Le chaos... et l'espoir 2

Bien. En voici assez avec ce petit musée des horreurs qui va donner l’impression d’un pays invivable où cependant l’on vit, aime, rit, espère. En effet, si les écrivains n’hésitent pas à montrer une réalité peu ragoûtante, leurs œuvres apparaissent souvent comme des tentatives de libération en ceci que dire les choses, c’est atténuer en quelque sorte leur pouvoir sur nous, mais également en ce que le héros accomplit un parcours, parfois initiatique, qui aboutit a une forme de libération. Il est donc temps de revenir à une époque un peu plus ancienne, du côté de deux auteurs qui vont laisser des œuvres aussi rares qu’essentielles et installer la littérature haïtienne dans le paysage mondial : Jacques Roumain puis Jacques Stephen Alexis.

   Le premier, Roumain, fondateur du parti communiste haïtien, transpose Roméo et Juliette dans un milieu paysan haïtien touché par le déboisement et la sécheresse. Manuel, héros prométhéen et christique, revient dans son village après quinze ans passés à couper la canne à Cuba. Découvrant un paysage asséché et une communauté divisée en deux clans rongés par la rancœur, il va s’attacher d’une part, à trouver l’eau, et d’autre part à réconcilier les siens car seule la coopération de tous les bras pourra faire renaître le pays. Mais commençons par sa rencontre avec Annaïse, dont il ne sait pas encore, arrivant tout juste, qu’elle est son ennemie, un passage qui figurera évidemment dans la note sur l’amour :

 

   Sa face se durcit, plaquée de sueur. Ce qu’il voyait, c’était une étendue torréfiée, d’une sale couleur rouillée, nulle part, la fraîcheur verte qu’il espérait, et çà et là, la moisissure éparse des cases.

   Il contempla, surplombant le village, le morne décharné, ravagé de larges coulées blanchâtres, là où l’érosion avait mis ses flancs à nu jusqu’aux roches. Il essayait de se rappeler les chênes élevés et la vie agitée, dans leurs branches, de ramiers friands de baies noires, les acajous baignés d’une obscure lumière, les pois-congo dont les cosses sèches bruissaient au vent, les tertres allongés des jardins de patates : tout ça le soleil l’avait léché, effacé à coup de langue de feu.

   Il se sentit abattu et comme trahi. Le soleil pesait à son épaule ainsi qu’un fardeau. Il descendit la pente, rejoignit le sentier élargi. Il entrait dans une savane où errait, entre des buissons épineux et à la recherche d’une herbe rare, un bétail amaigri. Sur les hauts cactus perchaient des volées de corbeaux qui, à son approche, s’enfuyaient dans un noir remous, avec des croassements interminables.

   C’est là qu’il la rencontra. Elle avait une robe bleue rétrécie à la taille par un foulard. Les ailes nouées d’un mouchoir blanc qui lui serrait les cheveux, couvraient sa nuque. Portant sur sa tête un panier d’osier, elle marchait vite, ses hanches robustes se mouvant dans la mesure de sa longue foulée.

   Au bruit de ses pas, elle se retourna, sans s’arrêter, laissant voir son visage de profil et elle répondit à son salut par un « Bonjour M’sieur » timide et un peu inquiet.

   Il lui demanda, comme s’il l’avait vue d’hier, - car il avait perdu les usages, - comment elle allait.

-         A la grâce de Dieu, oui, fit-elle.

   Il lui dit :

-         Je suis des gens d’ici : de Fonds-Rouge. Il y a longtemps que j’ai quitté le pays ; attends : à Pâques, ça fera quinze ans. J’étais à Cuba.

-         Comme ça… fit-elle faiblement. Elle n’était pas rassurée par la présence de cet étranger.

-         Quand je suis parti, il n’y avait pas cette sécheresse-là. L’eau courait dans la ravine, pas en quantité pour dire vrai, mais toujours de quoi pour le besoin, et même parfois, si la pluie tombait dans les mornes, assez pour un petit débordement.

   Il regarda autour de lui.

-         Parece une véritable malédiction, à l’heure qu’il est.

   Elle ne répondit rien. Elle avait ralenti pour le laisser passer, mais il lui laissa le sentier et marcha à ses côtés.

   Elle coula vers lui, de biais, un coup d’œil furtif.

   « C’est trop de hardiesse », pensait-elle ; mais elle n’osait rien dire.

   Comme il allait sans prendre garde à ses pas, il buta contre une grosse roche qui affleurait et se rattrapa en quelques petits bonds assez ridicules.

-         Ago ! dit-elle, éclatant de rire.

   Il vit alors qu’elle avait de belles dents blanches, des yeux bien francs et la peau noire très fine. C’était une grande et forte négresse, et il lui sourit.

-         Est-ce que aujourd’hui, c’est jour de marché ? demanda-t-il.

-         Oui, à la Croix-des-Bouquets.

-         C’est un grand marché. De mon temps, les habitants sortaient de tout partout pour aller le vendredi dans ce bourg-là.

-         Tu parles du temps longtemps, comme si tu était déjà un homme d’âge.

