Cette force, même Manuel, le héros de Gouverneurs de la rosée, l’éprouve. Revenu dans son village haïtien après quinze ans d’exil comme coupeur de canne à Cuba où il a appris le sens de la révolte et de l’action collective, le jeune paysan est comme un double de l’auteur, Jacques Roumain, qui, influencé par le marxisme, se méfie de la religion et croit en l’action politique. Voici comment il présente son point de vue sur le vaudou à la femme qu’il aime :
- Tu vois la couleur de la plaine, dit-il, on dirait de la paille dans la bouche d’un four tout flambant. La récolte a péri, il n’y a plus d’espoir. Comment vivez-vous ? Ce serait un miracle si vous viviez, mais c’est mourir que vous mourrez lentement. Et qu’est-ce que vous avez fait contre ? Une seule chose : crier votre misère aux loa, offrir des cérémonies pour qu’ils fassent tomber la pluie. Mais tout ça, c’est des bêtises et des macaqueries. Ça ne compte pas, c’est inutile et c’est un gaspillage.
- Alors qu’est-ce qui compte, Manuel ? Et tu n’as pas peur de dérespecter les vieux de Guinée ?
- Non, j’ai de la considération pour les coutumes des anciens, mais le sang d’un coq ou d’un cabri ne peut faire virer les saisons, changer la course des nuages et les gonfler d’eau comme des vessies. L’autre nuit, à ce service de Legba, j’ai dansé et j’ai chanté mon plein contentement : je suis nègre, pas vrai ? et j’ai pris mon plaisir en tant que nègre véridique. Quand les tambours battent, ça me répond au creux de l’estomac, je sens une démangeaison dans mes reins et un courant dans mes jambes, il faut que j’entre dans la ronde. Mais c’est tout.
Gouverneurs de la rosée, Jacques Roumain, 1944.
La cérémonie à laquelle il faisait allusion saluait son retour au pays. Le romancier en a fait un ressort du tragique puisque les propos tenus par les dieux semblent annoncer la suite de l’histoire, le retour de l’eau sur la terre asséchée mais aussi le sacrifice du héros qui permettra ce retour :
Dorméus saisit le coq et l'agita en éventail au-dessus des sacrifiants.
Mérilia et Clairemise chancelèrent, en frissonnant, le visage ravagé. Elles dansaient maintenant, en se débattant de l'épaule, dans l'étreinte forcenée des loa qui les possédaient en chair et en esprit.
Santa Maria Gratia.
Les habitants entonnèrent l'action de grâces, car c'était le signe visible que Legba acceptait le sacrifice.
D'une torsion violente, Dorméus arracha la tête du coq et en présenta le corps aux quatre directions cardinales.
Abobo
hululèrent les hounsi.
Le houngan refit le même geste d'orientation et laissa tomber trois gouttes de sang par terre.
Saignez, saignez, saignez
chantèrent les habitants.
Pendant tout ce temps, Délira se tenait agenouillée à côté de Bienaimé, les mains jointes à la hauteur du visage. Elle cherchait Manuel des yeux, mais lui, à ce moment-là, buvait dans la case un verre de clairin avec Laurélien et Lhérisson Celhomme.
— Ah, c'est qu'il faut servir les vieux de Guinée, oui, disait Laurélien.
— Notre vie est entre leurs mains, répondit Lhérisson.
Manuel vida son verre. Le
martèlement rauque des tambours soutenait l'exaltation du chant.
— Vamos, allons voir ce qui se passe, fit-il.
Le sang du coq s'égouttait, élargissant un cercle rouge sur le sol.
Le houngan, les hounsi, Délira et Bienaimé y trempèrent un doigt et tracèrent sur leur front le signe de la croix.
— Je t'ai cherché de tous côtés, dit la vieille avec un reproche dans la voix.
Il l'entendit à peine : dans un tourbillon frénétique, les hounsi dansaient en chantant autour de l'animal sacrifié et au passage lui arrachaient les plumes par poignées jusqu'à l'avoir entièrement dépouillé.
Antoine reçut la victime des mains du houngan. Ce n'était plus le Simidor hilare, hérissé de malice comme un cactus de piquants : cérémonieux et pénétré de son importance, il représentait maintenant Legba-aux-vieux-os, chargé de cuire, sans ail ni graisse de porc, ce qui n'était plus un coq ordinaire, mais le Koklo du loa, revêtu de ce nom rituel et de la sainteté que lui conférait son meurtre sacré.
— Fais attention, compère, dit-il à un habitant qui le bousculait.
Il se tut, aussitôt, terrifié.
