A ce stade une remarque s’impose : l’amour dans les textes précédents prend souvent toute son importance non pour lui-même, mais comme moyen, de survivre, de mieux vivre, de prendre le pouvoir, de se libérer d’un monde pesant, de se trouver et de se perdre. Il ne faut pas en déduire qu’il n’existe pas en Haïti dans sa version romantique. Un certain sens du tragique, de la fatalité, permet aux Haïtiens d’accepter tout autant le pragmatisme que la passion dévorante ou l’amour absolu. En gros, ça n’est pas si différent d’ailleurs, alors pourquoi une page spéciale sur l’amour ? Pour le plaisir de découvrir des textes riches comme par exemple ceux de Jaques Roumain. Gouverneurs de la rosée est le Roméo et Juliette haïtien, avec une dimension sociale supplémentaire, une peinture de la réalité paysanne (certes un peu idéalisée) et de la catastrophe écologique haïtienne. Manuel revient dans son village après 15 ans d’absence à couper la canne à Cuba. Il retrouve des collines pelées, asséchées, mais il va aussi trouver autre chose. Le voici marchant sur le chemin de terre qui va le mener à sa maison, à la plus grande surprise de ses parents :
C’est là qu’il la rencontra. Elle avait une robe bleue rétrécie à la taille par un foulard. Les ailes nouées d’un mouchoir blanc qui lui serrait les cheveux, couvraient sa nuque. Portant sur sa tête un panier d’osier, elle marchait vite, ses hanches robustes se mouvant dans la mesure de sa longue foulée.
Au bruit de ses pas, elle se retourna, sans s'arrêter, laissant voir son visage de profil et elle répondit à son salut par un « Bonjour M sieur » timide et un peu inquiet.
Il lui demanda, comme s'il l'avait vue d'hier, - car il avait perdu les usages, - comment elle allait. - À la grâce de Dieu, oui, fit-elle.
Il lui dit :
— Je suis des gens d'ici : de Fonds-Rouge. Il y a longtemps que j'ai quitté le pays ; attends: à Pâques, ça fera quinze ans. J'étais à Cuba.
— Comme ça... fit-elle faiblement. Elle n'était pas rassurée par la présence de cet étranger.
— Quand je suis parti, il n'y avait pas cette sécheresse-là. L'eau courait dans la ravine, pas en quantité pour dire vrai, mais toujours de quoi pour le besoin, et même parfois, si la pluie tombait dans les mornes, assez pour un petit débordement.
Il regarda autour de lui.
— Parece une véritable malédiction, à l'heure qu'il est.
Elle ne répondit rien. Elle avait ralenti pour le laisser passer, mais il lui laissa le sentier et marcha à ses
côtés.
Elle coula vers lui, de biais, un coup d'œil furtif.
« C'est trop de hardiesse », pensait-elle ; mais elle n'osait rien dire.
Comme il allait sans prendre garde à ses pas, il buta contre une grosse roche qui affleurait et se rattrapa en quelques petits bonds assez ridicules.
— Ago ! dit-elle, éclatant de rire.
Il vit alors qu'elle avait de belles dents blanches, des yeux bien francs et la peau noire très fine. C'était une grande et forte négresse, et il lui sourit.
— Est-ce que aujourd'hui, c'est jour de marché ? demanda-t-il.
— Oui, à la Croix-des-Bouquets.
— C'est un grand marché. De mon temps, les habitants sortaient de tout partout pour aller le vendredi dans ce bourg-là.
— Tu parles du temps longtemps, comme si tu étais déjà un homme d'âge.
Elle s'effraya aussitôt de son audace. Il dit, plissant les paupières, comme s'il voyait se dérouler devant lui un long chemin :
— Ce n'est pas si tellement le temps qui fait l'âge, c'est les tribulations de l'existence: quinze ans que j'ai passés à Cuba, quinze ans à tomber la canne, tous les jours, oui, tous les jours, du lever du soleil à la brune du soir. Au commencement on a les os du dos tordus comme un torchon. Mais il y a quelque chose qui te fait aguantar, qui te permet de supporter. Tu sais ce que c'est, dis-moi : tu sais ce que c'est ?
