Le chaos... et l'espoir 3

Jacques Stephen Alexis, admirateur de Jacques Roumain, en reprend en quelque sorte le flambeau, dont il tourne la lumière non plus principalement vers la paysannerie traditionnelle, mais plutôt vers les ouvriers des villes ou encore les ouvriers agricoles coupeurs de canna en République Dominicaine, sujet sur lequel plusieurs documentaires ont été réalisés ces dernières années. Je citerai ici des extraits de son premier roman, Compère Général Soleil, dans lequel Hilarion, personnage perdu dans l’existence, devient héros au terme d’un parcours initiatique qui lui apprend la valeur de la vie et de la lutte. Commençons par un court extrait qui résume son optimisme :

 

   Vraiment les nègres sont d’une drôle de race. Irréductibles. Secrets, têtus. Les souffrances les ont coulés dans du métal. Il y a sous leur nonchalance apparente quelque chose qui ne faiblit pas et qui s’allume quand on croit que tout est mort en eux. Le nègre est puissant. La souffrance rend calme et puissant. Quand la vie donne un mauvais coup, jette un madichon, il y a la lutte de l’homme qui crée un choc en retour, qui renverse le maléfice, recommence ce qui est brisé. C’est ça qui fait la beauté pathétique de l’existence.

 

Jacques Stephen Alexis, Compère Général Soleil, 1955.

 

   Lors de son parcours, Hilarion retourne voir sa famille à la campagne, ce qui nous permet d’entendre des échos à l’œuvre de Roumain, tout en introduisant la dualité ville-campagne :

 

Ça se voyait qu'on avait déboisé les pentes et brûlé les arbres pour faire du charbon. La place des brûlots est encore visible, ça et là, telles des croûtes noirâtres. La vie devient si difficile ! La terre avait été emportée par la colère des orages tropicaux, et puis, le vent aidant, tout s'était érodé. On peut même voir les os de la terre, la pierre grise au soleil.

Comment devait-elle être sa section rurale ? Ici, c'est l'abo­mination de la désolation, la terre est morte, desséchée en poussière dans les canaux taris. Les hommes sont maigres malgré la vaste vareuse bleue; les femmes encore plus. Il ne doit pas rester beaucoup de monde sur le plateau. Seuls les vieux ont demeuré, on en voit partout sur la route, s'arrê­tant pour regarder passer le nuage de poussière du camion. Ils doivent, en vieux nègres dandas, s'accrocher désespéré­ment à cette terre, à leurs hounforts, les vieux temples vau­dous en ruines qui se cachent aux regards. Ils se battent contre ce qui reste de terre avec de vieilles houes en fer, des machettes mangées de rouille et des serpettes ébréchées. Elle n'est pas méchante, la terre; à demi morte, elle se laisse encore arracher quelque chose.

Comme sa mère, comme Zuléma, ils doivent sacrifier leurs derniers sous à des messes, à des requiem pour le repos des morts, et puis à implorer les vieux dieux sourds de l'Afrique lointaine. Tôt levés, tard couchés, rien n'y fait ! Comme dit Jean-Michel, il faut s'arrêter d'implorer, tonnerre de Dieu, il faut se révolter ! Et puis il doit y avoir beaucoup de de-moitié  parmi ces paysans et les propriétaires des bourgs ne pardonnent pas pour leur dû. Ceux qui ont la chance de se trouver dans un creux, ils peuvent faire pousser quelques touffes de canne à sucre, mais il faut verser au propriétaire de la guildiverie le droit du cinquième. Et puis, il faut don­ner à cette sangsue priorité à l'achat. Ah ! malheur de malheur !

Et les tracasseries de l'arpenteur ! Tonton Alcius racontait à qui voulait l'entendre comment une terre qui leur apparte­nait depuis le temps du président Salomon leur avait été volée. L'arpenteur était arrivé un matin avec ses chaînes, ses compas, et tout le bastringue. En fin de compte, la terre n'était plus à eux, mais à M'sieur Lapointe le député ! Allez donc lutter contre le député, seigneur féodal de toute la région, son capitaine de la Garde d'Haïti, son arpenteur et son chef de section !

