Grand objet de fantasmes tant chez les véritables étrangers que chez nombre d’Haïtiens trop souvent étrangers à eux-mêmes, le vaudou tient évidemment une place de choix dans la littérature du pays. Nous n’entrerons pas dans le débat qui consiste à se demander s’il s’agit d’une véritable religion ou plutôt d’un ensemble de pratiques magiques puisque cela dépend généralement du point de vue que l’on a sur les religions comme de la personnalité et de la culture des adeptes. Pour les discours savants sur le sujet, il est conseillé de consulter les travaux d’Alfred Métraux ou Laënnec Hurbon, entre autres.
Le vaudou est un problème pour les intellectuels haïtiens : religion recomposée par les esclaves à partir de pratiques et de croyances africaines (notamment celles des Fons du Bénin) parfois plaquées sur la liturgie catholique, elle a joué un rôle non négligeable dans la révolte contre le système colonial, soudant les combattants dans un sentiment d’union et d’identité retrouvée. La cérémonie vaudou du Bois-Caïman, épisode célèbre quoique les sources historiques concernant son déroulement et sa réalité soient minces, joue dans l’imaginaire haïtien un rôle comparable à celui du Serment du Jeu de Paume dans l’imaginaire révolutionnaire français. Le problème est que les colons ont toujours déprécié ces pratiques, les associant à la prétendue sauvagerie des esclaves issus d’Afrique, et que les élites haïtiennes, dès les débuts de l’indépendance, n’étant pas parvenues à jeter à la mer, avec les colons, le complexe d’infériorité que ces derniers leur avaient laissé, ont également jeté le discrédit sur le vaudou, au moins officiellement, inaugurant une forme de schizophrénie qui perdure et rend problématique l’identité haïtienne. Il s’agissait de se mettre à la hauteur des Européens dont le regard créait une nouvelle forme d’aliénation. Le vaudou se retrouvait donc à la fois omniprésent et méprisé, relégué du côté de la nuit et du secret. On le force à la discrétion, et on prend prétexte de celle-ci pour dire qu’il sert des buts inavouables. Résultat : qu’ils en soient adeptes, qu’ils y aient recours occasionnellement ou qu’ils le rejettent en l’assimilant à Satan (ce que font les protestants, certains prêcheurs américains n’hésitant pas à en faire la cause principale des maux haïtiens), tous ou presque y croient et très peu le connaissent bien.
Les écrivains sont eux aussi déchirés entre leur culture européenne et le besoin de valoriser les caractéristiques de l’âme et de la culture du peuple haïtien dont une part lui vient d’Afrique. A ce conflit s’ajoute celui introduit par l’influence grandissante des idées marxistes et la méfiance qu’elle induit à l’égard du fatalisme et de l’obscurantisme inhérents à toute religion.
Dire cela, c’est souligner l’enjeu lié au vaudou en tant que thème littéraire, mais c’est aussi laisser de côté l’aspect artistique du vaudou qui, en associant la représentation picturale des esprits, l’élaboration de symboles, la mise en scène théâtrale, la chorégraphie et bien sûr, l’âme même des rites, la musique, a donné un formidable outil d’expression à une communauté, d’une part, et au talent, à la sensibilité de certains de ses individus, d’autre part. Il s’agit alors peut-être moins, pour les écrivains (qui ne connaissent pas forcément le vaudou en profondeur), de l’analyser, de dire ce qu’il est, que d’en utiliser les potentialités symboliques et poétiques et, d’une certaine manière, d’ajouter une pierre à l’édifice qu’il représente.
Passons aux textes. D’abord un extrait de Clair de manbo (une manbo est un prêtresse vaudou), roman de Gary Victor. Dans la note intitulée Le chaos… et l’espoir, un extrait d’un autre roman de l’auteur montre le vaudou sous l’aspect de la sorcellerie la plus démoniaque, mais ici il s’agit plutôt d’une évocation fantaisiste et poétique. Madan (madame) Sorel est une manbo généreuse et belle. Hannibal Sérafin vient solliciter ses services. Cela commence par quelques heures de purification allongé sur un vèvè (dessin entre abstraction et figuration symbolisant un loa, un dieu vaudou), pendant lesquelles Hannibal s’endort.
