Voilà, il ne reste plus qu’à terminer par un rêve, et c’est Félix Morisseau-Leroy qui nous le donne, dans un roman très étrange, Les Djons d’Aïti Tonma. Dans la seconde partie de l’ouvrage qui en compte trois, le narrateur s’autorise ce qu’on pourrait appeler une uchronie, une déviation narrative dans le cours de l’histoire. Le pays est sous la coupe du dictateur Duvalier ; ses milices, les macoutes, font régner la terreur. A Jacmel, ville côtière du sud du pays (département du sud-est), Frérot Olivier, poète, prend la route de Lafond (nord-est de Jacmel) et franchit une frontière imaginaire, presque merveilleuse, entre le monde soumis et une zone où s’activent des résistants, étrangement liés à un serpent énorme, que l’avion du gouvernement ne parvient pas à décourager. Leur chef est Célestin. En ville, des femmes macoutes surnommées les « fillettes » sont en fait des résistantes infiltrées. Sous les ordres de l’une d’entre elles, Lily, elles donnent le signal d’une révolte armée qui aboutit à la prise de pouvoir par les résistants dans toute la région de Jacmel. Commence alors tout un train de mesures de réorganisation de la vie sociale et politique, la réalisation pragmatique d’une utopie dont les extraits suivants donnent une idée :
« Pendant la dernière guerre mondiale un client se présenta chez un tailleur de New York pour se faire confectionner un costume. Le tailleur prit les mesures et lui promit le costume dans une semaine. Au bout de sept jours, le costume n'était pas prêt. Le tailleur s'excusa auprès de son client en alléguant qu'avec la guerre, le fil et les boutons étaient rares et le pria de lui accorder encore une semaine. A l'expiration de ce délai, le costume n'était pas prêt. Le tailleur mit le second contre-temps sur le compte de la mobilisation des ouvriers. A la fin de la troisième semaine, le costume était prêt et le client très satisfait.
— Mais, dit-il au tailleur, Dieu créa le monde en six jours. Et vous mettez trois semaines pour confectionner un costume.
— Regardez ce costume, répondit le tailleur en tirant son client devant le miroir, regardez ce costume. Et puis regardez le monde.
Telle est l'anecdote par quoi Célestin commença son exposé sur le programme des «six jours de la création».
« Nous n'avons que six jours pour achever toutes les infrastructures de la foire permanente. Nous n'avons que six jours pour mettre en place tous les rouages complexes qui feront de la foire permanente un instrument économique propre à traduire immédiatement et définitivement dans le réel les options fondamentales de la communauté autonome, populaire et démocratique.
Il faut que la foire permanente dans les activités qui la préparent comme dans les manifestations qui l'inaugurent et dans les opérations qui en assurent le fonctionnement soit l'image vivante de ce nouveau monde dont la brigade JJDA du PEP annonce l'avènement. »
Les dimensions de l'entreprise étaient telles qu'il ne parut guère possible de procéder à l'inauguration à la date prévue. Or cette hâte se justifiait par l'imminence de la récolte. « Quand les cerises sont mûres, il faut les cueillir et les amener àl'usine ». Les militants voulaient que la plus-value de cette récolte exceptionnelle fût cette fois-ci — et désormais — redistribuée à l'ensemble des producteurs au lieu d'aller grossir le compte en banque des ministres, des généraux et autres parasites des villes.
C'était ça l'enjeu. C'était là le pari. Les anciens macoutes et fillettes devenus délégués au conseil de la révolution devaient, suivant la règle de la brigade, accomplir trois heures par jour de travaux agricoles ou autres travaux manuels. Ils travaillaient chaque jour comme équipiers au chantier de la route aux côtés des élèves du lycée qui arrivaient chaque matin aux Orangers pour accomplir leur service social. Les ouvriers chargés de réaliser les stands et les tribunes en bambous et stipes de palmistes se virent aider par des professeurs qui insistaient sur la portée éducative de l'exactitude dans l'interprétation des dessins de l'architecte. Mais la foire ne se construisait pas seulement sur la route des Orangers où se liaient quand même entre les jeunes de la « ville » et de la « plaine » des relations bien différentes de celles des vacances d'été d'autrefois.
