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L'image qui sert de décor à ce blog est un tableau de l'artiste haïtien Frantz Zéphirin (Arrivée des loas), dont d'autres oeuvres sont
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Le chaos… et l’espoir
Ces dernières années, les seules informations que les journaux télévisés français diffusent sur Haïti concernent les troubles politiques, les cyclones, les inondations, l’extrême misère. Pour ceux qui ne connaissent rien du pays, le portrait dressé est plus qu’effrayant, et pour ceux qui connaissaient déjà la dictature des Duvalier père et fils, la terreur instaurée par leur milice (les tontons macoutes), ou encore l’importance du vaudou (guère plus rassurant pour l’occidental), l’image récemment véhiculée ne fait que confirmer l’idée qu’Haïti est un pays de chaos.
La réalité haïtienne s’impose aux écrivains d’une façon pesante. Ils pourraient tous, d’une certaine manière, revendiquer les propos tenus par Fernand Hibbert, l’un des premiers d’entre eux dont il est question dans d’autres notes, en préambule à son roman Séna, publié en 1905 : « On le croira difficilement, mais j’ai écrit ces Scènes de la Vie Haïtienne, malgré moi, je les publie malgré moi […] Ceux qui s’imaginent qu’ils font ce qu’ils veulent dans la vie, objecteront que je manque de volonté – croyez que j’accepte le reproche avec humilité. » Comme ailleurs donc les écrivains haïtiens appuient là où ça fait mal, et certains textes évoquant ce chaos prennent des allures d’exorcisme. La tentative de dire par la poésie l’insoutenable, plus que de la complaisance morbide, semble refléter une volonté de le dominer, de le vaincre. Il s’agit bien d’amour.
Commençons par le poète Frankétienne, dont l’œuvre inclassable, mêlant parfois texte, collage et dessin, est aussi peu connue qu’elle est par ailleurs reconnue et saluée comme l’œuvre d’un génie, appréciation à laquelle je souscris volontiers mais que je soupçonne d’être un moyen de se débarrasser de l’ovni et de se dispenser de l’affronter. Voici un extrait d’un ouvrage poétique mêlant français et créole, que son auteur appelle, comme un grand nombre de ses œuvres, une spirale :
Pays lapidé dilapidé ruiné au blanc des os.
Pays des saintes misères et des luxes agaçants.
Pays des paradoxes inouïs et des contrastes insupportables.
Pays matelotage féroce à l’oblique du dehors et du dedans.
Pays cancan curiosité à travers la fente obscure de nos fantasmes érotiques.
Pays béance qui saigne à l’envers du silence.
Pays complicité pornographique des corps décapités.
Pays musique flûtée des langues coupées.
Pays tunnel en cul-de-sac.
Pays voyage tortueux des culs-de-jatte.
Pays carcan de nos servitudes et de nos tares séculaires.
Pays bossu de nos mirages insulaires.
Pays des connivences barbares entre l’eau et le feu.
Pays des alliances et des dissonances.
Pays des miracles époustouflants.
Pays promiscuité des beautés infernales et des laideurs sublimes.
Pays des horreurs esthétiques et des divines blessures.
Pays enchaîné supplicié au carrousel de la malédiction.
Pays subtil nageant moelleusement dans le silence velouté des pièges fascinants.
Pays perdu suspendu entre dièse et bémol.
Pays noyé dans la graisse d’un cauchemar millénaire.
Pays miroir soûlé miroir brisé dans le bordel des dieux paillards.
Pays fêlure assiette porcelaine vaisselle faïence dans l’antique zizanie des zombis somnambules et des ombres débraillées.
Pays folie qui passe et repasse en dansant nuit et jour dans mes rêves déraillés.
Un très étrange pays tuatoire.
Un grave pays repu de malheurs obèses et d’ordures pathétiques.
Frankétienne, Voix Marassas, 1998.