Hannibal Serafin s'était assoupi pendant un temps indéterminé,le corps allongé sur ce Vèvè dont il ignorait la signification. Par la petite lucarne, la seule ouverture de la pièce, il s'aperçut qu'il faisait déjà nuit. La porte grinça en s'ouvrant et deux fillettes, vêtues également de robe blanche, entrèrent silencieusement en portant des bougies qu'elles allumèrent après les avoir placées sur le sol, aux quatre points du carré qui retenait le Vèvè prisonnier. Elles sortirent sans dire un mot, sans un regard pour Hannibal Serafin, seul à nouveau, intrigué par le Vèvè que la lueur des bougies rendait presque vivant. Etait-ce une illusion d'optique ? Hannibal Serafin eut l'impression que les traits et les cercles entrelacés jouaient à un jeu étrange. Obéissant à une logique qu'il était incapable de comprendre, les figures s'étiraient, perdaient leur netteté, se transformaient en des idéogrammes curieux ou en des formes qui éveillaient dans l'esprit d'Hannibal Serafin des idées fugaces. Le Vèvè se mua en un énorme oiseau au plumage d'arc-en-ciel, en un poisson aux écailles argentées frétillant dans le sol devenu un étang aux eaux cristallines. Le Vèvè se stabilisa sous la forme d'un rayon de lune qui aspira Hannibal Serafin par la minuscule fenêtre et il se retrouva juché sur le cocotier le plus majestueux de la région. Comme dans un rêve, Hannibal Serafin eut pour lui seul le spectacle féerique de la plaine, sorte de toile gigantesque sur laquelle les reflets des astres traçaient des arabesques à la limite du délire. Hannibal Serafin assista à l'accouplement prodigieux de Madan Sorel avec un jeune homme au corps ruisselant de sueur au dessus du mapou. Il confondit les cris d'extase de la manbo avec le frémissement des arbres excités par la brise, ses gémissements avec le chuchotement des sources au bas des collines. Il contempla avec ravissement le corps repu d'amour de la manbo cherchant à se remettre de ces ébats qui choquaient les vieux loups-garous. Un lézard grimpa jusqu'au sommet du cocotier et fut obligé de siffler plusieurs fois pour attirer l’attention d’Hannibal Serafin. « Ce sont des hypocrites, ces loups-garous, jacassa-t-il. Ils ne peuvent plus se passer de ce spectacle honteux ». Hannibal Serafin ne s’étonna pas d’entendre parler ce reptile. Dans un rêve tout était possible. « Que feras-tu de nous quand tu seras Président d’Haïti, Hannibal Serafin ? » lui demanda le lézard. La surprise d’Hannibal Serafin fut telle que sa communion avec le Vèvè cessa. Il glissa sur un rayon de lune et se retrouva dans la petite pièce froide éclairée par les huit bougies disposées autour de la figure mystique sur le sol.
Clair de manbo, Gary Victor, 1990.
Nous sommes là dans une ambiance féérique. La romancière Yanick Lahens nous ramène pour sa part à une réalité plus problématique, l’ambiguïté du vaudou évoquée plus haut. La narratrice de son roman intitulé Dans la maison du père est une jeune femme issue de la bourgeoisie haïtienne, dont le goût pour la danse lui révèlent les blocages de sa société. Voici le chapitre qui ouvre le roman :
La maison est au bout d'une allée d'hibiscus, toutes portes et toutes fenêtres ouvertes. Un air de ragtime à la mode depuis quelque temps sort du cornet d'un gramophone posé sur un guéridon à un angle du salon. Dès les premières notes, je tourne dans ma robe bleue. Je bouge les pieds en riant. Tape des mains. Me dandine de droite à gauche. Une femme quitte son fauteuil, déroule son écharpe de soie, se défait de son tricot léger et me rejoint au milieu des meubles du salon. La femme exécute les mêmes mouvements que moi. Mais plus discrètement. Depuis qu'elle m'a rejointe, je ris de plus belle. Encore un peu et mes poumons vont éclater, mon cœur se détacher et tomber à mes pieds.
Assis dans un fauteuil en rotin blanc, dans l'embrasure de la porte, un jeune homme abandonne de temps en temps la lecture du livre qu'il tient à la main pour nous regarder danser. Il sourit. Vêtu d'un costume en alpaga blanc, un homme nous observe lui aussi, mais de la véranda, un peu plus loin. Il se balance tranquillement sur une dodine et, derrière des volutes de fumée, nous fait un signe de la main. Son visage est moins émacié que celui du jeune homme mais ils ont les mêmes yeux marron clair, couleur tamarin. L'ébène de leur peau en fait davantage ressortir l'éclat. Sous leurs regards, je deviens soudain plus vivante, plus lumineuse.