Elle se construisait surtout dans les champs de café où la campagne de dératisation avait pris l'aspect d'une battue générale. Elle se construisait dans les champs de coton où les seuls cultivateurs du pays à avoir réussi grâce au concours technique de la brigade et à l'esprit d'initiative de ses jeunes agronomes à vaincre le charançon mexicain exerçaient, leur pompe de fabrication locale à la main contre le retour du pernicieux insecte, une surveillance égale à la vigilance à laquelle s'astreignaient, la mitraillette à la main, les gardes-frontières postées aux points stratégiques contre l'infiltration des macoutes.
Cette récolte exceptionnelle dont on parlait comme d'un miracle et dont on prévoyait qu'elle serait le double d'une récolte ordinaire n'était pas le fait d'un hasard mais le fruit de trois années de soins constants prodigués à chaque caféier et à chaque champ de café, le succès des pratiques de taille systématique et de l'usage du fumier produit en quantité considérable grâce à la participation des maquisards à la fabrication du compost.
Quand la Banque de la commune prêta de l'argent au syndicat des camionneurs pour la transformation de la carrosserie des véhicules affectés au transport du café, tout le secteur urbain comprit à son tour que le « nouveau monde » était en chantier et qu'il valait mieux s'empresser d'y apporter sa pierre que de rester les bras croisés à le regarder sortir du néant.
Le chômage perdit son visage rechignard et chacun s'offrit pour charger le ciment, pour coller les affiches, pour empiler du sable, pour pousser de lourds camions dont on éteignait le moteur en traversant la ville afin d'économiser l'essence.
La Place d'armes grouillait d'un monde pour qui la révolution avait des conséquences différentes, mais pour qui elle restituait à U ville une allure qu'elle avait perdue et qu'elle avait désespéré de recouvrer.
Le porte à porte des élèves du lycée en vue du paiement de l'impôt locatif produisit les effets escomptés : les contribuables et surtout les contribuables moyens firent la queue devant l'Hôtel de ville pour s'acquitter de leurs impôts réduits aux trois quarts, aux deux tiers, à la moitié suivant le taux et soulignaient qu'ils étaient d'autant plus heureux de payer qu'ils savaient, cette fois-ci, à quoi servait l'argent collecté.
L'Office du café installé à l'Hôtel de ville recevait les visites continuelles des exportateurs du bord de mer qui venaient à pied — puisque l'usage des voitures privées était prohibé par lerationnement de l'essence — signer les contrats d'achat de denrées à li foire permanente. A côté, les importateurs et les commerçants du carré du marché signaient leurs contrats de location de stands.
La filiale jacmélienne de la Banque nationale se vidait de son cash, tandis que le tout premier exemple d'investissement à la Filiale de la Banque de la commune fut celui d'un camionneur qui n'eut pas besoin de le dire pour que l'on comprît qu'il entrait ainsi dans le « nouveau monde » avec un sentiment de dignité retrouvée.
Entre-temps, rassurer la population contre une action militaire de l'extérieur était le souci majeur de la déléguée à la Défense et à la Police. Elle y parvenait en visitant tous les points stratégiques de la frontière. Elle parcourait la commune à pied, à cheval, en jeep et faisait une inspection minutieuse des moyens de défense dont disposaient les cellules et des ouvrages construits en vue de rendre les embuscades cent pour cent efficaces. Elle fit rouler le seul canon de campagne 75 que possédait la gendarmerie jusqu'à l'Ecole des Frères de la Petite Batterie et le pointa sur la rade après avoir consulté Célestin. Que pouvait vraiment ce pauvre canon démodé contre une attaque navale ? Pour la population de Jacmel, toutefois, la Petite Batterie était un pneu synonyme d'invulnérabilité de la « rade ». Et pour le cercle gouvernemental, il fallait désormais s'attendre à tout avec ces djons et dans le doute s'abstenir.
Par ailleurs un incident sanglant venait d'édifier ceux qui pouvaient douter de l'efficacité du système de défense mis en place par Lily.
Aux Cayes-Jacmel, les dix macoutes étrangers qui n'avaient rien compris à ce qui s'était passé à Jacmel s'avisèrent, le mardi, de « descendre mettre de l'ordre dans tout cela ». Ils périrent tous dans la première embuscade de Syvadier. Bilan : un véhicule, dix mitraillettes et cinq pistolets récupérés.
— Les cadavres à la mer ! commanda Lily, impavide.
— De l'engrais qui rendra la côte plus poissonneuse, commenta Célestin.
Les patriotes des Cayes-Jacmel demandaient l'intégration de leurs « villes » et sections rurales à la commune de Jacmel. Le comité révolutionnaire jugea qu'elles devaient plutôt se constituer en commune autonome et participer à la foire permanente en qualité d'invitée.