N’en jetez plus, serait-on tenté de dire. D’autres, comme Frankétienne l’a d’ailleurs fait dans son œuvre la plus impressionnante, L’Oiseau schizophone, insistent sur la folie morbide des avides de pouvoir et de leurs partisans, des petits chefs, les rapports sociaux étant encore marqués par le modèle hérité de l’esclavage, à savoir que le vrai pouvoir est avant tout le pouvoir de contraindre, de rabaisser, voire d’humilier. Faisons un petit tour du côté d’un romancier poète édité depuis plusieurs années chez Actes Sud, Lyonel Trouillot :
Voilà. Monsieur, cela commença par un grand coup de vent. Forcément. Toutes nos histoires commencent par des coups de vent comme en un tourbillon de légendes paresseuses. Amoncellement d’oiseaux oisifs, nous sommes les nains du mémorable, les meilleurs artisans de la contrefaçon. Un coup de vent par-ci, un coup de vent par-là, nous procédons par divination, cumul de bribes incantatoires. Notre histoire est un justaucorps, un étouffoir, un grand feu qui brûle, un calypso d’apocalypse menant campagne touristique, mesdames, messieurs, venez-y voir : ce n’est pas un pays ici mais fabrique d’échouages épiques, un lieu-dit, un herbage, précipice pour danseurs de corde, colin-maillard d’aveugles nés avec la folie des grandeurs, salaise rance, jarre sous terre, poudre de terre à rabattre le caquet des montagnes en bonnes mesures comestibles pour gueules en croix d’enfants malades accroupis dans l’attente de folles épiphanies, se tenant mal, noyés pareils, englués dans leurs mares au diable.
Un peu plus loin :
Voyez-vous, monsieur, vingt-sept mille kilomètres carrés de haine et de désolation, un peu plus en comptant toutes les îles adjacentes, rien n’y fait, monsieur, la haine croît plus vite que les arbres. A peine les enfants commencent-ils à parler que ça leur pousse dans la voix, je te cracherai dessus, je t’étriperai, je t’empalerai sur mon cactus en rouge et bleu et te sacrerai roi, porte-drapeau, vedette des derniers abattoirs, et ton crâne réduit en bouillie coulera comme une sauce matelote, j’en vendrai les restes à l’encan en guise de beurre d’arachide. Voilà vingt ans que je tiens bordel ici, que je la vois grandir dans la fatigue des filles, dans les regards des clients, ici même, dans la maison du plaisir, la meilleure de la place, je veille sur tout, le rendement, la propreté, ici même la haine s’est installée, je l’entends rôder dans les couloirs, je la sens qui épie par le trou des serrures. On arrive presque à la toucher. Une chose flasque, un chancre, un voile d’araignée venimeuse. Une chose molle et solide comme la crotte de cheval. Comme un cadavre qui suinte. On vous dira que cela a commencé avec l’armée, cinq fois qu’ils sont venus ici perquisitionner, fouiller, arrêter des clients, des filles, chercher de fictifs dépôts d’armes, emmener un homme accusé d’avoir murmuré contre le grand dictateur Décédé Vivant-Eternellement. Des fois, ils réquisitionnaient le bordel, les chambres, l’alcool, les filles, vantaient pendant des nuits leur habileté de tortionnaires. Mais personne n’est né militaire, c’est peut-être simplement une histoire de microbes cachés dans l’eau et le gros pain, un problème de corruption du lait maternel, ou peut-être que les femmes ne faisant plus l’amour de leur plein gré les enfants naissent tout ridés avec des mains comme des couteaux, des étouffoirs au bout des bras. De mon temps on naissait matelot, tailleur ou apprenti potier. Maintenant on naît soldat de la garde, officier du jour, on travaille dans la chair humaine par avarice d’épaulettes. Et les autres qui attendaient le jour et l’heure de la revanche, du payback. Il y a des gens ici qui ne vivent que pour tuer, pouvoir tuer à leur tour, rendre la mort à la mort. Il est des gens ici qui n’espèrent même plus un meilleur sort, un emploi stable, une femme, un homme, un vrai toit, un pays, une citoyenneté. Ils n’ont plus qu’une grande rage, s’ils s’arment de courage pour le réveil du lendemain, c’est pas qu’ils rêvent d’un début mais d’une fin : mon Dieu, faites que j’assiste au déclin, à la mort de l’autre.