Il parlait les poings fermés :
— La rage. La rage te fait serrer les mâchoires et boucler ta ceinture plus près de la peau de ton ventre quand tu as faim. La rage, c'est une grande force. Lorsque nous avons fait la huelga chaque homme s'est aligné, chargé comme un fusil jusqu'à la gueule avec sa rage. La rage, c'était son droit et sa justice. On ne peut rien contre ça.
Elle comprenait mal ce qu'il disait, mais elle était tout attentive à cette voix sombre qui scandait les phrases y mêlant de temps à autre l'éclat d'un mot étranger.
Elle soupira :
— Jésus Marie la Sainte Vierge, pour nous autres, malheureux, la vie est un passage sans miséricorde dans la misère. Oui, frère, c'est comme ça : il n'y a pas de consolation.
— En vérité, il y a une consolation, je vais te dire : c'est la terre, ton morceau de terre fait pour le courage de tes bras, avec tes arbres fruitiers alentour, tes bêtes dans le pâturage, toutes tes nécessités à portée de la main et ta liberté qui n’a pas une autre limite que la saison bonne ou mauvaise, la pluie ou la sécheresse.
— Tu dis vrai, fit-elle, mais la terre ne donne plus rien et quand par chance tu lui as arraché quelques patates, quelques grains de petit-mil, les denrées ne font pas de prix au marché. Alors, la vie est une pénitence, voilà ce qu’elle est, la vie, au jour d’aujourd’hui.
Ils longeaient maintenant les premières clôtures de chandeliers. Dans l’espace dégagé des bayahondes étaient tapies les cases misérables. Leur chaule fripé couvrait un mince clissage plâtré de boue et de chaux craquelée. Devant l’une d’elles, une femme broyait des grains au mortier, à l’aide d’un long pilon de bois. Elle s’arrêta, le geste suspendu, pour les regarder passer.
— Commère Saintélia, bonjour, oui, cria-t-elle de la route.
— Hé, bonjour, belle-sœur Annaïse, comment va tout ton monde, ma belle négresse ?
— Tout le monde est bien, ma commère. Et toi-même ?
— Pas plus mal, non, sauf mon homme qui est couché avec la fièvre. Mais ça va passer.
— Oui, ça va passer, chère, avec l’aide du Bondieu.
Ils marchèrent un moment.
— Alors, dit-il, ton nom c’est Annaïse.
— Oui, Annaïse, c’est mon nom.
— Moi-même, on m’appelle Manuel.
Ils croisaient d’autres habitants avec qui elle échangeait de longues salutations, et parfois elle s’arrêtait pour prendre et donner des nouvelles, car c’est en pays d’Haïti coutume de bon voisinage.
Enfin, elle arriva devant une barrière. On voyait la case au fond de la cour dans l’ombrage des campêchers.
— C’est icitte que je reste.
— Moi-même, je ne vais pas loin non plus. Je te dis merci pour la connaissance. Est-ce que nous nous reverrons encore ?
Elle détourna la tête en souriant.
— Parce que j’habite comme qui dirait porte pour porte avec toi.
— En vérité ! Et de quel côté ?
— Là-bas dans le tournant du chemin. Pour certain que tu connais Bienaimé et Délira : je suis leur garçon.
Elle arracha presque sa main de la sienne, le visage bouleversé par une sorte de colère douloureuse.
— Hé, qué pasa ? s’écria-t-il ?
Mais déjà elle traversait la barrière et s’en allait rapidement sans se retourner.
Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée, 1944.
(vous pourrez trouver un commentaire de la première partie de cette rencontre dans la rubrique de commentaires).