   Elle s’effraya aussitôt de son audace.

   Il dit, plissant les paupières, comme s’il voyait se dérouler devant lui un long chemin :

-         Ce n’est pas si tellement le temps qui fait l’âge, c’est les tribulations de l’existence : quinze ans que j’ai passés à Cuba, quinze ans à tomber la canne, tous les jours, oui, tous les jours, du lever du soleil à la brune du soir. Au commencement on a les os du dos tordus comme un torchon. Mais il y a quelque chose qui te fait aguantar, qui te permet de supporter. Tu sais ce que c’est, dis-moi : tu sais ce que c’est ?

   Il parlait les poings fermés.

-         La rage. La rage te fait serrer les mâchoires et boucler ta ceinture plus près de la peau de ton ventre quand tu as faim. La rage, c’est une grande force. Lorsque nous avons fait la huelga chaque homme s’est aligné, chargé comme un fusil jusqu’à la gueule avec sa rage. La rage, c’était son droit et sa justice. On ne peut rien contre ça.

   Elle comprenait mal ce qu’il disait, mais elle était tout attentive à cette voix sombre qui scandait les phrases y mêlant de temps à autre l’éclat d’un mot étranger.

 

Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée, 1944.

 

   L’expérience cubaine, on le voit, donne à Manuel des convictions qui s’opposent au fatalisme et à la résignation. Il est en décalage avec sa société, ce qui va lui permettre de la secouer. Un dialogue avec sa mère le montre bien :

 

   Délira essuya ses yeux :

   - Hier soir, j’étais assise là où tu me vois ; le soleil était couché, la nuit noire était là, déjà : il y avait un oiseau dans le bois qui criait sans arrêt ; j’avais peur d’un malheur et je songeais ; est-ce que je vais mourir sans revoir Manuel ? C’est que je suis vieille, pitite mouin ; j’ai des douleurs, le corps n’est plus bon et la tête n’est pas meilleure. Et puis la vie est si difficile – l’autre jour je disais à Bienaimé, je lui disais : Bienaimé, comment allons-nous faire ? La sécheresse nous a envahis ; tout dépérit : les bêtes, les plantes, les chrétiens vivants. Le vent ne pousse pas les nuages, c’est un vent maudit qui traîne l’aile à ras terre comme les hirondelles et qui remue une fumée de poussière : regarde ses tourbillons sur la savane. Du levant au couchant, il n’y a pas un seul grain de pluie dans tout le ciel : alors, est-ce que le bon Dieu nous a abandonnés ?

   - Le bon Dieu n’a rien à voir là-dedans.

   - Ne déparle pas, mon fi. Ne mets pas de sacrilèges dans ta bouche.

   La vieille Délira, effrayée, se signa.

   - Je ne déparle pas, maman. Il y a les affaires du ciel et il y a les affaires de la terre : ça fait deux et ce n’est pas la même chose : ça fait deux et ce n’est pas la même chose. Le ciel, c’est le pâturage des anges ; ils sont bien heureux ; ils n’ont pas à prendre soin du manger et du boire. Et sûrement qu’il y a des anges nègres pour faire le gros travail de la lessive des nuages ou balayer la pluie et mettre la propreté du soleil après l’orage, pendant que les anges blancs chantent comme des rossignols toute la sainte journée ou bien soufflent dans de petites trompettes comme c’est marqué dans les images qu’on voit dans les églises.

   Mais la terre, c’est une bataille jour pour jour, une bataille sans repos : défricher, planter, sarcler, arroser, jusqu’à la récolte, et alors tu vois ton champ mûr couché devant toi le matin, sous la rosée, et tu dis : moi untel, gouverneur de la rosée et l’orgueil entre dans ton cœur. Mais la terre est comme un bonne femme, à force de la maltraiter, elle se révolte : j’ai vu que vous avez déboisé les mornes. La terre est toute nue et sans protection. Ce sont les racines qui font amitié avec la terre et la retiennent : ce sont les manguiers, les bois de chêne, les acajous qui lui donnent les eaux des pluies pour sa grande soif et leur ombrage contre la chaleur du midi. C’est comme ça et pas autrement, sinon la pluie écorche la terre et le soleil l’échaude : il ne reste plus que les roches.

   Je dis vrai : c’est pas Dieu qui abandonne le nègre, c’est le nègre qui abandonne la terre et il reçoit sa punition : la sécheresse, la misère et la désolation.

   - Je ne veux plus t’entendre, fit Délira secouant la tête. Tes paroles ressemblent à la vérité et la vérité est peut-être un péché.

 

Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée, 1944.

 

   Après la théorie, la pratique : Manuel, à force d’obstination, trouve l’eau.

 

   Il traversa le couloir de la plaine, il allait vite, il était pressé, il était impatient et il lui semblait que son sang s’engorgeait et essayait de s’échapper par ce tapage sourd dans le plein de sa poitrine.