Lyonel Trouillot, Rue des pas perdus, 1996.
Les titres sont éloquents : Rue des pas perdus, ici, A l’angle des rues parallèles, pour un roman de Gary Victor, comme s’il s’agissait d’évoquer un non-lieu, un pays impossible, fantomatique, inexistant à force de côtoyer le néant. Gary Victor est un romancier chez qui on pourrait distinguer une période où, quoique s’appliquant à montrer les travers de sa société, il y trouvait tout de même des forces de vie, notamment à travers son héros populaire, séducteur, généreux, Sonson Pipirit, forces qu’il exprimait avec une certaine jubilation, et une période plus récente où, laissant un peu de côté son talent de conteur, il semble ne plus déceler autour de lui que des forces destructrices, s’abandonnant à la peinture des côtés les plus sombres de son pays. Dans Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin, le personnage principal, Adam Gesbeau, interné pour avoir basculé dans la schizophrénie, a des hallucinations qui font se mêler passé et présent :
Cette scène ne doit pas être réelle. C’est sans doute un effet de ces saloperies que me fait prendre de force le docteur Papon. La rivière que je vois n’existe plus. Elle est asséchée depuis plusieurs années en raison des coupes du bois en amont et de la construction anarchique de bidonvilles sur tout le versant qui alimentait le cours d’eau. Maintenant, c’est un ravin, une décharge publique, une accusation véhémente à la face des hommes zombis de cette cité. « La raison peut te jouer parfois de sales tours », me dit quelqu’un. C’est la voix de mon père. Je me retourne le cœur battant. Je le vois, assis sur un tronc d’arbre qu’une récente crue a dû déposer sur la berge. Il porte le béret blanc qu’il a toujours affectionné, une simple chemisette, un short et des souliers de sport. « Ce pays a l’éternité pour résoudre ses problèmes, me dit mon père. Ne l’oublie jamais. » Il veut certainement sous-entendre que je n’ai qu’une vie et que je ne dois avoir cure des problèmes des politiciens qui, tous, s’imaginent un jour sur le fauteuil du Président Eternel pour renouveler cette sempiternelle comédie qui se joue sous les yeux de millions de zombis. Nous sommes restés assis, longtemps, l’un près de l’autre, sans dire un mot. Il est légèrement en retrait par rapport à moi, si bien que je dois tourner légèrement la tête pour l’apercevoir. Mais je ne le fais pas craignant que ce geste le fasse disparaître. J’ai quand même conscience que cette scène n’est qu’un songe, une hallucination ou tout simplement une réminiscence. Je ne dois pas bouger pour qu’elle dure afin que je puisse tirer le plus possible de la situation. Une légère odeur de tabac s’insinue dans l’air. Je devine que mon père a allumé une cigarette. La rivière me captive. Je me dis que c’est une situation intéressante, celle de vivre un présent où on connaît l’avenir. Cette rivière dans quelques années n’existera plus. Ces femmes pour laver leur linge devront se lancer dans la guerre de l’eau autour de rares fontaines publiques ou guetter les fuites dans les canalisations d’eau potable. Les enfants qui s’ébattent dans l’eau et qui se poursuivent à grand renfort de cris n’auront bientôt même plus le souvenir de ce lieu paisible et paradisiaque. Le fait de connaître le passé aurait dû m’insuffler un sentiment de puissance. C’est tout le contraire. Je me sens faible, désarmé, à la merci de ce destin inéluctable. Je hais soudainement mon père. Pourquoi répète-t-il cette même connerie : « Ce pays a l’éternité pour résoudre ses problèmes. »
Gary Victor, Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin, 2004.
