je me mets debout, renversant dans le mouvement ma tasse de café.
- Tu crois que j’ai oublié quelqu’un, Mercedes ? Aide-moi, Fifine ! Ah, mais oui, j’avais quelqu’un, le plus important. Les amis, bien sûr les amis, surtout les amis…
- Comme qui par exemple ?
- Moi ! Je fais partie de ceux qui ont tué Gasner !
- T’est-il arrivé quelque chose cette nuit, Vieux Os ? me demande Mercedes. Sa voix douce et caressante, comme celle d’une mère.
- J’ai la tête qui tourne. Je crois que je vais vomir.
Je cours dégobiller dans la mer. Fifine arrive tout de suite avec une cuvette d’eau. Mercedes m’enlève ma chemise. Les deux femmes me font une toilette.
- Comme tu es maigre ! me dit Fifine. Reste ici quelques jours et je m’occuperai de toi. Quand tu auras pris un peu de poids, tu pourras voler de nouveau de tes propres ailes.
La remarque de Fifine m’a fait rire.
- Pourquoi ris-tu ? me demande Mercedes, un peu inquiète.
- Je ris de ce que Fifine vient de dire. C’est le contraire, Fifine : pour pouvoir voler, il faut surtout perdre du poids et devenir très léger, très très très très léger.
Je fais mine de grimper la petite balustrade pour m’envoler, par-delà la mer, jusqu’à l’île de La Gonâve. Les filles se mettent à hurler et je dois redescendre.
- Il va sévanouir, lance Fifine.
J’arrive difficilement à distinguer les traits de Fifine. Mercedes n’arrête pas de me gifler tout en criant mon nom.
- Je t’entends, Mercedes. Arrête de crier.
- C’est que tu nous a fait peur, dit Fifine en pleurant.
- Ce n’est rien, dis-je pour les rassurer. Je suis simplement épuisé. Complètement épuisé.
- Alors, viens te coucher, dit Fifine en me prenant par les aisselles.
- Non, Fifine, je dois partir.
- Je ne te laisserai pas partir ainsi, crie Mercedes.
Je me lève. Mes jambes sont encore faibles. Je dois me rasseoir.
- Tu vois, dit Fifine en ravalant ses larmes, tu ne peux pas nous quitter.
- Ulysse doit partir.
- C’est qui, Ulysse ? demande candidement Fifine.
- Tu ne vois pas qu’il délire encore ? jette furieusement Mercedes.
- Mais non, dis-je en riant, Ulysse est un héros de la guerre de Troie… Il court d’île en île, mais il ne peut s’arrêter nulle part car il lui faut absolument rentrer chez lui.
- Pourquoi ? demande Fifine, de sa jolie voix si chantante.
- Sa femme l’attend.
Les deux femmes se mettent à rire comme des démentes.
- C’est ce qu’on nous dit chaque matin, finit par m’expliquer Mercedes.
- Mais toi, me dit Fifine avec une voix fluette d’adolescente attardée, tu n’es pas marié que je sache.
- Non, j’ai tout simplement faim.
- Ah ! tu n’avais qu’à le dire, lance-t-elle joyeusement.
Voilà enfin un langage qu’elle comprend. Un homme a faim. Elle doit, toutes affaires cessantes, le nourrir. « C’est le ventre qui parle », dit Homère. Fifine et Homère se seraient bien entendus. La même conception terre à terre de la vie : boire, manger, aimer. Déjà, elle s’élance vers une grosse chaudière et la met immédiatement au feu. Tout se déroule avec rapidité, précision et savoir-faire. Elle jette un peu d’huile dans la chaudière et, quand l’huile est assez chaude, elle y fait brunir une rondelle d’oignon et une gousse d’ail (ah ! le bonheur de l’ail), et tout de suite après un joli poisson rose tout frais. L’odeur du poison en train de frire. Le plat est déjà sous mon nez, avec avocat, tomate et cresson. Je reprends des couleurs au fur et à mesure que je dévore ce tendre poisson. Un grand verre de jus de grenadine achève mon dernier repas à Port-au-Prince. J’embrasse les deux filles de feu qu’un dieu généreux a placées sur mon chemin et, comme Ulysse, je pars sans jeter un seul regard derrière moi. Comme je fais d’habitude. Je ne pourrais les embrasser sans fondre en larmes, ce qui les amènerait à se douter de quelque chose. Un homme qui attire la tendresse des femmes peut vivre sous toutes les latitudes. J’aurais dû m’en douter. Il y avait des signes, mais ce n’était jamais tout à fait clair. Cela s’est enfin clarifié tout à l’heure. Il n’y a plus de doute à propos de leur identité. Les filles d’Agoué m’ont secouru. Me voyant la tête appuyée contre la table, Fifine croyant que je dormais, a oublié de prendre les précautions d’usage, comme faire semblant d’aller chercher le poisson dans le petit congélateur. Je l’ai vue pousser un cri si aigu que mon oreille n’a pas pu capter le son, mais j’ai bien vu sa bouche s’arrondir et sa gorge se gonfler. Presque au même moment, j’ai aperçu dans sa main droite un poisson rose encore tout palpitant et ruisselant d’eau de mer. Le poisson avait sauté de la mer à sa main. Je n’oublierai jamais que j’ai été nourri par les filles du puissant Agoué. Adieu Fifine, adieu Mercedes, filles du dieu de la mer.
Il reste un thème lié au vaudou que nous n’aborderons pas ici mais qui est évoqué dans les pages sur le chaos et l’espoir : les zombis. A noter que le thème est traité et développé de façon originale par René Depestre dans Hadriana dans tous mes rêves, roman dont on donnera des extraits sur une page consacrée à l’amour.