Le père Le Guillec lui, il prend cinquante centimes pour la confession, vend l'eau bénite, demande trois poulets pour un baptême, tant pour les messes et tant pour les libéra des morts.

— Ah ! je suis fatiguée, mais le bon Dieu est bon, on va bientôt arriver..., se lamenta une voix dans le camion.

C'est ça ! Le bon Dieu ! Ils sont tous à supplier le bon Dieu et les saints ! Avec une confiance obstinée et tellement vieille ! Mais ils se battent, ils se débattent, comme ils disent, contre la vie, en véritables Haïtiens, sans repos ni fatigue. Mais qu'est-ce que ça donnera ? A la ville au moins il y a quelques fous, ce Pierre Roumel, et puis ce blagueur de doc­teur Jean-Michel qui parlent de s'unir contre la misère. Ici, personne. On ne peut compter que sur le bon Dieu, et on attend après lui ! Les saints d'Afrique sont bien morts et les morts aussi. Or, voilà que pour faire plaisir à sa vieille mère, il doit faire comme eux, il doit aller chanter et danser pour les saints à Léogane... De l'argent jeté !

Comme c'est triste à voir, ces enfants au gros ventre et aux yeux éteints, devant la cahute délabrée. Ils crient et agitent les mains devant le camion qui passe. Le petit chien aux yeux rouges, diaphane de maigreur, qui est à se gratter les puces, accourt vers le nuage de poussière et aboie, hargneux. Puis cette voix courroucée, criant après la marmaille que le vent disperse dans la poussière ! Hilarion ressentit alors comme il ne l'avait jamais éprouvé, en pleine poitrine, l'angoisse et l'épouvantable coup de poing que donne la souffrance humaine.

 

Jacques Stephen Alexis, Compère Général Soleil, 1955.

 

   A cette vision négative s’oppose plus loin une autre évocation de la terre et le discours de Josaphat, cousin d’Hilarion :

 

   La campagne à cette heure avait toute sa langueur de femme. Lourde de parfums subtils et fugaces. Sa chair ondulée et tendre faisait des baisers de fraîcheur sous le pied. Les branchages étaient doux sur le corps comme des mains d'amoureuse. La robe vert sombre de la terre froufroutait au vent. La terre, couturée de ruisseaux chantants, duvetée d'une herbe bruissante de toutes ses mille et une brindilles, man­gée de nuit et de lune... La terre était comme endormie après les ardeurs de la journée. Parfois, un fruit ou une feuille tom­bait, déchaînant dans les arbres des petits tintamarres fris­sonnants et rapides, presque mort-nés.

Josaphat s'arrêta, regarda au loin dans le vallon, puis, pre­nant le bras d'Hilarion, il se mit à parler :

— Quand on a retiré le petit-mil et qu'on l'a rentré sous le toit de la case, quand on a rassemblé les épis de maïs et qu'on en a fait une énorme guanel, quand on a brûlé le champ, alors on compte le produit des grains qu'on a semés. Un seul grain, en donne cent, deux cents, sans compter ceux qui ont été mangés par les oiseaux du ciel, sans parler de ceux qui ont été dévorés par les rats. Alors on partage : ce qu'on doit semer, ce qu'on doit vendre, ce qu'on doit manger. Quand il n'y a plus de grains, il y a encore les patates, le manioc et puis tant de fruits et de graines des bois ! S'il ne reste plus rien, on consomme un peu de lait caillé avec un biscuit, on va au marché vendre un cabri, sinon un peu de bois ou même des feuilles odoriférantes. Ici, on ne peut pas être paresseux. Quand arrive la morte-saison, il y a toujours à faire. Et puis, il n'y a pas de maître qui crie après nous. Les gens de la ville ne comprennent pas ça. Naturellement, quand on n'a pas de terre, il y a un propriétaire qui vous gruge tout le pro­duit de votre sueur, c'est vrai, mais enfin, on est libre... C'est pourquoi je préfère rester là, avec toutes nos misères. Le jour où je partirai d'ici on pourra dire que le caca n'a pas de piquants, mais que quand on marche dessus, on se met à boiter...