Félix Morisseau-Leroy, Les Djons d’Aïti Tonma, 1996.
Tous les habitants de la ville et de ses environs s’affairent alors pour préparer une foire qui se tiendra dans la commune des Orangers et faire la récolte du café qui se traduit, au fur et à mesure qu’elle est amenée aux Orangers, par la constitution d’une immense pyramide. On remarque d’ailleurs que cette révolution est le travail du PEP (Parti d’entente populaire) : il s’agit donc d’un hommage à Jacques Stephen Alexis, comme la réalisation par la fiction littéraire de ses rêves assassinés. Enfin la foire a lieu :
Toute la soirée, cette pyramide rouge qu'éclairaient les guirlandes d'ampoules pareilles à des cerises replètes coulant de la passerelle constitua l'attraction principale de la foire.
Quand, à minuit, commença l'inauguration proprement dite, l'affluence comparable seulement à celle des plus beaux jours c. carnaval n'eut point dégagé l'esplanade si Célestin usant d'une de ses inspirations géniales, n'avait annoncé au micro que le comité révolutionnaire et le conseil de la révolution « arrivaient » par les deux routes latérales. Une bonne partie de l'assistance tourna sur elle-même et se faufila entre les stands en se bousculant. Les délégations des écoles purent occuper l'esplanade et déployer sur m kilomètre de scène leur danse au rythme de l'immortelle composition du Docteur Othello Bayard : HAITI CHERIE à laquelle s'ajoutaient sous les applaudissements continuels des spectateurs trente nouveaux couplets, tous contant « le privilège de vivre dans notre beau pays », célébrant « le ciel d'étoiles », « le cristal des sources ». « la majesté des montagnes », « le courage du guérillero », « l'amour de la liberté », « l'hospitalité du paysan », « la camaraderie du maquis », « la détermination de défendre les conquêtes de la révolution ».
Sur les oriflammes, on lisait : Ecole Jacques Roumain. Ecole Christian Beaulieu, Ecole Jacques Stephen Alexis, Ecole Gérald Brisson. Ecole Jean Jacques Dessalines Ambroise et vingt autres noms moins connus, « car » commentait le speaker, « il n'y a pas d'enfant d'âge scolaire qui n'ait une place dans les écoles du « territoire libéré ». Et d'ici janvier, il en sera de même dans toute la commune ».
C'était d'ailleurs exact que les membres du comité révolutionnaire « arrivaient » mais il « marchaient » simplement dans les délégations des syndicats, des coopératives agricoles, de l'association des artisans au même titre que tous ceux qui portaient les sapates Ho-Chi-Minh, « seule distinction » disait le commentateur, « digne des temps que nous vivons ».
Dans le dernier groupe, ceux qui les connaissaient reconnurent le poète Frérot Olivier et le professeur André Laurent et leur firent une ovation émouvante.
« Jamais le travailleur de la commune ne sera exploité. Jamais ne pourra être ravi au cultivateur le fruit de son travail. Jamais, il n'y aura de morte saison ».
Le défilé de champions et championnes de tir fut accompagné de commentaires dans lesquels Célestin exprima en termes nets et clairs toute la stratégie de la défense de la révolution.
« Nous voulons vivre en paix avec tous ceux qui respectent le choix que vous avons faillies armes à la main. Mais nous rappelons à tous cette vérité démontrée : aucune force au monde ne peut vaincre le peuple en armes. »
Mais, c'est, en vérité, le défilé des infirmiers, infirmières, techniciennes de la nutrition et de l'assistance sociale qui fut commenté avec le plus d'éloquence, en raison du rôle modeste en apparence et vital en réalité de ce corps de combattants de la révolution.