Ce que Manuel ignore, c’est qu’en son absence, suite à un incident sanglant, le village s’est divisé en deux clans, et qu’ils sont ennemis sans se connaître. Mais Manuel ne se laisse pas vaincre par de tels obstacles et il va faire d’Annaïse sa complice dans l’entreprise de réconciliation. Il ne s’agit malheureusement pas ici de citer de pleins chapitres, mais poursuivons un peu :
Il regarda au loin, vers la plaine, vers le ciel dressé comme une falaise de lumière :
— Tu vois, c'est la plus grande chose au monde que tous les hommes sont frères, qu'ils ont le même poids dans la balance de la misère et de l'injustice.
Elle dit humblement :
— Et moi, quel est mon rôle ?
— Quand j'aurai déterré l'eau, je te ferai savoir et tu commenceras à parler aux femmes. Les femmes, c'est plus irritable, je ne dis pas non, mais c'est plus sensible aussi et porté du côté du cœur, et il y a des fois, tu sais, le cœur et la raison, c'est du pareil au même. Tu diras : Cousine Une Telle, tu as appris la nouvelle ? Quelle nouvelle ? elle répondra. - On répète comme ça que le garçon de Bienaimé, ce nègre qui s'appelle Manuel, a découvert une source. Mais il dit que c'est tout un tracas de l'amener dans la plaine, qu'il faudrait faire un coumbite général, et comme on est fâché, ce n'est pas possible et la source restera là où elle est sans profit pour personne. Et puis tu mettras le causer sur la pente de la sécheresse, de la misère, et comment les enfants faiblissent et tombent malades et que tout de même s'il y avait l'arrosage ça changerait du tout au tout, et si elle a un semblant de t’écouter tu diras encore que cette histoire de Dorisca et de Sauveur avait peut-être fait son temps, que l'intérêt des vivants passait avant la vengeance des morts. Tu feras le tour des commères avec ces paroles, mais va avec précaution et prudence, va avec des : « C’est dommage, oui ; et si pourtant ; peut-être que malgré tout… » Tu as compris, ma négresse ?
— J’ai compris et je t’obéirai, mon nègre.
— Si ça prend, les femmes vont rendre leurs hommes sans repos. Les plus récalcitrants vont se fatiguer de les entendre jacasser toute la sainte journée, sans compter la nuit : de l’eau, de l’eau, de l’eau… Ça va faire une sonnaille de grelots sans arrêt dans leurs oreilles : de l’eau, de l’eau, de l’eau… jusqu’au moment où leurs yeux verront vraiment de l’eau courir dans les jardins, les plantes pousser toutes seules, alors ils diront : Bon, oui, femmes, c’est bien, nous consentons.
De mon côté, je suis responsable de mes habitants, je leur parlerai comme il faut, et ils accepteront, je suis sûr et certain. Et je vois arriver le jour quand les deux partis seront face à face :
« Alors, frères, diront les uns, est-ce que nous sommes frères ? »
« Oui, nous sommes frères, feront les autres. »
« Sans rancune ? »
« Sans rancune. »
« Tout de bon ? »
« Tout de bon. »
« En avant pour le coumbite ? »
« En avant pour le coumbite. »
— Ah, dit-elle avec un sourire émerveillé, comme tu as de la malice. Je n’ai pas d’esprit moi-même, mais je suis rusée aussi, oui ; tu verras.
— Toi-même ? Tu es pleine d’esprit, et la preuve : tu vas répondre à cette question, c’est une devinette.
Il désigna la plaine de la main tendue :
— Tu vois ma case ? Bueno. Maintenant suis-moi sur la gauche, tire une ligne tout drète à partir du morne jusqu'à cet emplacement à la lisière du bois. Bueno. C'est un bel emplacement, non ? On pourrait bâtir une case là, avec une balustrade, deux portes et deux fenêtres, et peut-être bien un petit perron, non ? Les portes, les fenêtres, les balustrades, je vois ça peinturé en bleu. Ça fait propre, le bleu. Et devant la case, si on plantait des lauriers, c'est pas très utile les lauriers, ça ne donne ni ombrage, ni fruits, mais ce ne serait rien que pour le plaisant de l'ornement.
Il passa son bras autour de ses épaules et elle frémit.
— Qui serait la maîtresse de la case ?