Car ce n'était plus Duperval Jean Louis, cet homme qui bondissait sauvagement, la face convulsée, c'était Ogoun, le loa redoutable, dieu des forgerons et des hommes de sang et il criait d'une voix de tonnerre :
— C'est moi, c'est moi, c'est moi Nègre Olicha Baguita Wanguita.
Dorméus s'approcha de lui, brandissant son asson. Parcouru de grands tremblements, le possédé aboyait :
— C'est moi, c'est moi, c'est moi Nègre Batala, Nègre Ashadé Bôkô.
Entre les mains du houngan, l'asson bruissait avec une sèche autorité :
— Papa Ogoun, dit Dorméus, ne sois pas contrariant : ce service n'est pas pour toi, sauf ton respect. Un jour vient, un jour s'en va : ce sera ton tour une autre fois. Laisse-nous continuer cette cérémonie.
Le possédé écumait, titubant violemment de droite, de gauche, refoulant autour de lui le cercle des habitants.
— Ne sois pas insistant, continuait Dorméus, mais avec moins d'assurance déjà, parce qu'il n'y avait rien à faire.
Ogoun s'entêtait, il ne s'en irait pas, il réclamait sa part d'hommage et le La Place lui présenta son sabre qu'il baisa et les hounsi lui nouèrent un mouchoir rouge autour de la tête, lui en attachèrent d'autres aux bras et Dorméus dessina sur le sol un vêvê pour permettre au loa de faire son entrée. On lui apporta une chaise et il s'assit, une bouteille de rhum et il but à larges traits, un cigare et il se mit à fumer.
— Ha, dit-il, ce Manuel est retourné. Où est-il ce Manuel ?
— Je suis là, oui, fît Manuel.
— Réponds-moi : oui, papa.
— Oui, papa.
— On dirait que tu es impertinent, pas vrai ?
— Non.
— Réponds-moi : non, papa.
— Non, papa.
Le possédé, d'un bond, se leva, repoussa brutalement les hounsi et se mit à danser en chantant :
Bolada Kimalada, o Kimalada
N'a fouillé canal la, ago
N'a fouillé canal la, mouin dis : ago yé
Veine l'ouvri, sang couri
Veine l’ouvri, sang coulé, ho
Bolada Kimalada, o Kimalada. (1)
Il se balançait d’avant en arrière, dans une danse Nago, seul au milieu des habitants troublés, puis il ralentit par soubresauts, soufflant encore, tremblant toujours, mais plus faiblement, car le loa s’en allait, et sous le masque guerrier d’Ogoun, réapparaissait lentement le visage hébété de Duperval. Encore quelques pas incertains, encore quelques saccades spasmodiques de la tête et Duperval s’écroula : le loa était parti. Manuel aidé de Dieuville Riché releva l’homme et le transporta à l’écart. Il était pesant et insensible comme un tronc d’arbre.
— Bienaimé, dit Délira, Bienaimé, mon homme. Je n’aime pas ce que Papa Ogoun a chanté, non. Mon cœur est devenu lourd. Je ne sais pas ce qui arrive.
Mais Dorméus continuait le service de Legba par la cérémonie de l’asogwé. Bienaimé, Délira et Manuel joignirent leurs mains autour de la macoute et la présentèrent successivement aux quatre points cardinaux. Le hougan planta les plumes du coq autour du poteau, traça un nouveau vêvê, alluma une bougie en son centre.
Les drapeaux ondoyèrent, l’appel sourd du tambour retentit, précipitant le chant dans un nouvel élan, les voix des femmes fusèrent très haut, fêlant l’épaisse masse chorale :
Legba-si, Legba saigné, saigné
Abobo
Vaillant Legba
Les sept Legba Kataroulo
Vaillant Legba
Alegba-sé, c’est nous deux Ago yé.
Manuel s’abandonnait au ressac de la danse, mais une singulière tristesse se glissait en son esprit. Il rencontra le regard de sa mère et il lui sembla y voir briller des larmes.
Le sacrifice de Legba était terminé ; le Maître des chemins avait regagné sa Guinée natale par les voies mystérieuses où marchent les loa.
Cependant la fête se poursuivait. Les habitants oubliaient leur misère : la danse et l’alcool les anesthésiaient, entraînaient et noyaient leur conscience naufragée dans ces régions irréelles et louches où les guettait la déraison farouche des dieux africains.
Et lorsque vint l’aube, les tambours battaient encore sur l’insomnie de la plaine comme un cœur inépuisable.
(1) Vous fouillerez le canal, prenez garde, la veine est ouverte le sang court, le sang coule.
Gouverneurs de la rosée, Jacques Roumain, 1944.