 

Jacques Stephen Alexis, Compère Général Soleil, 1955.

 

   A Port-au-Prince, Hilarion s’est installé avec Claire-Heureuse dans un quartier dont la description illustre bien la coexistence de la misère et de la quête du bonheur :

 

Depuis qu'Hilarion et Claire-Heureuse habitaient au bas de la rue Saint-Honoré, ça n'allait pas trop mal.

On pouvait dire ce qu'on voulait, mais c'était un bon quar­tier pour le petit commerce. Un quartier animé par tout le tintamarre de l'avenue Républicaine, hanté par les convois funèbres qui allaient ou venaient de l'église Sainte-Anne, les noces et les baptêmes aussi, il faut le dire. Près du Warf-aux-Herbes c'était plein de marchandes de poisson; plein d'odeurs de toutes sortes, qui faisaient une ratatouille peu agréable au nez; plein d'hommes en sueur qui, pour supporter le poids des charges, venaient lamper un coup de clairin, puis éjectaient des bordées de salive poisseuse. Les camions en partance pour Bainet, Jacmel, Saint-Louis ou Cavaillon n'ar­rêtaient pas de passer dans un" bruit incessant de moteurs reniflant comme des nez enrhumés. Tout compte fait des ennuis du quartier, on avait l'avantage du fait que l'avenue Républicaine était un véritable théâtre où se jouaient des scènes bouillonnantes de vie, d'odeurs et de crasse. A chaque fois qu'on y entendait un bruit, on pouvait sortir sur le pas des portes, on était sûr d'assister à quelque chose d'intéres­sant. Des femmes jalouses qui se battaient pour un homme; des adventistes qui se mettaient tout à coup à radoter, à annoncer la fin du monde et à commencer un prône en pleine rue; ou encore un gosse qui s'enfuyait d'une boutique parmi les cris, courant sous une volée de bâton, parce qu'il avait chipé quelques vivres pour calmer sa faim.

Dans ce quartier, tout un chacun vivait dans la rue. Les gens y étaient simples, vulgaires et avaient le cœur sur la main. Mais quand on touchait à ce qui était leur, ils devenaient enragés. La misère les avait rendus intransigeants sur ce point. Ils vivaient aux confins de l'instinct et de l'intelligence, échantillons d'une société qui abêtit, d'une vie semi-animale, toute tournée vers ce qui était leur souci de chaque instant : manger. Tout était transformé, déformé par les besoins du ventre, l'amour, l'orgueil, la volonté comme la tendresse. Au grand soleil de la rue, avec ses bruits, ses cris, étaient leur théâtre, leur music-hall, leur cinéma, leur seul spectacle.

C'était un quartier où la grâce, la jeunesse, la joliesse s'usaient chaque jour contre la pierre dure de la misère. Les femmes y perdaient vite leurs dents, parce que rien dans le budget ne pouvait être consacré au dentiste. Jour après nuit se tarissaient les rires et l’espérance qui soulève les poitrines de vingt ans, les seins drus couleur de sapotille ! et les muscles pectoraux durs comme du métal. Tout ce qui fait la beauté irremplaçablede la jeunesse, sans cesse tombait, tombait très vite dans le terreau pourrissant de l'avenue Républicaine, comme tombent les pétales quand finit la belle saison.

Quant aux vieux, riaient-ils ? Eh bien ! on sentait que leurs cœurs étaient blasés, fatigués, que la gaieté n'était plus chez eux qu'une habitude persistante d'êtres faits pour aimer et croire en la vie. A dire vrai, qu'avaient-ils donc comme joies, sinon le rire immodéré à propos de n'importe quoi, les can­cans, la rue et l'ivresse sans lendemain de quelques fêtes popu­laires ? Nul bas de laine où se garderaient quelques sous ou quelque espérance.