La folie, les zombis, deux thèmes très présents dans la littérature haïtienne, la première se révélant dans certaines œuvres, notamment quelques romans de Trouillot, la seule échappatoire, les seconds (ceux qui lisent le créole peuvent à ce sujet se plonger dans Dezafi, de Frankétienne, les autres se contenteront de l’adaptation en français, Les affres d’un défi) symbolisant, en tant qu’esclaves résidant entre la vie et la mort, la servitude mentale dont les Haïtiens, après plus de deux cents d’une indépendance arrachée au maître français, seraient encore victimes. D’ailleurs, la longueur du calvaire haïtien le fait parfois assimiler, dans la population comme chez les Haïtiens, à une véritable malédiction, ou même au prix qu’ils doivent payer pour leur révolte. Le même Gary Victor, dans la première période que j’ai peut-être artificiellement distinguée mais que je préfère, entre nous soit dit, parce que se complaisant moins dans le désespoir, même si, peut-être, son auteur la considère aussi comme moins aboutie, le même Gary Victor, disais-je, évoque dans Un octobre d’Elyaniz, une cérémonie se déroulant dans un monde au-delà des apparences, visant à renouveler l’antique malédiction qui pèse sur le pays, et que Sonson Pipirit veut empêcher :
Personne ne fit attention à l’homme qui courait en bousculant les gens, se faufilant avec adresse entre les tonèl sans renverser les énormes chaudières dans lesquelles se préparaient des mets à l’odeur épicée. Il s’extirpa de la foule comme la bave d’un volcan à l’air libre et il se mit à chercher une place dans la file interminable s’avançant lentement vers l’autel. A sa vue, les hommes et les femmes se trouvant déjà dans la ligne se pressaient encore plus les uns contre les autres pour ne pas lui laisser l’espace où il pourrait s’incruster. Pendant qu’il se démêlait, l’air hagard, à la recherche d’une place dans la file, il remarquait des visages qu’il connaissait, des visages qu’il avait vus dans des livres d’histoire, comme si le passé ce soir revivait pour le renouvellement de la Malédiction. Il y avait des hommes en habits de généraux de la guerre de l’Indépendance, des sénateurs au premier temps de la République, des présidents, des candidats à la présidence avoués et inavoués, éternels rebelles et fomentateurs de révoltes, de jacqueries, de complots, de coups d’Etat et de coups de force, des chefs chanpwèl, des bòkò, des ougan, des prêtres, des pasteurs, des monseigneurs, des bourgeois et des gueux, des défenseurs des droits de l’Homme, des intellectuels, des médecins, des avorteurs, des charlatans, des millionnaires et des communistes, des moralistes, des homosexuels, des putains, des macoutes et des démocrates, des chefs de partis politiques, d’autres sénateurs et députés. Il courait toujours, la pierre du bayakou lui brûlant la paume. Il était à la fois Sonson Pipirit et Elyaniz, Sonson Pipirit et Madan Sorel, Sonson Pipirit et le bayakou, Sonson Pipirit et tous ceux sur cette terre ayant combattu pour mettre fin au règne de la Bête.
[…]
Plusieurs mains vigoureuses s’emparèrent brutalement de lui, et on le traîna par les pieds, tel un animal, jusqu’à l’autel, sans se soucier des pierres et des raje déchirant son corps. On le força à se mettre debout et Jeveron l’examina longuement, un sourire carnassier sur son visage bestial. Son regard flou de Jeveron donna l’impression de s’attarder un instant sur la main gauche de Sonson Pipirit, main que le jeune homme s’obstinait à garder fermée. Pipirit fut à peine étonné de constater que les vieillards à qui il avait parlé en venant ici n’étaient autre que Jeveron.
- Bay sak nan men-w lan si-w vle la vi-w (donne ce qui est dans ta main si tu tiens à ta vie), ordonna le bòkò.
Sonson Pipirit cracha vers Jeveron pour signifier son mépris. Le bòkò fit un signe aux militaires qui forcèrent trois personnes à venir s’agenouiller devant lui. Pipirit sentit tout son courage l’abandonner quand il vit qu’il s’agissait de Kakadyab, d’Orélus et de la vieille femme qui l’accompagnait. Pendant que cette scène se déroulait, la file continuait à avancer, les gens à la queue leu leu venant honorer le parchemin.
- Tu vas savoir ce qui t’attend, dit Jeveron en tirant la machette à sa ceinture.
Il s’approcha de la granmoun.