   « C’est là que les ramiers ont jouqué. Un morne bien boisé, il y a même des acajous, et ce feuillage gris qui fait argenté au soleil, je ne me trompe pas : c’est des bois-trompettes, et les gommiers, naturellement, ne manquent pas, mais de quel côté je vais entrer ? »

   Son oreille le guidait plus que le regard. A chaque pas qu’il dégageait à coups de machette dans l’enchevêtrement des plantes et des lianes, il s’attendait à entendre l’envol effarouché des ramiers.

   Il taillait son chemin de biais, vers le plus touffu du morne. Il avait déjà remarqué ce retrait, ce tassement assombri où les arbres se ramassaient dans une lumière épaisse.

   Une faille abrupte s’ouvrit devant lui. Il la descendit, s’accrochant aux arbustes. Les pierres qui roulèrent sous lui, suscitèrent aussitôt un battement d’ailes multiplié, les ramiers se dégageaient des branchages et par les déchirures du feuillage, il les vit se disperser à tous les vents.

   « Ils étaient plus haut ; il y en avait sur ce figuier là-bas. »

   Manuel se trouvait au bas d’une sorte d’étroite coulée embarrassée de lianes qui tombaient des arbres par paquets déroulés. Un courant de fraîcheur circulait et c’était peut-être pourquoi les plantes volubiles et désordonnées poussaient si dru et serré. Il monta vers le figuier-maudit, il sentait ce souffle bienfaisant lui sécher la sueur, il marchait dans un grand silence, il entrait dans une pénombre verte et son dernier coup de machette lui révéla le morne refermé autour d’une large plate-forme et le figuier géant se dressait là d’un élan de torse puissant ; ses branches chargées de mousse flottante couvraient l’espace d’une ombre vénérable et ses racines monstrueuses étendaient une main d’autorité sur la possession et le secret de ce coin de terre.

   Manuel s’arrêta ; il en croyait à peine ses yeux et une sorte de faiblesse le prit aux genoux. C’est qu’il apercevait des malangas, il touchait même une de leurs larges feuilles lisses et glacées, et les malangas, c’est une plante qui vient de compagnie avec l’eau.

   Sa machette s’enfonça dans le sol, il fouillait avec rage et le trou n’était pas encore profond et élargi que dans la terre blanche comme craie, l’eau commença à monter.

   Il recommença plus loin, il s’attaqua avec frénésie aux malangas, les sarclant par brassées, les arrachant des ongles par poignées : chaque fois, il y avait un bouillonnement qui s’étalait en une petite flaque et devenait un œil tout clair dès qu’elle reposait.

   Manuel s’étendit sur le sol. Il l’étreignait à plein corps :

   « Elle est là, la douce, la bonne, la coulante, la chantante, la fraîche, la bénédiction, la vie. »

   Il baisait la terre des lèvres et riait.

 

Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée, 1944.

 

   La volonté a suffi pour l’eau, mais la réconciliation nécessitera un sacrifice…

 

   Les deux femmes s’assirent. La plaine était couchée à leurs pieds dans l’embrasement de midi. A leur gauche, elles apercevaient les cases de Fonds-Rouge et la tache rouillée de leurs jardins entre les entourages. La savane s’étendait comme une esplanade de lumière violente. Mais à travers la plaine courait la saignée du canal vers les bayahondes éclaircis à son passage. Et si on avait de bons yeux, on pouvait voir dans les jardins la ligne des rigoles préparées.

-         C’est là qu’ils sont, dit Annaïse, tendant le bras vers un morne boisé. C’est là qu’ils travaillent.

   Le tambour exultait, ses battements précipités bourdonnaient sur la plaine et les hommes chantaient :

   Manuel Jean-Joseph, ho nègre vaillant, en-hého !

-         Tu entends, maman ?

-         J’entends, dit Délira.

   Bientôt cette plaine aride se couvrirait d’une haute verdure ; dans les jardins pousseraient les bananiers, le maïs, les patates, les ignames, les lauriers roses et les lauriers blancs, et ce serait grâce à son fils.

   Le chant s’arrêta soudain.

-         Qu’est-ce qui se passe ? demanda Délira.

-         Je ne sais pas, non.

   Et puis une énorme clameur jaillit.

   Les femmes se levèrent.

   Les habitants surgissaient en courant du morne, ils lançaient leurs chapeaux en l’air, ils dansaient, ils s’embrassaient.

-         Maman, dit Annaïse d’une voix étrangement faible. Voici l’eau.

   Une mince lame d’argent s’avançait dans la plaine et les habitants l’accompagnaient en criant et en chantant.

   Antoine marchait à leur tête et il battait son tambour avec orgueil.

-         Oh Manuel, Manuel, Manuel, pourquoi es-tu mort ? gémit Délira.

-         Non, dit Annaïse et elle souriait à travers ses larmes, non, il n’est pas mort.

   Elle prit la main de la vieille et la pressa doucement contre son ventre où remuait la vie nouvelle.

 

Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée, 1944.

 

   Manuel a rompu le cycle de la haine et de la vengeance, et il a lui aussi empêché le renouvellement d’une malédiction qui cette fois ne doit rien aux forces occultes.

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