Dans ce quartier, les femmes n'avaient cure du prêchi-prêcha hebdomadaire du Père Guérétin, le curé de Sainte-Anne et n'allaient que rarement à la messe — à part quelques vieilles folles de bigotes naturellement —. Toutefois, dès qu'elles avaient des ennuis, elles allaient à l'église toucher le pied de Sainte-Anne et lui allumer un cierge. La prière et les neuvaines étaient pour elles une assurance contre les mau­vais coups du destin. Quand ça allait trop mal, elles faisaient vœu de s'habiller en bleu ou en toile écrue. A part cette con­fiance enfoncée au fond de leur être, le Bon Dieu et les autres habitants du ciel n'étaient que des affamés de prières qui don­naient, donnant donnant.

Hilarion et Claire-Heureuse avaient dû bien calculer avant de pouvoir mettre quelques chaises de paille dans la maison, les peindre en vert et blanc, acheter quelques assiettes de faïence, des verres à fleurs et puis le lit. Hilarion était arrivé à économiser l'argent du lit en faisant du surtravail; sa mère avait donné quelques petites choses, et la marraine de Claire-Heureuse avait fait le reste. Elle avait même donné deux cents gourdes à sa filleule pour ouvrir un petit commerce :

— Avec un petit commerce, on n'est peut-être pas riche, mais en échangeant un peu de fatras contre de la poussière, on ne meurt jamais de faim, avait dit marraine.

 

Jacques Stephen Alexis, Compère Général Soleil, 1955.

 

   Mais Hilarion et Claire-Heureuse ne sont pas au bout de leurs peines. Ils devront partir « chercher la vie » en République Dominicaine voisine, où il est toujours question de lutter pour le respect et la dignité, jusqu’à ce qu’ils soient pris dans la tourmente d’un événement tristement historique, le massacre commandé par le dictateur Trujillo de milliers d’Haïtiens (16000 officiellement, peut-être pas loin du double en réalité). Pendant la fuite vers la frontière haïtienne, Hilarion est touché par une balle. On peut penser encore une fois au destin de Manuel, mais aussi, de façon plus prophétique, à celui de l’auteur lui-même qui, engagé dans les luttes politiques de son pays (il est le fondateur du Parti d’entente populaire), est arrêté, torturé et vraisemblablement assassiné alors que de l’étranger il rentre en Haïti pour organiser la lutte contre le dictateur François Duvalier. Quant à Hilarion :

 

Elle tourna lentement la tète vers lui. Dans ses yeux fuyaient les nuées qui obscurcissaient sa raison. Son visage de petite fille commença à réapparaître. Eclairé.

Hilarion se laissa retomber et les mains tremblantes de Claire-Heureuse se mirent à chercher la plaie qui lui trouait !e ventre. Il commença u parler :

— ... Du plus loin dont j'essaie de nie rappeler, dit-il, je me résignais. Quand ma mère me battait, je me résignais, je courbais le dos, je recevais les coups sans rien dire... On disait que j'étais comme une rosse et que je ne sentais pas les coups... C'est pas qu'elle était méchante, mais elle pensait, dur comme fer, que rien ne valait mieux pour « régler » un petit nègre... On m'a « réglé » à coups de bâton, pour que je ne vole pas dans le garde-manger, pour que je n'aille pas vagabonder, pour que je ne « réponde pas » aux grandes per­sonnes... C'est comme ça que la vie a commencé pour moi... Je me suis résigné très vite, la vie pour les autres petits nègres va-nu-pieds comme moi était pareille... On a comme ça appris à se résigner à la faim, à la pluie qui nous mouillait, au grand soleil qui nous séchait, à tout ce qui nous arrivait. Les choses avaient toujours été comme ça, il ne pouvait en être autre­ment...

— J'ai froid, murmura-t-il encore.

Ses pieds n'étaient plus, en effet, que des blocs insensibles, ses mains de la glace. Le froid lui gagnait maintenant les bras, les cuisses; sa bouche était sèche, mais il n'osait deman­der à boire. Elle devait peut-être l'entendra comme à travers un matelas d'ouate. Elle semblait aux confins mêmes de la folie. Elle craignait peut-être qu'il ne meure, mais s'il le lui faisait clairement comprendre, sa raison ne tiendrait peut-être pas. Toutefois ses paroles ne pouvaient pas ne pas se graver dans sa mémoire. Il le fallait pour que son message lui survive, coûte que coûte, pour que dans l'air, les arbres, la terre et ceux qui viendraient après lui il restât, ne fût-ce qu'une parcelle de ce qu'il avait été, désiré, voulu être.