— Lâche-moi, dit-elle d'une voix étranglée, j'ai chaud.
— Qui serait la maîtresse du jardin ?
— Lâche-moi, lâche-moi, j'ai froid.
Elle se délivra de son étreinte et se leva. Elle avait la tête baissée, elle ne le regardait pas.
— Il est temps pour moi de partir.
— Tu n'as pas répondu à ma question, non.
Elle commença à redescendre la pente et il la suivit. Elle détacha la bride du cheval.
— Tu n'as pas répondu à ma question.
Elle se retourna vers Manuel.
Une lumière illumina son visage, ce n'était pas un rayon de soleil couchant, c'était la grande joie.
— Oh, Manuel.
Il tenait embrassée la chaude et profonde douceur de son corps.
— C'est oui, Anna ?
—
C'est oui, chéri. Mais laisse-moi aller, t'en prie.
Il écouta sa prière et elle glissa de ses bras.
— Alors, adieu, mon maître, dit-elle dans une révérence.
— Adieu, Anna.
D'un élan aisé, elle sauta sur sa monture. Une dernière fois, elle lui sourit, puis éperonnant le cheval du talon, elle redescendit vers la ravine.
Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée, 1944.
Allez, il ne reste qu’à faire un tour du côté de Jacques Stephen Alexis et du grand roman de l’amour, L’espace d’un cillement. La rencontre a lieu à Port-au-Prince entre deux Cubains, la Niña Estrellita, prostituée qui s’est coupée de sa mémoire, et El Caucho, ouvrier bourlingueur qui partage avec elle plus qu’une nationalité. Ils se voient alors que la Niña sort du bordel pour prendre l’air :
La Niña a remarqué un homme vêtu d'une salopette bleue. Il vient. Il s'approche d'un pas traînant, mais, apercevant la forme rouge adossée à l'arbre, il a un léger mouvement de recul de la tête... Il ralentit, ne la quittant pas du regard, passe devant elle... A travers ses paupières mi-closes, La Niña entrevoit une silhouette râblée au pas balancé. L'homme roule légèrement des épaules. Sur sa nuque scintille le liséré d'une petite chaîne dorée, juste sous le bonnet de cheveux noirs aux vagues reflets auburn. En marchant, cette nuque se déjette perpendiculairement, d'avant en arrière... La Niña ouvre les yeux. L'homme s'est éloigné, il n'est plus visible... Si... Il revient sur ses pas... La Niña referme les yeux... Il repasse devant elle... Elle rouvre alors les paupières, regarde la nuque toujours balancée... Il s'est arrêté un, peu plus loin, feignant de se rattacher la chaussure. Sa chemise est blanche, immaculée. Les bretelles de la salopette bleue se croisent de travers sur le large dos ailé de muscles dorsaux-lombaires puissants... L'homme revient. Cette fois-ci, il la regarde bien en face, sans ciller... Il passe, il repasse ainsi quatre ou cinq fois devant elle. La Niña garde les yeux mi-clos, mais elle l'observe, elle aussi... Il a traversé la rue. Il se tient sur le trottoir d'eu face, presque à la hauteur de La Niña, ne la quittant pas du regard. Celle-ci ramène la jupe qui s'est encore ouverte, découvrant ses jambes. Elle coince le pan libre de la robe de chambre entre son mollet et le tronc du palmier. Elle ouvre alors les yeux et regarde carrément.