« Les cliniques du « territoire libéré » installées péniblement dans ses abris souterrains ont enrayé certaines maladies endémiques dans cette zone. Mais la politique de la nutrition et de la réhabilitation sociale de la brigade implantée pendant que l'ennemi semait encore la terreur dans les hameaux a eu un succès considérable grâce au tact, au dévouement des techniciennes et à la confiance qu'elles ont su inspirer à la population. Il n'y a pas de progrès politique et économique sans la détermination inébranlable d'améliorer la santé de la population et de tirer le meilleur parti des ressources nutritionnelles qui sont en abondance dans cette région. »
[…]
En basculant l'éclairage sur les stands on invita la foule à laisser « la prière pour les cantiques ». Ils n'avaient rien de différent des stands de la foire dominicale. C'étaient les mêmes piles géométriques d'énormes patates, toutes du même poids, les mêmes bataillons de régimes de « bananes », tous d'un même nombre de pattes, les mêmes régiments de cannes à sucre géantes, toutes de k même hauteur et du même diamètre, les gros chadèks, spécialités du terroir que de tout temps on a appelés pamplemousses, des abricots, des cayimites, des corossoles, des sapotes et sapotilles et une belle variété de produits représentatifs de toutes les sections rurales de 1» commune de Jacmel : les cassaves de La Vallée en quantité inépuisable, du pain-maï's de Meyer fabriqué et présenté suivant des formules « industrielles », des épices tirées de feuilles et racines aromatiques de la Montagne. La voûte, toute une gamme de bons bagailles recherchés par les consommateurs attachés aux traditions culinaires du pays, une infinité de délicieuses confitures et gelées cm n'entrait aucun ingrédient importé, tout une ribambelle de friandises et de confiseries qui faisaient saliver le moins gourmand rien qui entendre les métaphores plaisantes par quoi on les nommait : « zamusements ti moun, bougonnen granmoun, comparaître, couper douettes, coller dents, ra-poursuivre, bâtons négociants, boules St-Lot l'amour sans fin, Royal Air Force, tito, soupirs, spoutnik, pirouli. tablettes de tous les grains, des pâtes de ceci, des pâtes de cela », donc la saveur et la couleur variaient autant que varient les agrumes parfumés, les baies juteuses, les tubercules féculents dont elles étaient faites sans parler des mille traitements de « l'âme véritable » (l'arbre véritable) qu'il ne faut pas confondre avec la vulgaire châtaigne, ni de la candisation de ses fleurs, ni du glaçage de l'arbre à pain qu'on peut bien prendre pour des marrons de France.
Ce qui était nouveau, c'était la vente promotionnelle instituée en vue d'inciter la population à consommer les produits d'origine et de fabrication locales et en vue de faire baisser le coût de la vie dans tome la commune en exerçant un double contrôle de tous les prix de l'alimentation.
La Banque de la commune avait subventionné une production qui n'avait jamais reçu d'aide auparavant et les réductions de cinquante pour cent n'affectaient guère dans ces conditions les petits producteurs heureux d'entrer de plain-pied dans la révolution.
Derrière la ferme-école sur les deux côtés de la route prolongée, s'étendait le marché des bestiaux, de la viande, du lait, de la volaille et des oeufs et en grosses lettres, s'étalaient les slogans de la NUTRITION : « C'est la chair qui nourrit la chair », « Le sac vide ne tient pas debout », « Manger est ici moins cher que partout ailleurs ».
C'était vrai, car, là aussi, la réduction des prix allait jusqu'à quarante, soixante pour cent.
La déléguée au Commerce tenait à promouvoir la vente des marchandises amenées par les petits commerçants et pacotilleuses de la ville. Elle donnait l'exemple en effectuant des achats substantiels pour le compte des magasins du « territoire libéré » sur la liste que lui préparait son comité spécial. Elle obtint de la Banque de la commune que les journaliers qui finissaient leur six heures de travail salarié fussent payés d'heure en heure afin de pouvoir faire leurs emplettes personnelles aux stands de la foire. Ostensiblement elle y faisait ses propres emplettes. N'était-elle pas comme tous les membres du comité révolutionnaire et du conseil de la révolution au nombre de ces journaliers qui ne touchaient d'autre salaire que celui auquel ils avaient droit pour les heures de travail manuel qu'ils fournissaient chaque jour ? Elle prit le micro pour expliquer la politique commerciale de la commune et se déchaîna nette plaidant si bien en faveur du flot continu d'échanges qu'à l'aube les stands de la rive droite paraissaient plutôt désassortis lorsque la rive gauche regorgeait de produits nouvellement arrivés de toutes les sections rurales.
* *
Jadis les grands pères des Vital et des Boucard, originaires de « la plaine », devenus négociants et blancs-pays, remontaient jusqu’à Cap-Rouge, jusqu’à Cochon-Gras, à la recherche du café, et, leur sacoche serrée contre leur ventre, dormaient dans le froid et dans la puce, afin de se procurer la précieuse fève, base de leur opulence.