Elle continuait à lui frotter les mains et les pieds. Elle allait très vite, de l'un à l'autre, avec des gestes machinaux. Les yeux hagards, grands ouverts sur des horizons incertains. Seules ses mains s'acharnaient. Elle écoutait cependant. Assise sur une fesse, les jambes repliées contre sa cuisse, elle semblait une très ancienne forme magique des âges pré­colombiens : toute stupeur, toute burinée par une sorte d'ex­tase, intérieurement ravagée, extérieurement glacée.

— ... Et puis vint un temps où mon cœur commença à se gonfler de chimères, de splendeurs et de rêveries. Je n'étais pas plus haut que trois pommes et je me  sentais  le plus brave et le plus  généreux, le plus inventif... Ah !  combien de batailles n'ai-je pas livrées et gagnées dans ma folle ima­gination ! Les villes s'ouvrant devant moi, Hilarion Hilarius, vêtu de costumes de féerie, chevauchant à la poursuite d'ar­mées en fuite, à la tête de mon peuple, traversant les mers, prenant d'assaut les unes après   les   autres   les   villes   des blancs... Ah ! Que de vent dans ma tête, que de désirs im­possibles !...  Et  puis,  survenait  une bande  de  copains  qui venaient se moquer du perdu dans ses rêves. Si je regimbais, une bonne raclée me faisait retomber dans la réalité...

Une sorte de déchirement traversa sa poitrine pour s'ache­ver au sommet du sternum en un bouquet de crispations en coups d'épingle. Il commençait à se sentir faiblir. Son sang faisait maintenant un petit lac mordoré, miroitant sous les étoiles.

— J'ai très froid, dit-il...   La   chienne.   Fais   coucher   la chienne sur mes pieds...

La main de Claire-Heureuse guida la chienne qui s'allon­gea sur ses pieds, obéissante, prenant garde de bouger. Il tâtonna; sa main, comme une main d'aveugle, chercha la main de Claire-Heureuse et la posa sur sa poitrine. Elle battit des yeux effarés, sentant la cadence furieuse du cœur. Il lui sourit.

   — ... Puis vint le temps des gifles... Un jour, je vis mon père couché dans un lit tout blanc, dans le vieux costume d'alpaga noir qui lui venait de son père et qu'il ne mettait qu'aux  grandes  circonstances...   Il  avait  aussi  ces  souliers-bottes de cuir, aux tiges de velours, qui devaient dater de dix-huit cent quatre... On me dit qu'il était mort et qu'il ne me battrait plus... Alors nous partîmes pour la ville... Ma mère se plaça comme cuisinière et nous mit comme «enfants-qui-restent-avec-les-bourgeois»... C'était le temps des gifles... et de la haine... Dieu ! ce qu'elle me brûlait cette haine ! Je n'avais pas dix ans ! Et avec ça un véritable bois de balai, haut comme le cercueil de mes douleurs, un petit museau triste et pointu, une tête folle comme une banane-mûre ! J'arrachais du mur, en tapinois, en chat, les écailles de ma­çonnerie acides et salées pour les sucer... Quand je pense à ça, tout mon corps en tressaille encore ! Si je ne m'étais pas sauvé de chez ces Sigord, je crois que j'aurais fini par devenir assassin. Chaque fois qu'ils ouvraient la bouche pour vous parler, c'était comme un soufflet. Quand ils devinaient une plaie dans mon cœur, ils riaient, ils appuyaient dessus avec une joie sauvage. J'étais celui qui n'a pas de jeunesse, celui qui ne peut pas souffrir, celui qu'on nourrit de rebuts et de déchets, le vidangeur de pots odieux, le macaque, le clown et pire que tout cela ensemble ! C'est là que j'ai appris à connaître la vie. Auparavant la seule chose que je s. ais, c'était qu'il fallait se résigner pour vivre, mais jamais je n'avais pensé que l'homme pouvait être méchant pour rien, sadique, vicieux, qu'il pouvait se vendre, corrompre ce qu'il touche, trahir sans vergogne et tout ça avec une vanité sans bornes ! J'appris peu à peu à dissimuler, à mentir, à m'apla­tir, à flatter... Heureusement que mes maudits rêves ne me lâchèrent jamais. J'allais du pain trop dur au ciel trop bleu, ravagé de haine et pétri de tendresse, je flottais très haut, très loin au-dessus du quartier luxueux, mais sordide, sans âme. Le fouet, les gifles, rien ne put jamais rien contre ma tête d'oiseau, ma joie était une plante vive, mes tristesses des accès de fièvre glacée ! Poussé par le sang rétif de l'ado­lescence, un soir, je n'en pus plus, je me sauvai...