Les pieds de l'homme sont chaussés de souliers de toile blanche, des souliers « quatre-fils ». Ils sont nets, bien fardés de blanc, mais on parvient à distinguer une petite taie brune sur le bord externe de la chaussure gauche... Quelque cor du petit orteil a dû élimer la toile qui, à la longue, s'est percée, laissant transparaître ce petit rond de chair brune, terre de Sienne chaude... Il ne porte pas de chaussettes. La peau du cou-de-pied est un peu brûlée... Les jambes sont fortes, très fortes, un tantinet arquées, puissamment musclées et la saillie du mollet est visible sous le pantalon... Des jambes de travailleur... Non, pas n'importe quel travailleur, des jambes de docker, de coupeur de canne à sucre ou de cantonnier... ça ne peut toutefois pas être juste puisque la salopette, relativement neuve et fraîchement lavée, porte de manifestes taches d'huile lourde... C'est donc un mécanicien, mais pas n'importe quel mécanicien... Un mécanicien qui aurait de gros efforts à faire, qui marcherait beaucoup... L'homme va et vient, feignant d'attendre quelqu'un, il shoote un caillou, mine de rien, repart mais ne lâche pas La Niña du regard... Ah ! cette démarche curieusement balancée, élastique ! Cette manière de poser le pied sur le sol lui donne une allure dansante. Une contracture parcourt La Niña, sorte clé gêne physique, comme si sa chair se rebelle aux regards de l'homme... Elle dont le métier est de se faire regarder !
C'est son angoisse, la cause de tout. Cette sensation de vide de la tête gagne maintenant le tronc, le ventre et même les jambes ! Une sorte de poupée de caoutchouc creux, voilà ce qu'elle est ! Le « Maxiton » n'agit décidément pas aujourd'hui. Le patron doit commencer à la trouver mauvaise. Qu'importe ! Mario gueulera, mais il ne se séparera pas comme ça d'une Nina Estrellita. Pas encore du moins !... Elle ira consulter le docteur Chalbert dès le lendemain; ses médicaments n'agissent plus. Ils ne sont pas assez forts... / La mierda ! Voilà qu'elle tremble maintenant ! Son cœur lance des rafales. Et puis cette sensation d'avoir des papilles buccales à l'intérieur de tout le corps, de goûter avec le buste, le tronc, le ventre, cette amertume qui gicle sans cesse d'un robinet inépuisable ! Pourquoi vit-elle ? Pour quelle joie, pour quelle minute de relative satisfaction sinon de paix ?... Non, elle vit pour rien ! Ou plutôt si, pour une nausée plus ou moins mesurée, démesurée, pour une désespérance ricanante, pour des abrutissements, des soulographies, des sensations fortement émoussées et des béatitudes chaque jour moins conscientes ! Demain elle ira voir le docteur Chalbert et elle ne lui dira pas:
« ... Tue-moi !... »
Mais :
« ... Fais-moi vivre ! Que cela dure !... Encore !... »
¡ La mierda !
Que lui veut cet homme, à la fin ?... C'est un cinglé ! On ne regarde pas plus d'une minute La Niña Estrellita ! On ne la déshabille pas du regard, on la prend entre ses pattes ! Elle s'abandonne toujours, La Nina, on peut la tourner, la prendre comme on veut, la tripatouiller, la lécher, la boire tant qu'on veut, selon son vice. Pourvu qu'on dépoche ! La Niña Estrellita ne sent jamais profondément ce qu'on lui fait, on peut y aller ! Et puis, elle s'en fout !... Elle tient à la vie, ça oui ! Il lui suffit de se répéter :
« ... J'suis toujours vivante puisque j'me sens, puisque j'me sens amère, acre, désespérée, ravagée de froid et de brûlures, d'angoisses et d'éphémères béatitudes !... »
De rage, La Niña Estrellita fait exprès de laisser s'entrouvrir la robe de chambre. Regarde, puisque tu tiens à « zyeuter »... Les jambes et la naissance des cuisses apparaissent sous le soleil féroce, sombre miel parmi les frondaisons vertes des « paresseux » et des « manteaux-de-saint-Joseph »... / La mierda /...
