L'amour 2

   Impossible de parler d’amour dans la littérature haïtienne sans évoquer René Depestre, révolutionnaire dans sa jeunesse puis reconverti à l’éloge de la fête des sens, d’une sexualité solaire et lyrique. Il faudrait citer de longs passages d’un recueil de nouvelles, Alléluia pour une femme jardin (1981), mais, ne l’ayant plus sous la main, je me contenterai de vous donner l’eau à la bouche avec ce bon morceau de chapitre tiré du roman Hadriana dans tous mes rêves (1988) :

 

Balthazar Granchiré arriva à Jacmel pour la pre­mière fois en novembre 1936, huit semaines seule­ment après le passage du cyclone Bethsabée, dans un bourg encore en train de soigner ses blessures. Il élut domicile sur l'un des fromagers de la place d'Armes. La nuit de son arrivée, il déflora pendant leur som­meil les jumelles Philisbourg et sœur Nathalie des Anges, l'une des religieuses de l'école Sainte-Rose-de-Lima. Il étrenna la stratégie qu'il devait, les mois suivants, porter à la perfection. Il attendait l'obscurité pour se faufiler dans les chambres. Il se dissimulait sous les lits. Une fois sa proie endormie, il imprégnait l'atmosphère d'effluves aphrodisiaques. Quelques mi­nutes après, les seins faisaient sauter les boutons des chemises de nuit, les fesses rompaient l'élastique des culottes, les cuisses en flammes s'écartaient à souhait, les vagins, fascinés, réclamaient le boire et surtout le manger : Balthazar n'avait plus qu'à entrer en campa­gne. De superbes adolescentes, couchées vierges sous la protection du cocon familial, se réveillaient dans l'effroi, avec du sang partout, sauvagement dépuce­lées. Dans les familles atterrées, on attribua d'abord le dépucelage maison à un effet à retardement de l'ouragan ravageur. (Cette piste ne fit toutefois pas long feu.)

Ces matins-là, dans le récit des rêves qui avaient occupé le sommeil des victimes, revenait souvent l'épisode d'un vol fabuleux. Chacune se souvenait d'avoir survolé à basse altitude le golfe de Jacmel, dans un orgasme ininterrompu, par une saison de rêve, à bord d'un engin qui n'était ni un dirigeable ni un aéroplane. Chacune parlait du parcours aérien en se pâmant de joie. Mais au meilleur moment de l'émer­veillement l'appareil se changeait en une bouche fantastiquement fendue en arc qui happait toute vie sur son passage.

Lolita Philisbourg eut le sentiment que c'était sa propre entaille douce, dilatée à la mesure du ciel au-dessus du golfe, qui attrapait avec violence le reste de son corps. Sa sœur Klariklé sentit son tunnel d'amour s'ouvrir sous elle comme une trappe de départ tandis que son propre père lui soufflait à l'oreille qu'elle n'aurait pas dû oublier le parachute à la maison. Sœur Nathalie des Anges vit sa très catholique grotte-à-papa-Bon-Dieu le disputer en impétuosité aux vagues écumantes qui bouillonnaient à la surface de la mer. Telle était la carte de visite que Balthazar Granchiré laissait dans les draps.

Dans l'espoir de capturer l'incube avant ses voies de fait, des mères vigilantes s'armèrent de filet en acier au chevet de leurs filles. Le matin suivant, elles découvraient dans la stupeur qu'elles avaient suc­combé sans coup férir aux mêmes sortilèges que leur innocente progéniture. Elles se rappelaient aussi avoir fait du vol en rase-vagues, emportées par une jouis­sance qui tenait du prodige.

Madame Éric Jeanjumeau confessa au père Naélo six orgasmes à la minute. Madame Emile Jonassa vint avec rage treize fois de suite. Madame veuve Jastram vécut son transport comme un classique de la volupté : elle se promit de le retenir hors du rêve pour l'inclure plus tard dans un manuel d'éducation sexuelle. Con­trairement à leurs fifilles, au lieu d'être précipitées dans un gouffre, elles voyaient, à la fin du coït, leur sexe disposé avec grâce sur une table d'apparat au milieu d'autres plats aussi somptueusement garnis. Elles entendaient leur propre voix crier. «Monsei­gneur, à table! C'est servi chaud. » Seule Germaine Villaret-Joyeuse devait connaître une tout autre aven­ture sous les ailes de Granchiré. Savez-vous pourquoi ? nous demanda Syllabaire, en clignant, à tour de rôle, de chaque œil.

- A cause de ses reins, criâmes-nous en chœur.

En effet, au temps de mon enfance, le système rénal de Germaine Villaret-Joyeuse était un sujet inévitable de gaudriole. On en parlait dans les veillées, les banquets, lors des réjouissances de mariage, de baptême ou de première communion. La rumeur publique attribuait à ma marraine une ribambelle de reins : deux à la partie inférieure du dos, deux à l'avant du corps, un à gauche de l'estomac, et deux autres, plus intempestifs encore, entre les seins. La nuit de son premier mariage on ramena son conjoint sur une civière, accablé d'une double fracture du bas­sin. « Le pauvre Anatole était dans l'état de quelqu'un qui serait tombé du chapiteau d'un cocotier », avait alors confié le docteur Sorapal à mon oncle Ferdi­nand, le juge d'instruction appelé à constater les dégâts.

Le second mari, à son tour, fut admis à l'hôpital Saint-Michel avec plusieurs côtes de brisées. Seul Archibald Villaret-Joyeuse, le troisième époux, devait échapper à ces périls. La lune de miel le rendit sain et sauf à son florissant commerce de tissus. Il parvint à s'accorder à merveille aux coups de reins légendaires de Germaine Muzac. Il mérita le surnom de sir Archivijoyeux. Il fit en six ans huit enfants à sa compagne. Il eut une mort tout à fait inconnue à la Faculté : une double piqûre de guêpe aux testicules l'emporta en moins de vingt-quatre heures.

Lors du quarante-cinquième anniversaire de la veuve, dans La Gazette du Sud-Ouest, Maître Népomucène Homaire rendit un hommage remarqué à son amie d'enfance : « Ce sera un jeu pour ses charmes, un tel complexe rénal à l'appui, de franchir le cap de l'an 2000. La puissance génésique qui les irrigue a la fraîche vivacité d'une cascade en montagne. Les reins féconds de Germaine Muzac, pétillants d'étincelles magiques, jetteront encore des apothéoses dorées sur les façons de jouir des mâles du troisième millénaire. » - Avec une pareille centrale au popotin, avait com­menté mon oncle Ferdinand, en l'an 2043, notre Joyeuse sera encore capable, à bord de ses engins, d'emmener nos arrière-petits-fils dire bonjour aux anges!

En attendant, à écouter ce soir-là Scylla Syllabaire, c'était le compère général Granchiré qui levait au soleil le chapeau à haut de forme! Après chaque traversée, Germaine, éclairée du dedans par ses trente-six orgasmes, se réveillait, bon cul bon œil, face à un papillon en bon état d'énergie. Ils jurèrent de ne jamais se quitter. Leur liaison assura plusieurs mois de répit aux familles. On cessa d’entendre parler de mystère de la défloration, de fiançailles cruellement rompues, de lunes de miel volées avec effraction à de jeunes époux au désespoir, de bans annulés in extremis par le père Naélo.

 

René Depestre, Hadriana dans tous mes rêves, 1988.

 

   Dans la catégorie « prouesses sexuelles », Gary Victor offre également de beaux exemples. L’extrait qui figure sur la page consacrée au vaudou dans la littérature donne déjà un aperçu. Mais il faut aussi faire un sort à Dany Laferrière qui, non content de nous conter son amour d’enfance pour Vava, s’est également fait le champion de la guerre sexuelle, et cela dès son premier roman au titre qui a fait parler : Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer.  C’est peut-être dans La Chair du maître que la violence est la plus intense. Cependant, pour épargner les plus sensibles, nous nous contenterons d’un moment de tendresse :

 

   Une simple pierre bloque l’entrée. L’intérieur est assez sommairement meublé. Trois nattes bien enroulées, debout contre le mur. Une cuvette blanche cabossée, en équilibre sur une minuscule table. Une toile - une marine de Viard - au mur. Et cette lourde corde couverte de suie dans un coin sombre.

-   J'aime ça, dit Judith. Une vraie cabane. Ma cousi­ne a une cabane comme ça, sur la route de Saint-Marc,
mais elle n'a pas ce charme rustique puisqu'elle est meublée comme une véritable maison... Alors qu'ici,
on a l'impression d'être dans un refuge de flibustiers...

-   C'est exactement ce que c'était ! s'exclame Flora.

- Des pirates ici !

- Oui, quand je venais jouer ici avec mes frères et
sœurs...

Et elles éclatent de rire. Un rire enfantin. Brusquement, Flora se souvient des paroles d'Anne-Marie. «Cette fille serait capable de mettre n'importe qui dans sa poche. Même toi, Flora.» C'est bizarre. Généralement les menteuses sont toujours un peu arti­ficielles. Souvent trop brillantes. Alors que Judith paraît si calme, si naturelle. Mieux vaut prendre ses dis­tances tout de même. D'une certaine manière, cette fille est en train de saccager la vie de beaucoup de gens. Flora décide de l'attaquer de front.

-   Connais-tu Peddy?

-   Bien sûr, répond Judith avec un charmant souri­re, c'est mon fiancé.

- Moi, dit Flora, c'est mon homme.

- Je me disais bien que c'était toi, lâche Judith d'un ton égal.

à cause de ce ton froid, si opposé à l'innocence des traits de son visage, Flora sait tout à coup qu'elle est en présence d'une nature extrêmement fourbe. Tout ce qu’Anne-Marie lui a dit est donc vrai. Flora regarde Judith un moment. Dans les yeux. Moment de vérité. Judith baisse les yeux. Et Flora fait alors un pas en arrière tout en sortant la rigoise qu'elle avait cachée sous sa robe.

- Qu'est-ce que tu veux faire avec ça? demande
Judith en souriant.

-Je compte te donner la raclée que tu mérites, lance Flora d'un ton méprisant.

- On va voir ça, jette calmement Judith en s'avan­çant vers elle.

Judith est beaucoup plus grande que Flora. Ses jambes interminables accentuent sa gracieuse démarche de gazelle. Flora, elle, semble solidement plantée au sol: de courtes jambes, un buste ferme, des petits seins d'athlète, et une mâchoire capable de broyer les longs os fragiles de Judith. Judith, cette longue tige verte. Flora, un tronc sombre. Flora l'a donc amenée sur son terrain, celui de la force physique. Visiblement, Judith ne fait pas le poids en face de cette fille des quartiers populaires habituée aux combats de rue. Pourtant, Judith s'avance vers elle avec un tel calme qu'elle désoriente Flora.

- Frappe-moi... J'attends que tu me frappes, lance
Judith sur un ton de défi.

Toujours ce sourire si légèrement sarcastique.

- Ne me dis pas que t'as peur... J'attends que tu me
frappes.

Un sifflement. La rigoise l'atteint au cou. Judith continue pourtant à avancer sur Flora.

- Frappe-moi encore...

Et Flora la frappe. À la poitrine, cette fois.

-  Frappe !

Une curieuse lueur dans les yeux de Judith. Flora sent, cette fois, que ce n'est pas un défi, mais un ordre. Et elle frappe. Et frappe. Et frappe encore.

-  Continue! aboie Judith.

Flora la frappe tout en reculant jusqu'à ce que son dos touche le mur. Elle continue de frapper Judith sans pouvoir s'arrêter. Elle-même ne comprend pas ce qui lui arrive. Pourquoi obéit-elle à Judith ? Soudain son bras se fatigue. Son corps s'alourdit. Une curieuse ivresse l'enva­hit. Et elle glisse le long du mur, tout en se demandant pourquoi c'est elle qui se fatigue, alors que Judith semble prendre de la force à chaque coup qu'elle reçoit. Elle ne parvient pas à comprendre ce qui lui arrive. Un ingré­dient nouveau lui court dans les veines. Cette sensation neuve l'étourdit. Elle chancelle comme un boxeur qui a reçu le coup fatal. Tout se trouble devant ses yeux. Que lui arrive-t-il? Elle est si innocente dans sa franche natu­re qu'elle ne sait même pas qu'elle vient de jouir. Judith s'approche d'elle calmement pour la cueillir comme un fruit mûr. Elle lui enlève doucement le fouet de la main, et l'étend sur une natte de jonc.

-  Tu ne connais que la force, chérie, lui murmure
Judith, tu vas apprendre maintenant la douceur.

Juste avant de basculer dans un autre monde, com­plètement nouveau pour elle, Flora a le temps de pen­ser qu'Anne-Marie lui avait dit d'un ton fiévreux — Anne-Marie aussi ! C'est un piège alors ! - que cette fille possédait un pouvoir extraordinaire sur les gens, hommes ou femmes.

Et elle ferme les yeux.

 

La Chair du maître, Dany Laferrière, 1997.

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