Claire-Heureuse tremblait comme une feuille. Maintenant la flaque de sang menaçait d'atteindre l'enfant mort aux membres roidis qui dessinait une croix sur le sol. Elle le prit doucement et le posa à distance, prise d'une peur sou­daine. La voix d'Hilarion avait en effet des résonances loin­taines, comme si elle se détachait de ce monde, des réso­nances d'outre-terre. Dans l'état de conscience crépusculaire, contradictoire, dédoublée dans lequel elle baignait, — vision sommeilleuse, à peine consciente, s'abîmant par éclipses en des plongées cauchemardesques, vertigineuses, — elle fut sou­dain transpercée par la crainte que le cadavre ne lançât sur Hilarion ses contages et des miasmes de mort.

Hilarion parlait toujours :

— ... Je n'avais pas quinze ans quand commença la vie d'aventures. Chapardeur, flâneur, fouineur, lanceur de pierres dans tous les manguiers et autres arbres du voisinage, inso­lent, acide, amer et malgré tout rieur ! Ce fut le port où les grues, comme des géants scorpions métalliques, agitaient leurs croupions articulés, secouaient leurs mâchoires rouillées s'ou­vrant et se refermant sur la proie avec des tintements aigres et des sons de pleurer. Il fallait porter les colis, décharger les grands voiliers caboteurs, ou bien dormir au soleil, en attendant l'aubaine. A chaque fois que les grands vapeurs mugissaient dans la rade, toute une bande d'adolescents dégue­nillés accourait de toutes les directions vers le Fort l'Islet. Jamais je n'eus le cœur de mendier aux touristes américains fifty cents comme d'autres. Mais quand, de la poupe, des grappes de marins lançaient des pièces dans l'eau, j'étais parmi la bande de gars, dressés comme des chiens, autour du bout de viande qui allait leur être jeté. Les yeux allumés, oscillant de tout notre corps, à chaque mouvement de la main qui allait abandonner la pièce. Dès qu'elle avait commencé sa trajectoire, nous plongions à qui mieux mieux, hargneux, se bousculant sans merci. Sous la mer, il fallait livrer des batailles furieuses pour se détacher de la meute des autres petits divers !, à coups de talon, à grands battements de bras il fallait arriver à atteindre la petite lune blanche que fait la monnaie... On remontait pour cracher l'eau salée, les yeux rouges, les tempes battantes, la bouche en sang, le souffle coupé ! Une fois, il y en eut un qui ne remonta pas; on ne re­plongea pas de trois jours, chacun se sentant le cœur charcuté par la pensée qu'il l'avait peut-être lui-même assommé... Une autre fois, je rencontrai sous l'eau, une grande tête à la lèvre inférieure rentrée, aux petits yeux glauques, fixes, sans expres­sion, c'était un requin. La grande nageoire argentée, coupante comme un rasoir qu'ils portent sur leur dos bleu me frôla presque... Parfois nous vendions aux touristes des images de femmes nues, des préservatifs et autres objets, nous raco­lions pour les bordels, nous ouvrions les portes des taxis. Un jour, sur le Fort l'Islet, une énorme caisse, échappée d'une grue, tomba au milieu de notre groupe. Quand on enleva la caisse, il y avait sur le quai une sinistre tache de velours écarlate à forme humaine... Lorsque, plus grand, je trouvai mon premier vrai travail et que je quittai ce quartier ter­rible qui étouffait implacablement tout ce qui était bon en moi, je n'étais pourtant pas pire qu'un autre. C'est de ce temps que j'ai commencé à mal dormir la nuit, me cassant la tête pour comprendre pourquoi notre vie était comme ça et pas autrement. Depuis lors, tout en moi, mes rêves, mes cauchemars, mes jours et mes matins se sont mis à cher­cher le pourquoi. Tout à coup, il eut un pétillement devant les yeux, une effloraison de comètes blondes, aux grandes eaux rayonnantes, qui inondaient le ciel.