Elles sont marrantes, les jambes de l'homme. Peut-être a-t-elle vu des jambes pareilles quelque part ? Pardi ! Elle a tenu tant de jambes, caressé tant de cuisses dans sa vie !... Cet homme doit être sûrement un vicieux... Des cuisses vraiment puissantes. Le pantalon fait des genouillères d'un bleu plus pâle autour des rotules. Les cuisses montent, droites, massives, ran ! tout dret jusqu'aux hanches, d'un coup. Elles sont courtes, les cuisses, râblées, encadrant la coquille bombée du sexe. Il le porte à droite... Alternativement, il se repose sur un membre puis sur l'autre, faisant monter une hanche et descendre l'opposée... A leur niveau, on peut distinguer, en deçà de l'os, le creux classique de la fesse... Cet homme est vraiment fort... Pourquoi donc la regarde-t-il ainsi ?... Les pétards déflagrent toujours... La Niña se redresse. C'est intolérable à la fin ! N'aura-t-elle jamais un coin où pouvoir s'abandonner un instant, sans qu'on la regarde, être seule et se dire :
« ... Niña Estrellita, tu es là, le soleil, la lumière se répandent sur toi comme des amis, sans que leurs pattes te tripatouillent... Pendant une bonne minute tu as le droit de redevenir une petite fille dans la bouche du soleil, le ronronnement de la mer et le moutonnement de la feuillée !... »
Elle va l'interpeller, le saler, le poivrer, le « salamber » avec des mots tellement assaisonnés qu'il devra se demander si cette bouche est bien une bouche humaine ou une vraie bouche d'égout ! Parfaitement ! Il veut connaître La Niña Estrellita ? Eh bien, il va apprendre ! Il en perdra l'habitude de faire le voyeur ! Les voyeurs, ça ne paie pas, ça resquille !... Elle doit l'interpeller... Elle va... Mais voilà qu'un taxi apparaît soudain au coin de la rue; il est plein de marines bien « bourrés »... Instantanément l'angoisse de La Nina disparaît. Cet homme va la voir aux mains de ces marines ivres ! Ils vont tous venir la palper, chercher sa bouche et le pesant d'or de ses seins... L'angoisse s'est évaporée, laissant place à la honte. Non, il ne faut pas que cet homme voie !
Jacques Stephen Alexis, L’Espace d’un cillement, 1959.
Encore une fois, la première rencontre ne semble pas une totale réussite, mais les choses vont évoluer. Le roman est placé sous le signe des cinq sens. Après la vue, l’odorat :
La Niña tourne autour de l’homme effondré au bar… Il semble enkysté dans un rêve lointain. Il ne doit pas la voir… Il se dégage de lui une bizarre odeur ou plus exactement le mélange de quatre odeurs : huile lourde, sueur épaisse, tabac, tristesse. L’homme ne semble pas remarquer sa présence… La Niña s’emplit les narines de cette odeur, elle respire, elle boit les émanations de l’homme affalé contre le comptoir. Une étrange griserie s’empare de la Niña. Elle flaire l’homme, le respire joyeusement avec une légère exaltation. C’est ça ! Elle est comme un oiseau ce matin ! D'abord cette odeur humaine laisse une impression globale, c'est l'odeur de quelqu'un qui a beaucoup vécu, roulant ses plaies et ses bosses en des tas d'endroits, chipant quelque chose des remugles de chaque contrée. Chaque lieu laisse à l'homme des habitudes et El Caucho a des tas d'habitudes. Certes, en cette saison, la senteur de la Caraïbe domine chez tout un chacun. Avec les chaleurs qui commencent, c'est un nard un peu lourd et râpeux, quelque chose de touffu, de multiple, fait de toutes les angéliques que portent l'air, le musc de la terre qui germine, la senteur humide des montagnes toutes proches et les exhalaisons d'une mer qui brûle, qui râle, qui sale et resale la peau, iode, chlore, soude et magnésie... Au milieu de tout cela, La Nina perçoit des tons plus personnels, plus nets. Voici les fragrances des avocats et des bananes du petit déjeuner, le piquant poivré du roroli qui épice les petites cassaves que, le matin, on plonge dans l'essence de café brûlant... Cet homme doit être gourmand, voluptueux, tendre. Un amour profond de la vie, une participation physique, naïve et fraternelle à ce que Dieu baille chaque jour pour la subsistance... Il faut chercher, « rêver » l'odeur pour la retrouver, elle fuit les narines de La Niña Estrellita... L'homme n'est pas gros mangeur, il est frugal, aucune recherche dans sa gourmandise. Pas un soupçon de ces ardentes salaises de hareng saur et d'épices dont on fait des sandwiches qui emportent la bouche, pas de ces aromates trop suaves des fruits de saison, les cachimans, les corrossols, les jaunes-d'œufs, les abricots géants, les sapotes et les sapotilles... Peut-être discerne-t-on l'acidité subtile de l'acassan matinal... Grâce à tout cela, La Niña s'imagine cet homme à son réveil, sa placidité et sa vibrance. Il doit manger ce qu'on lui présente ou ce qu'il trouve, sans caprice, sans exigence et sans colère. Elle voit les petits coups de dents qu'il donne, sa façon de mastiquer avec peut-être un léger sourire à la commissure. Les vapeurs fraîches de banane, d'avocat, de roroli et d'acassan montent... Il doit faire bon vivre à côté d'un homme qui a cette odeur... La Niña se rebelle aussitôt à cette pensée, elle se raidit, se cabre... Cette odeur de tabac !... C'est... Mais c'est... Cuba ?... Mais oui, Cuba... La Niña s'abandonne de nouveau au partement de sa sensibilité qui de tous côtés l'entraîne, la berce doucement aux rivages de la Fleur des Antilles... Ah ! ce tabac, c'est toute l'âme du peuple cubain !... Il ne fume pas le cigare, il est simple, dru, dur, le cigare n'est pas chez lui une habitude... De temps en temps seulement peut-être... Oui, elle fleure quelque chose dont elle avait presque perdu le souvenir. Voilà un homme qui fume des « Delicados » cubains... Pour fumer ce tabac noir, rude, riche, sirupeux, net et naïf, il faut être un Cubain véritable, un « autentico », aimer Cuba avec toute sa chair parce qu'on en connaît tous les détours, toutes les cachettes, y avoir grandi, y avoir joué, être au fait de toutes les fumeries des vents de l'île... Cet homme n'est pas seulement attaché à la terre cubaine, il la vit, il l'aime avec jalousie, avec partisanerie... Les Cubains de son âge qui fument les « Delicados » sont rares, aujourd'hui le tabac blond fait fureur. Les amateurs de « Delicados » ne sont pas des créatures futiles, sujettes aux vogues transitoires, girouettes du goût du jour, ce sont des êtres de haute fidélité, des hommes de tradition, sans conformisme, capables de changement bien sûr, mais attachés à leur vérité personnelle qu'ils savent relative, quoique égale en valeur de principe à celle de n'importe quel autre. Des hommes qui croient de toutes leurs forces, sans respect humain. Pour la première fois depuis de longues années la nuit se dissipe. La Niña Estrellita revoit des visages et des silhouettes, des silhouettes de vieux Cubains, Cubains jusqu'à la moelle des os, fumant lentement au soleil des dimanches ce tabac de la Cuba coloniale. Elle revoit le vieux Havane, les trottoirs ombragés d'arceaux de briques de la vieille ville, les porches sculptés du bord de mer, les vieilles pierres, le port bordé par les longs bâtiments de l'« Aduana Central», le bras de mer, le promontoire, le vieux fort, le « Castillo Moro » rongé de mousse, de rouille, de salpêtre et d'herbe, ses vieux canons... Et cette petite rue proche du vieil immeuble du ministère de l'Education nationale, où les hommes jouent aux échecs en plein air, mûrissant leurs rêveries, leurs réflexions, leurs gambits, leurs sacrifices, leurs combinaisons et leurs calculs, ceux de la vie et ceux du jeu, enveloppés des musardes spirales des petites cigarettes qu'il faut rallumer tout le temps... Les « Delicados »... Quel homme est donc cet inconnu, qui donc La Niña a devant elle ? Certainement un homme de lumière, de force sereine, de calme et de fidélité !
Jacques Stephen Alexis, L’Espace d’un cillement, 1959.
Et ce n’est pas fini, il y a encore à sentir, puis à entendre, goûter et toucher. Si vous voulez poursuivre le voyage, vous savez ce qu’il vous reste à faire…