Quelques minutes plus tard, je quitte la maison en sautillant et me dirige vers le jardin. À mesure que s'éloigne la musique du gramophone, je fredonne tout bas l'air de ragtime. La musique me poursuit pendant un moment. Je cours dans l'herbe, tourne à nouveau sur moi-même, bougeant les bras d'avant en arrière jusqu'à être prise d'un léger vertige... Et soudain, quelque chose comme une force obscure et gaie me prend à revers et change mes rythmes. J'ôte mes chaussures, mes chaussettes blanches et j'essaie de retrouver les mesures d'une autre musique, celles d'autres gestes scandés par un tambour et entrevus quelques semaines auparavant dans une clairière retirée, à Rivière Froide, là-bas dans un faubourg de la ville. Genoux pliés, j'arrondis les épaules, j'ondule le dos et avance à petits pas à peine saccadés. Je m'accroupis jusqu'à toucher le sol et bouge sans jamais m'arrêter. Au bout d'un moment je ne danse plus, c'est la danse qui me traverse et fait battre mon sang.
L'homme au costume d'alpaga blanc me suit des yeux. Depuis quelques secondes. Je ne le sais pas encore. Sans me quitter un seul instant du regard, il éteint sa cigarette, se dresse sur son siège puis avance vers moi. Les veines de son cou se gonflent à mesure qu'il me regarde. Il marche de plus en plus vite. Très vite même. À quelques mètres de moi, il court à toutes jambes, me rattrape et s'abat sur moi comme une torche dans un champ de canne. Il me tient brutalement par les épaules, me crie d'arrêter tout de suite cette danse... maudite et me gifle.
Je commence par crier très fort. Puis je gémis tout bas en me couvrant le visage des deux mains. Au milieu des pleurs je sens la lente montée de la honte. De la colère aussi. Elles se déversent dans ce qui est déjà ma souffrance la plus lointaine. Je me couche sur l'herbe. Pendant des secondes qui me semblent devoir durer toujours. Puis l'envie me prend tout à coup de mourir tout de suite, là sous leurs yeux, la joue contre l'humidité de la terre.
Au loin, la musique du gramophone tourne encore. Dans le vide cette fois.
La jeune femme a suivi la scène de loin, pétrifiée. Elle se dirige vers moi en courant et m'entoure de ses deux bras. Dans l'embrasure de la porte, le jeune homme a quitté son livre et à pas précipités nous rejoint.
À l'intérieur de la maison, la musique s'est soudain tue. Puis la nuit des tropiques est très vite tombée. Une vieille femme, de forte corpulence, le dos légèrement voûté, les cheveux noués dans un madras, ferme une à une les portes et les persiennes. Elle jette de temps à autre un coup d'œil sur le jardin et marmonne entre ses dents.
L'homme vêtu de blanc est mon père. La femme à l'écharpe de soie, c'est ma mère, le garçon de vingt-deux ans, mon oncle, le jeune frère de mon père. La vieille femme, c'est Man Bo, notre servante depuis toujours. Nous sommes le 22 janvier 1942 et moi, Alice Bienaimé, couchée sur l'herbe dans ma robe bleue, je viens d'entrer dans ma treizième année.
Dans la maison du père, Yanick Lahens, 2000.
Comment évoquer la danse, la force du rythme, sans faire un détour du côté de la poésie et plus précisément du poème de René Laleau tout simplement intitulé « Vaudou » :
Ton visage que le temps rida
Est pointillé des roses stigmates
De l’Amour, et ton nez, Carida,
A la boursouflure des tomates.
Ton mari se nomme Gédéon
Et, bu son punch à la grenadine,
Il s’arme de son accordéon,
Le soir, et s’installe en sa dodine.
Ce sont alors ces airs de vaudou
Evocateurs des soirs où, prêtresses,
Tu sentais, venu l’on ne sait d’où,
Un dieu fou dans ta chair en détresse.
Tu dansais, tu dansais ardemment,
Les reins vifs, l’extase en sa prunelle.
Et des désirs sauvages d’amant
Glapissaient vers toi, sous la tonnelle.
Mais ce temps, Carida, s’est enfui,
Plus souple qu’un vol de tourterelles.
Et cette musique dans la nuit,
Comme les notes t’en sont cruelles !
« Vaudou », René Laleau.