—• ... Claire, cria-t-il, est-ce le soleil ? C'est le vieux Com­père Soleil qui vient me voir ! Il a toujours été avec moi...

Elle tourna les yeux et ne vit qu'un léger liséré blanchâtre au-dessus de l'horizon dentelé d'arbres, de l'autre côté de la frontière, toute sombre.

  Hilarion ! glapit-elle, d'une petite voix perçante comme une aiguille...

  Je te vois encore, Claire, dit-il, doucement. Je me sens bien, il y a comme une douceur dans tout mon corps, je me sens léger, je me sens comme si je flottais dans l'air... C'est le soleil ! Le jour ne devait-il pas venir ?...

Délirait-il ?... Elle cessa de lui frotter les mains, se pencha et le regarda. Son visage semblait inondé de joie. Elle se rassit et parut de nouveau retombée dans une prostration profonde; le nez pincé, les lèvres tombantes, les yeux plissés. Elle se remit à lui frotter les mains. Maintenant la voix d'Hilarion faiblissait par saccades. Il l'entendait pourtant réson­ner dans sa tête comme l'écho dans une cathédrale.

        Le soleil ne m'a jamais manqué...   Quand   je   devins bœuf-à-la-chaîne, il me brûlait les yeux tout au long des routes, sur le toit du camion où j'étais assis. Quand je fus corroyeur à la tannerie, c'est lui qui m'aidait à supporter l'odeur des peaux vives; lorsque je tournais la roue à la tournerie de bois, près de la cathédrale protestante, ensuite souf­fleur de forge à la fonderie, puis aide-ferblantier,  et tant d'autres choses encore, dans toute ma vie il a été là. Je crois que j'ai commencé à craindre le soleil le jour où il m'aveugla sur le manguier et que je tombai; mes crises de mal caduc commencèrent peu après. De même que quand on dort sous la lune, on raconte qu'elle vous tourne la bouche, je crois en effet que, sans le dire, sans me l'avouer, je pensais que mon mal était un maléfice du Compère Soleil. Pourtant le Général Soleil est un grand nègre, c'est l'ami des pauvres nègres, le papa, il ne montre qu'un seul œil jaune aux chrétiens vivants, mais il lutte pour nous à chaque instant, et nous indi­que la route. De même qu'il gagne sans cesse contre la nuit, de même qu'il arrive à arracher à l'année une saison qu'il domine, les travailleurs peuvent changer les temps et arra­cher une saison de vivre sans misère... Oui, ma vie aura passé comme les oiseaux sous l'orage ! Sans arrêt, mes mains se sont usées sur les outils, mes yeux se sont épuisés à regar­der la vie, ma cervelle s'est acharnée à comprendre... J'ai payé cher ce que je sais et voilà que si je ne le donne pas maintenant à toi, tout ça s'en ira avec moi sous la terre, tout ça ne deviendra même pas un peu de vent chanteur de mu­siques, même pas une petite luciole dans les nuits, même pas un peu de douce poussière sous les pieds des pèlerins !

— ... La grande vérité, c'est que le soleil d'Haïti nous montre ce qu'il faut faire. Pierre Roumel, Jean-Michel, Paco, tous les autres sont arrivés à comprendre ça. Moi, je n'ai pas voulu comme eux devenir soldat dans l'armée  du Général  Soleil, j'ai cru partir très loin, pour échapper à la misère et ce sont encore les hommes du Compère Soleil qui ont dû me ramener ici... J'ai toujours été un nègre à la tête dure, un nègre mau­vais, un nègre raisonneur !...