Jadis les spéculateurs en denrées se faisaient loups-garous et fréquentaient assidûment tous les lieux saints donnant au diable les enfants de leurs amis, payant aux Iwa en libations et en sabbats leur dette régulière de gratitude et au bon dieu, en quêtes et en messes d'actions de grâces, leur taxe périodique d'indulgence plénière afin que le grain d'or continuât à tomber dru comme la grêle sur le plateau de leur balance.
Jadis, de temps en temps, le général Merisier Jeanis « descendait » de « la plaine » et reprenait à la « ville » un peu des biens du « peuple » volés par la « société ».
Vint l'Occupation avec l'américanisation progressive du débouché, la standardisation, le dépulpage mécanique, le café lavé, la vente en cerises, l'usine, le digdale remplaçant le coup de poids du commis indélicat, complice du négociant.
Vint l'état de siège permanent avec, à la place du marine yankee, le gendarme tout puissant, seul arbitre des élections « honnêtes et loyales », que devait supplanter, que supplanta le milicien, à la fois diable et dieu, démystifiant, à coups de pistolet, le loup-garou, le hounfor et l'église.
Une semaine après que le Parti de l'Entente populaire avait à son tour en une seule après-midi, démystifié le macoute et le négociant, toute la nuit, les arrière petits-fils des Vital et des Boucard et l'arrière petit-fils de Merisier ont veillé autour de la pyramide rouge car, là, allait se jouer le sort de la « société » et de la révolution.
De son bureau installé à l'arrière-plan de la filiale de la Banque de la commune, Jean Jeanis, entouré de ses assistants, regardait se promener au rond point, impatients, leurs valises bourrées de « greenbacks », les importateurs et leurs commis, et par-dessus leurs têtes, l'aube rougir le ciel de l'Est. Parodiant une boutade célèbre : « La commune, aujourd'hui, c'est le pouvoir des cellules plus le café », il saisit le micro que Célestin venait d'installer devant lui, une demi-heure auparavant, et donna l'ordre de commencer la vente.
Aussitôt le premier camion désigné par le tirage au sons'avança. Trois cents hommes s'alignèrent devant les trois cents digdales bordant la base de la pyramide. La petite chaîne se consuma comme une grande boucle humaine. Les digdales se vidaient et se remplissaient. Chaque véhicule chargé fit place au suivant. Le négociant recevait sa note et payait à la banque d’en face avant de partir avec le camion qui lui était adjugé.
[…]
Dans l’après-midi, trois des négociants qui avaient minimisé l’envergure des opérations de la première journée de la campagne se trouvèrent de ce fait à court de cash. Ils s’adressèrent sans façon à la filiale de la Banque de la commune.
— Oui, répondit, avec empressement, le délégué à l'économie et aux finances, chacun d'eux peut avoir un prêt de vingt-cinq mille dollars sans intérêt, à condition d'ouvrir un compte courant et de laisser cinq mille dollars à son crédit pendant au moins un mois.
— Mais, fit observer tout haut l'un d'eux en acceptant ces conditions, c'est tout à fait une pratique capitaliste.
Lui, Jean Jeanis, pensait tout bas que ce n'était pas du tout la première fois que le grand bourgeois empruntait de l'argent aux petits paysans producteurs, « mais ces derniers n'ont jamais eu, comme aujourd'hui mieux qu'une reconnaissance de dettes — un pied sur le cou du débiteur ».
Il prévoyait que d'autres négociants pouvaient se trouver avant la fin de la semaine dans le cas des trois premiers gros clients de la Banque de la commune. Il vit dans le prêt qu'il venait de consentir aux exportateurs de café un pas décisif vers les objectifs les plus ambitieux de sa politique financière : que la Banque de la commune, c'est-à-dire l'épargne du producteur, finance la campagne du café et en élimine peu à peu la Banque nationale, instrument de domination étrangère. Il n'avait aucune crainte quant aux difficultés que rencontreraient les négociants pour faire sortir ce café par le port de Jacmel. Au contraire leur laisser sur le bras autant de denrées que possible même en leur accordant des facilités de crédit, c'était s'en remettre à eux pour résoudre ce problème pour lequel entre gens du même monde, les importateurs de l'étranger, les compagnies de navigation et les banques internationales leur apporteraient l'aide la plus précieuse. Il escompta ainsi le soutien inconditionnel de ces hommes d'affaires pour redonner à la rade de Jacmel sa splendeur d'antan.
Abordant la conjoncture en guérillero autant qu'en technicien habile et perspicace, il s'arrangea pour tirer le meilleur parti de la situation qui aurait été des plus préoccupantes s'il se souciait du blocus, « cette arme désuète de la guerre économique ». Il semblait plutôt jouer d'audace en s'assurant toutefois qu'il avait tout à gagner et rien à perdre dans l'état des choses.
* *
A minuit, la foire connut enfin une accalmie. Lily et Célestin en profitèrent pour la visiter. C’était bien la première fois, du reste, depuis huit jours que ces deux-là se permettaient quelques bonnes minutes de détente.
— Pourquoi marches-tu les mains derrière le dos ? lui demanda-t-il.
— Si je ne croise
pas mes mains sur mon bas de dos, je taille beau buste, répondit-elle. Ah ! oui, je taille beau buste naturellement, sans le vouloir comme un jeune cheval piaffe dans la savane. C'est que j'ai
porté des fardeaux sur la tête dans mon enfance. Les actrices de Hollywood posent des livres sur leur tête pour s'entraîner à tailler beau buste. Moi, c'est un panier de calebasses remplies d'eau
douce que je portais sur la tête, parce que simplement la
source était éloignée de la maison de ma mère.
— Le professeur Laurent aura fort à faire avec cette Jacmélienne de Fond-Melon qui taille beau buste avec un naturel de pouliche racée et qui descend des hommes à la mitraillette comme des oiseaux au fistibal.
— Des hommes ? Des oiseaux ? Non ! Des macoutes. Oui, c'est-à-dire des monstres. J'ai d'ailleurs le plus grand respect pour l'oiseau.
— Oui ! Pour l'oiseau ?
— Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Mais toi, le champion de tir, tu as trouvé moyen d'organiser toute cette deblozay sans tirer un coup de feu. Tu t'es contenté de regarder faire tes élèves.
— Ah ! oui. L'âne repose son dos. Il arrive un âge où l'on ne tire plus.
— Tu n'as pas atteint cet âge, Hédouville. Il faut te marier maintenant au lieu de bétiser comme tu fais là.
— Je suis fiancé à la fille de Ba.
— Ah oui ? La championne des Orangers ? On me l’a présentée. Et je l'ai remarquée dans le défilé. Eh bien ! En voilà une qui peut tirer si elle s'y met.
— Que la vierge me pète le fiel ! Mais, toi, ma dame mariée, quelle belle fête, tout peignée largué, tu vas te payer, ce soir !
Ils parlaient le jacmélien, ce dialecte des deux langues, dans lequel peut se camoufler totalement celui qui veut se soustraire à l'entendement des congos, tandis que des révolutionnaristes, moins directement engagés dans la lutte, déjà songeaient avec toutes sortes d'appréhensions aux lendemains de ce grand bouleversement.
« Qu'adviendra-t-il de cette poussée révolutionnaire sans précédent dans l'histoire des djons ?
« Se limitera-t-elle à Jacmel, et dans cette éventualité est-elle condamnée à s'essouffler au point de ne plus résister à une sérieuse offensive de Port-au-Prince ?
« Ou s'étendra-t-elle vers l'Est et vers l'Ouest afin d'englober une aire géographique assez grande pour s'imposer à tout le pays et même opérer la jonction avec la révolution dominicaine par le Bahoruco et par le Nord renforçant ainsi la base populaire, le cadre technique et le ravitaillement militaire des deux mouvements ? »
Ce sont là des questions que ne se sont pas posées les Lilys. les Célestins, les élèves et les professeurs du lycée, les débardeurs du bord de mer, les camionneurs, les paysans des sections rurales de la commune, tous ces militants nés de la dernière « comète », pour qui ce conte n'a eu et n'aura qu'une seule héroïne : « la cité fière et vaillante »...
Félix Morisseau-Leroy, Les Djons d’Aïti Tonma, 1996.
Un esprit pessimiste pourrait remarquer que l’espoir est mince et problématique puisqu’il s’accompagne de la mort des personnages principaux ou qu’il s’exprime à travers une utopie, elle-même qualifiée de conte par le narrateur. La situation actuelle d’Haïti n’invite pas à l’optimisme, et il paraît bien naïf d’espérer une amélioration dans un avenir proche. Mais l’espoir est une énergie renouvelable dont les graines sont opiniâtrement semées et parfois germent là où on les attend le moins. C’est aussi à cela que contribuent les écrivains.