- On m’avait averti que tu viendrais… Tu sais le châtiment qui t’attend… Si tu me dis où se trouve cet esprit qui rôde dans les parages, tu auras la vie sauve.
La granmoun tenta en vain de soulever sa tête retenue par la main énorme d’un soldat.
- Au lever du soleil, les chiens se disputeront tes os Jeveron, cria-t-elle.
La lame de la machette de Jeveron décrivit un demi-cercle à la vitesse de l’éclair et Pipirit, horrifié, vit la tête de la granmoun se détacher de son cou. Pendant que le corps décapité se débattait dans un flot de sang noirâtre, Jeveron revint vers Sonson Pipirit.
- Bay sak nan men-w lan, ordonna-t-il encore une fois.
Sonson Pipirit ne parvint plus à maîtriser la nausée montant de la profondeur de son être. Il vomit pour extirper de lui et de cette terre une puanteur si poisseuse qu’il avait l’impression de pouvoir la palper et la modeler tout comme le bayakou sculptait des figurines représentant dans son esprit ceux qui faisaient partie de l’élite de ce pays. Il sentit à peine sa main gauche qu’on lui forçait à maintenir à l’horizontale. Dans un dernier sursaut d’énergie, il garda sa main fermée sur la pierre du bayakou comme si elle représentait le dernier espoir d’une humanité oubliée et assassinée.
- On commence par la main, ricana Jeveron.
Il leva sa machette en visant le poignet. Quand la lame atteignit la peau de Sonson Pipirit, la pierre dans sa main explosa en une sorte de nuée aveuglante. Celle-ci s’enroula autour de la machette pour se transformer en une couleuvre argentée éblouissante qui plongea vers le firmament. Sous les regards épouvantés de Jeveron, le ciel aussitôt cessa d’être un spectacle figé, car, plusieurs météorites lacérèrent la voûte céleste de leur course folle. Sonson Pipirit, égaré, touchait sa main gauche, ne pouvant croire à ce miracle qu’il attribua finalement à la pierre du bayakou qui avait disparu. Jeveron se précipita vers l’autel pour s’emparer du parchemin tout en criant à ceux qui s’avançaient pour venir signifier leur accord ay renouvellement de la Malédiction de s’arrêter. Une etwal filant, plus terrifiante que les autres, traversa le ciel d’Est en Ouest puis glissa avec un sifflement assourdissant vers la Terre pour exploser au-dessus de l’autel, embrasant Jeveron et le parchemin dans un feu tumultueux à odeur de soufre qui se propagea le long de la file humaine toujours interminable comme si celle-ci était une traînée de poudre. Les brasiers, excités par une brise violente, déversèrent sur les lieux des nuées d’étincelles et les participants à cette macabre cérémonie se mirent à prendre feu pareils à des poupées de chiffons. Des soldats couraient dans tous les sens, tentant d’échapper vainement à cette colère descendue du ciel. Kakadyab, tout d’abord étourdi par cette succession d’événements, fut cette fois le premier à retrouver sa lucidité. Il saisit Orélus et Pipirit chacun par un bras et il les entraîna dans une fuite éperdue qui devait les éloigner de ces lieux transformés en charniers. Ils ne s’arrêtèrent que lorsqu’ils ne purent trouver en eux les ressources mentales et physiques pour continue. Maintenant que le danger était momentanément écarté, ils se laissèrent choir sur le sol humide, incapables de prononcer un mot. Loin derrière eux, le feu gagnait du terrain détruisant tout ce qui vivait en ces lieux immondes comme si les dieux avaient enfin décidé de purifier cette terre toujours vouée au Mal.
Gary Victor, Un octobre d’Elyaniz, 1991.
Le thème on ne peut plus traditionnel du pacte avec le diable est ici revisité et étendu à tout un peuple, ce qui témoigne de l’obsession du mal chez bon nombre d’Haïtiens, ou disons de la certitude que le diable est à l’œuvre dans le monde, particulièrement dans leur pays, et qu’il a de très nombreux serviteurs. « Le mal existe » ai-je entendu dire souvent. Il reste à se figurer la difficulté de se construire en tant qu’individu dans un monde qui vous broie, dans cette conscience d’un mal omniprésent (certains évangélistes états-uniens affirment sans rire que les problèmes du pays sont dus à ce pacte conclu par Haïti avec le diable à travers le vaudou !). On peut noter aussi que tous les textes cités jusqu’ici sont récents car le désespoir et la malédiction sont des thèmes sans doute liés au fait qu’après les années de dictature duvaliériste, un réel espoir a germé dans la population, mais que cet espoir a été déçu, trahi, et que le pays s’est enfoncé un peu plus dans le marasme.
Cependant Sonson Pipirit fait échouer le renouvellement de la Malédiction. En 1991, Gary Victor se livre moins à l’analyse de la nature du mal, envisagé de façon assez banale en fait, pour montrer davantage les forces qui peuvent le faire échouer. En tout cas, il y a un espoir au bout du tunnel, et c’est un aspect qu’on va retrouver chez d’autres auteurs, évidemment. Pourtant, juste avant, pour que tableau soit un peu plus complet, nous allons poursuivre par des évocations moins fantastiques mais plus crues de la misère matérielle et morale.
Louis-Philippe Dalembert, écrivain haïtien exilé comme beaucoup d’autres (le thème de l’exil sera traité dans une autre note), pendant un temps hébergé à la Villa Médicis, nous donne à voir, à suivre, dans le roman Le crayon du bon Dieu n’a pas de gomme, un narrateur qui revient en Haïti après des années à l’étranger, sur les traces de son enfance, de son identité. Il cherche notamment à savoir ce qu’est devenu Faustin, un cireur de chaussures qui a marqué son enfance, dont il voudrait retrouver l’histoire, mais devant l’inanité de la tâche il est contraint de reconstruire lui-même cette histoire par les ressorts de l’imaginaire, lui inventant un destin symbolique, dans une certaine mesure, du pays lui-même. Faustin, donc, après son mariage dans une petite ville de province, vient à la capitale pour s’y installer (sa femme doit le rejoindre plus tard) et il est guidé dans un bidonville qui n’est pas sans rappeler Cité Soleil, celui dont les médias se repaissent les rares fois où ils évoquent Haïti, donnant ainsi l’impression au téléspectateur en demande d’images simples à classer dans des cases bien déterminées, que le pays n’est que cela :
Le regard peu habitué de Faustin traversa le début du crépuscule pour se poser sur les champignons ratatinés qui croupissaient à un mètre cinquante des alluvions, mélange macabre d’exode et de désillusion. Les tôles rouillées des toitures et des parois, maintenues par des bouts de bois et de grosses pierres plates, grinçaient au moindre souffle du vent. Juste à côté, des gamins en haillons jouaient dans la boue. D’autres déchiraient à belles dents des mangues racornies, assis dans le creux de pneus usagés ou sur un vieux tronc d’arbre amené là par quel sacré-nom-de-Dieu de miracle, écrasant un tas d’immondices en décomposition. Des hommes rapiéçaient avec des morceaux de carton et de polystyrène les palissades des cahutes, avec une lenteur qui montrait bien leur peu d’empressement à en finir : ils discutèrent un bon coup avant de se passer l’objet, le marteau ou la planche, dont ils semblaient avoir besoin pour poursuivre leur ouvrage. Des femmes, vieillies avant l’âge, sortaient des seins flétris de leurs caracos en guenilles ; tout en s’adonnant à des travaux divers, elles allaitaient la marmaille juchée au travers de leurs hanches. L’une d’elles, le cul perdu dans un fossile de chaise dépaillée, tirait rudement sur la tignasse d’une fillette qui lui tournait le dos, accroupie entre ses jambes. Celle-ci poussa des miaulements de chat dont on aurait marché sur la queue. « La ferme ! éructa la mégère. Qui t’avait demandé d’aller drivailler dans la gadoue, comme un cochon ? Tu paies tes inconséquences maintenant. » Le peigne s’enfonça de nouveau dans les cheveux, s’y emmêla, se débattit, en ressortit vainqueur, une touffe accrochée à ses dents. Cette fois-ci, l’enfant hurla carrément de douleur. « Tu vas la boucler ou je te fous une trempe ? » Joignant le geste à la parole, la femme laissa tomber un poing lourd sur le dos de la fillette. Bruit sourd, qui n’attira l’attention de personne d’autre que celle de Faustin. Pendant que la gamine pleurait, la sibylle s’essuya la main dans un pan de sa robe, attrapa un morceau de pain sec qu’elle enfourna, la tête penchée en arrière, dans un geste théâtral.
Devant Faustin, l’ancien camarade de l’usine sucrière de Yaguana jouait à la marelle. Sa frêle silhouette sautait avec une extrême agilité d’une pierre à l’autre. Ouverts à l’horizontale, ses longs bras maigres lui apportaient le contrepoids nécessaire pour qu’il pût rester en équilibre tout en se déplaçant. Il avait l’adresse d’un joueur de football, ses pieds évitaient mine de rien les flaques d’immondices en état de putréfaction avancée. Son talent consistait à progresser avec célérité tout en saluant les connaissances d’une inclination de la tête. Nu comme un ver, un gamin s’étira paresseusement sur le seuil d’une porte, dont les battants étaient retenus par un cintre à moitié dénoué. Son buste, porté en avant, donnait à voir une maigreur affligeante. On eût dit que, s’il forçait un peu plus, les côtes transperceraient la peau. Son sexe en tire-bouchon pendait entre des cuisses qui faisaient à peine la grosseur d’un avant-bras d’adolescent bien nourri. « Bonjour, tonton, lança-t-il dans un sourire qui illumina comme un éclair la tristesse de son regard. – En forme, Jeanjean ? »
La puanteur sourdait du sol transformé en un immense marigot. Faustin avait l’impression qu’à chaque bond, la pierre allait s’enfoncer avec son pied, mais au dernier moment, elle résistait toujours, laissant sur la pointe de son mocassin un filet de gadouille ou de crotte de chien, voire les deux à la fois. A force de promener les yeux partout, Faustin faillit atterrir dans la fange, mais ses mains, comme par miracle, vinrent se heurter à quelque chose de dur. Il leva les yeux et vit un arbre tout rabougri qui avait poussé là on ne savait trop comment. Il regarda par terre : les pelures de fruits, la boue qui n’avait plus de couleur, les vers de terre, longs d’une bonne vingtaine de centimètres, qui y grouillaient, indifférents à toute présence humaine, les rats fourrant dans ces galettes des dieux un museau de gourmet… Il sentit son estomac se retourner comme une vieille chaussette : il eut cependant le réflexe de s’arracher à la contemplation morbide avant que de se mettre à vomir.
Allez, un dernier petit tour dans l’horrible, pour s’en débarrasser.
Roger Dorsinville a fait une carrière dans la diplomatie qui lui a fait découvrir l’Amérique latine puis l’Afrique de l’ouest, notamment le Sénégal et le Libéria où il a été conseiller culturel. Cela explique que sa production parle en grande partie de l’Afrique. Dans une autre note j’évoquerai le roman Renaître à Dendé, à propos de la condition féminine. Mais il s’est aussi tourné vers son pays, par exemple dans Les Vèvès du Créateur, roman étonnant par sa forme, par le mélange des genres… je vous laisse en juger :
Voici, par exemple, que monte de derrière l’horizon une forme de femme. Elle est parfaite, rythmiquement belle. (Toutes les jeunes femmes sont belles, leur jeunesse y suffit. Il y en a de parfaites : celle-là était de celles-ci. On ne la décrira pas ; cette suggestion devant y suffire.) A peine était-elle apparue que le Temps, s’ébrouant dans une nuée de papillons, l’accoupla et aussitôt la rendit à la vie, vieille, ridée, vidée de ses seins, les fesses flasques. Le rythme de sa démarche dansante n’était plus qu’un souvenir qu’on ne pouvait ajuster à ce qu’elle était devenue. Ce fut l’œuvre d’un instant, qu’est-ce qu’un instant pour le Temps ? Le temps de prendre est celui d’avoir absorbé ; le temps de la vieillir avait été celui de l’avoir touchée. Et dirons-nous que ce qui sort de la main du Temps est toujours bel et bon, comme les séquoias, comme le vin, comme un tableau de maître, comme un stradivarius ? Parfaite, si l’on veut, cette forme déjetée toute en os et flasque et toute en vieux crin, sans lustre, toute martelée, bosselée, bossue, toute cagneuse et toute dérythmée. Parfaite, si l’on veut, cette créature du Temps, démonstration du désaccord des formes. Et l’on voit bien que le Temps n’avait pas vieilli, si vieillir est perdre ses prises et sa puissance. C’est le Créateur qui dans ses limitations l’avait perçu vieux, tel un bonhomme que les vents auraient pu enlever, que le vide aurait pu aspirer.
[…]
Pour n’avoir pas créé d’école, ce Créateur-ci n’en avait pas moins sur ses talons des disciples qui se réclamaient de son nom. Sur leurs panonceaux ils affichaient « créateur suprême, prophète voyant, équilibriste. » Tout cela un jour, un enfant l’avait barré et remplacé par sept capitales : MENTEUR ! La femme dont l’issue désastreuse des mains du Temps avait déclenché la peur et les réflexions du Créateur, était repartie en clopinant. Désertant les endroits premiers où avait rayonné sa beauté, elle se trouva dans un quartier très pauvre, peuplé, comme toutes les zones de misère, d’enfants dépenaillés n’ayant rien à faire de leur temps que d’être méchants envers tous ceux qui, minables et déjetés, manquaient à leurs yeux d’autorité sociale. Ils s’étaient mis à chahuter la vieille et l’un d’eux lui enleva son bâton. Elle trébucha et tomba, se raccrochant désespérément à son tortionnaire, faisant à celui-ci involontairement une estafilade d’un ongle crochu et sale. Elle se releva péniblement du mélange de poussière, de crottin, de plaques boueuses laissées par de sales vidanges, et après avoir retrouvé son bâton, que nulle main charitable ne lui avait rendu, elle s’en alla toute tremblante, toute cassée, en grommelant d’une voix faible des interjections qui allaient passer pour des malédictions.
N’était-elle pas une sorcière ? Comment ne pas être une sorcière quand on a été si misérablement vaincue, déroutée de l’image de Dieu ? Les quolibets, les jets de cailloux, de pelures, de noyaux, de mangue et d’avocat accompagnèrent sa sortie…
Puis ce fut rapide. Dire « rapide », c’est évoquer le temps. Qu’est-ce que le temps d’incubation dans un quartier sale où microbes, bactéries et virus montent la garde dans chaque cellule du vivant ?
La vieille était à peine sortie d’un après-midi mi-joyeux mi-inquiet de quolibets, et d’adresse au lancer contre une cible mouvante, que l’enfant blessé par ses ongles tomba raide mort de tétanos. Et s’éleva contre la sorcière une grande rumeur, une grande fureur. Une sorcière, celle dont la peau fut rayonnante, dont les dents furent si blanches, la porcelaine et le nacre mêmes, à qui ne restaient que des chicots. Une sorcière, celle qui marchait rythmiquement entraînant les regards et les cœurs dans son sillage. Contre elle se jetèrent des hommes, des femmes, qui, sous prétexte de parenté endeuillée, de voisinage compatissant, formèrent une meute. On délesta de son bâton la vieille tremblottante ; de son bâton on fit des verges pour la battre, puis fouetter la poussière qui au-dessus de sa forme étendue avait fait un tumulus. Elle fut remise sur ses pieds, par des mains rudes qui, de plus, la coiffèrent du cercueil de l’enfant en route vers le cimetière. Là, à peine avait-on descendu le cercueil dans le trou hâtivement creusé, que la tête de la vieille sauta sous la lame d’une machette preste.
Le fait divers fut à la une un après-midi, rien qu’un, et oublié des éditions du lendemain. Nul n’avait pensé à commenter la vanité, l’imbécillité, mais aussi l’irrépressibilité d’une injustice sommaire prolongeant celle où baignait la société.
Roger Dorsinville, Les Vèvès du Créateur, 1989.
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