Il sentait maintenant que le moment n'était pas loin. Il se débattit furieusement pour s'accouder. Ce fut Claire-Heureuse qui le soutint et l'adossa au grand acajou presque centenaire, sous lequel il reposait. Il sentait son cœur lancé au grand galop, comme un poulain emballé. Des rivières de sang lui battaient les veines des tempes, devant ses yeux des embrase­ments soudains succédaient alternativement à des voiles opaques, il sentait comme une marée picotante monter en colonne au milieu de sa poitrine. Il se cramponna, enfonçant les ongles dans la terre molle, pour arracher à son corps d'ul­times paroles :

   — Il faut aussi dire qu'il y eut des petites joies, les pre­mières passades de l'adolescence, les tocades du faux-amour, les plaisirs sans lendemains, les plaisirs aigres-doux, les vo­luptés vides, les vanités aux réveils amers. Mais c'est l'amitié et l'amour qui m'ont transformé. Au début, je n'osais presque pas y croire, tellement leurs merveilles étaient nouvelles. Maintenant, il faudra que tu oublies, il faudra que tu vives comme si tout ça n'avait jamais été. Le matin où nous nous sommes rencontrés est mort, le jour de la Saint-Jean où je t'ai emmenée est mort, les soirs de la rue Saint-Honoré sont morts, nos nuits, Désiré, ma vie sont bien morts... Tout à l'heure tu devras t'en aller toute seule, va ton chemin, sans tourner la tête. Il faut que tu crées un autre Hilarion, d'autres Désiré, toi seule peux les recréer... Va vers d'autres matins d'amour, vers d'autres jours de la Saint-Jean, vers une vie recommencée... Maintenant, tu sais comme moi ce qu'il y a dans le ventre de la misère, ce qui fait que toutes les mer­veilles que donne notre terre ne sont pas aux nègres et aux négresses comme nous, tu sais pourquoi les blancs améri­cains sont les maîtres, pourquoi il y a chaque jour de nou­velles eaux dans les yeux, pourquoi les gens ne savent pas lire, pourquoi les hommes quittent la terre natale, pourquoi les maladies ravagent notre peuple, pourquoi les petites filles deviennent des filles...

  ... Tu diras à Jean-Michel que j'ai vu clair le jour où,sous mes yeux, un grand soleil rouge a illuminé la poitrine d'un travailleur qui s'appelait Paco Torres... Tu lui diras de bien suivre la route qu'il voulait me montrer, il faut suivre ce soleil-là.

  ... Le  Général  Soleil !   Qu'est-ce  que  j'ai  cherché,  Bon Dieu !... »

Maintenant l'aube rosissait tout le coin. Il se dressa et se mit à crier :

— Le Général Soleil ! Tu le vois, là, juste sur la frontière, aux portes de la terre natale ! Ne l'oublie jamais, Claire, jamais, jamais !

Il s'affaissa, lâcha quelques souffles courts, ses yeux tour­nèrent vers l'orient, puis vers les étendues interdites, en deçà desquelles palpitaient les villes, les villages et les champs de la terre d'Haïti, le domaine de « d'Haïti Tomas ». Il ferma les yeux et sourit.

Elle était seule.

 

Jacques Stephen Alexis, Compère Général Soleil, 1955

Le lire?

Pour acheter le roman AVEL ou pour le télécharger gratuitement, rendez-vous sur  www.ilv-edition.com/librairie/avel.html , ou sur www.chapitre.com (achat seulement, sans frais d'expédition, mais avec un délai de 3 semaines à un mois).
Il peut aussi être téléchargé au format epub (plus pratique pour reader et iphone) sur http://www.inlibroveritas.net/telecharger/ebook_gratuit/oeuvre21745.html

Chroniques de la Table Ronde

Des ebooks à découvrir

Recommander

Recherche

<a href="http://www.paperblog.fr/" rel="paperblog tichapo" title="Paperblog : Les meilleurs articles issus des blogs" >
   <img src="http://media.paperblog.fr/assets/images/logos/minilogo.png" border="0" alt="Paperblog" />
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus