Vaste sujet, si vaste d’ailleurs qu’il va peut-être falloir limiter nos ambitions et nous contenter d’un très rapide aperçu, éminemment lacunaire. Commençons, bien sûr, par la poésie. Dans ce registre, les Haïtiens ont longtemps imité la poésie française, rivalisant trop souvent d’afféterie. Il arrive encore malheureusement aujourd’hui que de jeunes Haïtiens se voulant poètes écrivent comme au XIXème siècle, dans une forme vidée de tout pouvoir signifiant puisque totalement déconnectée de l’environnement qu’elle est censée évoquer.
Cela étant dit, citons, en créole (la traduction française fait perdre le rythme et le charme) un poème de 1896, d’Oswald Durand, passé à la postérité notamment pour avoir été mis en musique par Mauléart Monton :
Dèyè yon gwo touf pengwen
Lòt jou mwen kontre Choukoun
Li souri lè li wè mwen
Mwen di: "Syèl, ala bèl moun!"
Mwen di: "Syèl, ala bèl moun!"
Li di: "Ou trouve sa chè?"
Ti zwezo nan bwa ki tape koute
Ti zwezo nan bwa ki tape koute
Kon mwen sonje sa
Mwen genyen lapenn
Ka depi jou sa
De pye mwen nan chenn
Kon mwen sonje sa
Mwen genyen lapenn
De pye mwen nan chenn
Choukoun se yon marabou
Je li klere kou chandèl
Li genyen tete debou
A si Choukoun te fidèl
A si Choukoun te fidèl
Nou rete koze lontan
Jis zwezo nan bwa te parèt kontan
Jis zwezo nan bwa te parèt kontan
Pito bliye sa
Se twò gran lapenn
Ka depi jou sa
De pye mwen nan chenn
Pito bliye sa
Se twò gran lapenn
De pye mwen nan chenn
Ti dan Choukoun blan kou lèt
Bouch li koulè kayamit
Li pa gwo fanm, li gwosèt
Fanm konsa plè mwen touswit
Fanm konsa plè mwen touswit
Tan pase pa tan jodi!
Zwezo te tande tout sa li te di
Zwezo te tande tout sa li te di
Si ou sonje sa
Yo dwe nan lapenn
Ka depi jou sa
De pye mwen na chenn
Si ou sonje sa
Yo dwe nan lapenn
De pye mwen na chenn
Nale lakay manman li
Yon granmoun ki byen onèt
Sito li wè mwen li di:
"A mwen kontan sila nèt"
"A mwen kontan sila nèt"
Nou bwè chokola nwa
Eske tout sa fini, ti zwezo nan bwa
Eske tout sa fini, ti zwezo nan bwa
Pito bliye sa
Se two gran lapenn
Ka depi jou-sa
De pye-mwen nan chenn
Pito bliye sa
Se two gran lapenn
De pye-mwen nan chenn
Yon ti blan vini rive
Ti bab wouj, bèl figi wòz
Mont sou kote, bèl chive
Malè mwen, li ki lakòz
Malè mwen, li ki lakòz
Li trouve Choukoun joli
Li pale Franse, Choukoun renmen li
Li pale Franse, Choukoun renmen li
Pito bliye sa
Se two gran lapenn
Choukoun kite mwen
De pye mwen nan chenn
Pito bliye sa
Se two gran lapenn
De pye mwen nan chenn
Autre lecture conseillée du même poète dans ce domaine : « Nos payses ».
La misère, pour beaucoup, et un certain archaïsme social pour d’autres (dont Haïti n’a pas le monopole et qui n’épargne pas les pays dits « développés ») font bien souvent de l’amour un enjeu hautement économique. Il n’est donc pas étonnant que, comme souvent d’ailleurs dans la littérature en général, les personnages de prostituées soient bien représentés. Voici un poème de Bel-Ami Jean-Baptiste de Montreux, intitulé « Les Bordels de Port-au-Prince » :
près des bordels
du Boulevard Jean-Jacques Dessalines
les bacchantes de bois d'ébène
dans leurs falbalas provocatrices
marchandaient leurs intimités vénales
sur les trottoirs mal éclairés
bam pa-m ladan'l...
ronflait Ti Paris
en ballade
vendredi et samedi
s'accouplaient en débauche
trois heures à l'aube délirée
Port-au-Prince lubrique
sur des grabats iniques
putassait
les bacchantes espagnoles
de Saint Domingue à Martissant
à l'accent arrogant s'égrenant
de la plaie de leur bouche
invitaient des jeunes nègres
à lisser le crin pommadé
de leurs lèvres rutilantes
...bam pa-m ladan'l
pou-m pa rele....
aux pieds de Madame Colo
Pasteur Sennofa
en langues bibliques spontanées
dénonçait la paillardise des ses brebis
qu'il pardonnerait dimanche
à la récolte des picaillons
quatre heures phalliques!
le compas de Nemours craquait
le saxophone de Sicot ronflait
le zodevan coulait
dans les caboulots enfumés
et les viles putains
dévisageaient la clientèle grivoise
cinq heures à l'aube de fente
les bouzen kreyòl
celles panyòl
aux tristes plâtres caillés
leurs trompes affaiblies baillaient
épuisées et ivres
une heure après
gendarme Hyppolite Louis-Jean
son fusil duvaliériste
sur son épaule anémique
prenait la relève
au Petit Poste du Portail-Saint-Joseph
les bordels de Port-au-Prince
fermaient leurs intimités
Du côté de chez Kettly Mars, dans son roman Fado, le personnage principal est une bourgeoise, Anaïse, qui s’invente une seconde identité, celle d’une prostituée nommée Frida et exerçant dans un bordel du bas de la capitale, tenu par un certain Bony. Cette vie fantasmée constitue pour Anaïse une formidable évasion, ainsi peut-être qu’une nouvelle aliénation, dichotomie que le personnage du « bouzen » (prononcez « bouzin ») incarne assez bien :
J’aime le visage de poupée de Bony. Mon homme-poupée à la cynique candeur. Il sait être tendre, très tendre avec moi. Alors que des fois sa dureté me déroute et me blesse. La nature a mis cette qualité dans sa tête. Je crois que dans une autre vie il était du même sexe que moi. Quand il pose la main sur ma peau, j’ai l’impression qu’une femme me touche, tellement il connaît bien l’emplacement des cris de mon corps. Il est comme ça, Bony. Profondément généreux de ses mains et patient de mon plaisir. J’ai confusément senti quel homme il était en le voyant pour la première fois dans le salon de sa demi-sœur. Un mélange d’homme bizarre. Il ne peut vivre longtemps chez les bourgeois. Il s’ennuie vite de l’église Saint-Joseph, de la station de bus du Nord, de la statue de Madan Kolo au Bel-Air, du Marché-en-Bas, du bord de mer, du danger. Bony rêve d’être peintre. Il s’ennuie de ses femmes, ce maquereau-amant. Mais il devient méchant aussi vite quand il a besoin d’argent ou quand il boit trop. Il tyrannise les filles, joue avec elles à des petits jeux pervers. Il leur fait faire le ménage, des corvées d’eau, pour économiser sur le personnel. C’est aussi le business, il doit les contrôler. Il n’a pas à me contrôler, il s’en remet en toute confiance à moi pour presque tout.
Quand tu touches une autre femme, Bony, ton plaisir est mien.
Kettly Mars, Fado, 2008.
Ce roman n’est pas sans rappeler ceux de Lyonel Trouillot, et notamment Thérèse en mille morceaux. Thérèse, l’héroïne de cette oeuvre, est issue d’une famille provinciale commerçante pétrie de conventions, famille endeuillée par la mort des deux parents. Thérèse subit des crises pendant lesquelles des doubles (des aspects refoulés) s’emparent d’elle et lui font tenir des propos inconvenants. Il s’agit bien sûr d’une libération, et notamment par l’amour et la sexualité (avec deux voisins, jumeaux), même s’il n’est pas évident que l’issue, le départ final, invite à l’optimisme :
Tu sais, Mére, ce n’est pas par défi – quelle victoire obtiendrais-je à te défier en ton absence ? – que je les ai conduits dans ta chambre. Ce n’est pas non plus pour défier Jean, cet homme-là fut dans ma vie comme une sorte de non-acte, un délit par défaut, et l’idée ne me serait jamais venue de lui faire une guerre. Je ne doute pas qu’il réussira une carrière respectable dans la fonction publique. Cela lui coûtera peu : des exercices de maintien, le droit chemin et quelques petites trahisons à l’occasion des grosses crises politiques. Il sera bientôt appelé pour servir à la capitale. J’ose espérer pour le bonheur d’Anna qu’elle ne le suivra pas. C’est assez dur pour une épouse, j’imagine que pour une maîtresse ce doit être un enfer de n’inspirer aucune passion. N’est-il pas étrange que je trouve seulement aujourd’hui la langue mienne, celle dans laquelle je n’ai jamais su te parler de ton vivant ? Je les ai conduits dans ta chambre parce que je ne crois pas à la malédiction. J’ai voulu emporter de ce lieu un autre souvenir que l’image des trois couples qui s’y sont succédé pour regarder la vie mourir. Je t’imagine, toi la première des Thérèse, et la plus fière, souffrant le martyre les soirs où Père posait sur toi ses mains sans force ni dignité, sinon pour fouiller ta chair. Tu as dû résister, mais cela s’est passé au moins deux fois. De quelle souffrance sommes-nous nées, Elise et moi ? De quelle blessure de chair maquillée en vertu ? Je sais que tu nous as aimées. N’étions-nous pas pour toi la dernière espérance d’un couple de déchus, le père voué à l’indignité et la mère à la réclusion ! Puis vint le tour d’Elise d’occuper cette chambre. Elise en ses prières, Jérôme sur ses bateaux. Ces deux-là ont vécu un vrai mariage blanc. Chacun ruminant sa tristesse à bonne distance de l’autre. Puis vint mon tour. Au service de Jean. Lui prêtant non pas mon corps mais le temps de mon corps. A voir défiler nos couples de zombies, on pourrait croire le lieu maudit. Je les ai conduits dans ta chambre pour que ces murs, ce lit puissent témoigner d’autre chose que de cette succession de corps tristes, ces corps cassés, figés dans le martyre et dans la mascarade. Je les ai conduits dans ta chambre – je dirai toujours ta chambre, un peu comme si tu l’avais inventée – pour que nos corps soient fête, et j’ai laissé la fenêtre ouverte pour que l’air frais y participe. Un soir, cette Thérèse qui m’apprenait à être moi m’a guidée vers le cimetière. Nous n’avons pas cherché ta tombe. Il nous suffisait de te savoir couchée là, dans tes restes, parmi la multitude. Elle a longuement parlé du corps. Ses idées s’opposaient aux tiennes. Tu disais que le corps est le temple de l’âme, que la matière est vile quand elle vit pour elle-même. Elle disait que la mort est bourrée de principes, que le corps a cinq sens pour une courte durée, que vivre c’est répondre à l’appel du baiser. J’ai préféré sa vérité. C’est ce soir-là que j’ai choisi de passer sa dernière nuit avec les jumeaux. Enfants déjà, ils demandaient à voir, à toucher. Pourquoi ai-je mis tant d’années à prendre acte de leur désir ? Et du mien ? Thérèse, chair avide, est rentrée dans son corps. Je n’en fais pas une mystique. Après tout, il n’y a jamais que tant de gestes, de rythmes, de postures. Mais jamais plus je ne ferai l’amour avec un roi derrière la tête, un évangile, une ville, une histoire, un héritage. L’amour est ce moment où le corps s’arrache à la durée, ce pied de nez au temps démaillé, l’instant pour soi sans devenir ni origine. L’amour, Mère, est ce qui déborde. Tu vois, il me reste un peu de pudeur : j’ai dit amour où je voulais dire sexe. Mais c’est assez parler d’une chose plutôt banale. Une fois le corps acquis à sa propre évidence, il n’y a plus matière à débat. Thérèse, au gré du corps, habitera désormais le léger et l’intense.
Thérèse en mille morceaux, Lyonel Trouillot, 2000.
Puisque nous en sommes aux bourgeoises de province prises dans le carcan des conventions sociales, il faut poursuivre notre remontée dans le temps jusqu’à Marie Chauvet. Cette écrivaine a publié en 1968 chez Gallimard le roman Amour, Colère et Folie, dont les droits et l’édition complète ont été immédiatement rachetés par son mari, tant le propos lui a semblé subversif. Dans le premier volet, Amour, Claire, l’aînée de trois sœurs orphelines de parents mulâtres, complexée par sa couleur brune qui détonne au sein de la famille, s’est plus ou moins interdit le rêve de vivre avec un homme un amour partagé. Elle reste vieille fille, trop longtemps, semble respecter toutes les convenances, paraît dévote, bien qu’en secret elle ait perdu la foi et honnisse l’hypocrisie de sa société. Elle tombe amoureuse de l’homme de la maison, un Français nommé Jean Luze, nouvel époux de sa sœur cadette Félicia, qui travaille pour une compagnie américaine installée dans la région. Claire vit alors un amour par procuration, notamment à travers les tentatives d’Annette, la dernière des sœurs, pour séduire son beau-frère, et elle confie ses sentiments à un journal :
Au départ de M. Long, Félicia entre dans sa chambre. Jean Luze s’attarde au salon à écouter Beethoven. Annete le guette dans l’ombre. Je veille aussi longtemps qu’eux. Je surprends leur manège : ils ont rendez-vous ce soir. Je ferme les portes et j’attends. La maison est apparemment endormie. J’entends le bruit précautionneux de leurs pas, le grincement de la porte de la chambre d’Annette qui s’ouvre. Je me les imagine nus, s’embrassant, se prenant et se reprenant. Je me couche, nue moi aussi, incendiée de désirs. Je suis avec eux, entre eux. Non, je suis seule avec Jean Luze. Comme l’amour annule en soi tout autre sentiment ! J’entendrais crier de la prison que je n’y ferais pas attention. C’est moi, Annette. Me voilà rajeunie de seize ans. Je n’ai rien entendu qu’un cri horrible et la chute d’un corps. Je ne veux être le témoin gênant d’aucun drame. Je reste immobile à attendre que cela se tasse. La porte d’Annette est entrouverte et Félicia est étendue sur le plancher. Jean Luze, correctement habillé, est penché sur sa femme, tandis qu’Annette, en robe de chambre, pâle comme une morte, me regarde, moi. Je ne sais rien. Je n’ai rien compris. N’est-ce pas d’ailleurs naturel qu’une femme enceinte soit indisposée ?
Marie Chauvet, Amour, 1968.
Une page plus loin Claire exerce son regard désabusé sur son existence :
Il n’est pas allé à son travail ce matin. La porte de leur chambre est fermée et Augustine leur a servi leur petit déjeuner au lit. Annette semble plus nerveuse encore que la veille. Elle va et vient, les yeux sur cette porte. Pourquoi s’est-il enfermé avec Félicia ? Que va-t-il lui promettre ? La porte s’ouvre enfin dans l'après-midi pour livrer passage à un Jean Luze sombre et si distant qu'il faudrait un courage surhumain pour l'aborder. Annette l'appelle pourtant et il la regarde avec une antipathie qu'il n'a guère envie de dissimuler. Je me suis cachée pour écouter leur conversation.
— C'est fini, Annette, lui dit-il, j'espère que tu l'as
compris.
La vie de Félicia, celle du bébé dépendent de ton comportement.
Il faut te contrôler.
— Mais, je ne pourrai pas, je ne pourrai jamais...
— N'exagère pas les choses.
Le ton est tranchant.
— Je t'aime.
— Tais-toi.
— Vivre à deux pas de toi et me taire, c'est trop.
— Dans ce cas nous quitterons la maison, Félicia et moi.
Je me suis marié pour avoir un foyer, des enfants, pour en
finir avec ma vie d'aventures. Je ne veux pas de complications,
tu comprends ? Je ne veux pas d'histoires.
Sa voix est si dure que je doute de les avoir surpris la veille dans les bras l'un de l'autre.
— Tu ne m'aimais donc pas ?
Silence.
— Tu ne m'aimais donc pas ?
Il répondit d'un ton d'étonnement sincère et de profond mépris :
— T'aimer ? Allons donc.
Il se fait encore un silence pendant lequel je regrette de ne pas apercevoir l'expression d'Annette. La mienne est têtue, mécontente. Est-ce parce que j'ai la conviction que je plaiderais bien mieux notre cause ?
— Il est inutile de quitter la maison, laisse-t-elle tomber
d'une voix tremblante.
— D'accord? fait Jean Luze.
— D'accord, répond-elle.
Ils rentrent chacun chez soi. Je cours m'enfermer dans ma chambre. Cette phrase avec laquelle il l'a giflée, j'en sens la rougeur sur mes joues. D’accord, a-t-elle approuvé. Je ne le suis pas. Je vais lutter. Jamais je n’accepterai de voir finir cette aventure aussi lamentablement. Si Annette se résigne, en bonne joueuse, à y mettre le point final, je me révolte, moi. Il faut que son courage, ce courage que je n’ai pas eu, soit récompensé et qu’elle vive cet amour pour ma propre satisfaction, jusqu’à ce qu’elle en soit rassasiée…
pieds, le chat doucereux qui vous guette pour sauter sur la table m'écœurent. Leurs réactions me rappellent celles des êtres inférieurs. Par crainte du scandale, j'ai refoulé en moi un océan d'amour. J'ai gaspillé mes charmes dans la solitude égoïste. Mon temps d'aimer est périmé. Je suis un désert qui n'offre nul abri. Il est trop tard pour que je commence à vivre. Tout vit pourtant autour de moi pour exaspérer mes regrets, même les insectes. J'ai pour eux plus de considération que pour ceux qui se confinent dans la continence en se flattant d'avoir su rester dignes. Comme si leur dignité était logée au centre de leur corps ! Sur mes cartes postales pornographiques posent des couples qui m'instruisent sur l'acte de l'amour : ils font besogne utile. Les refoulés ont ceci de commun qu'ils exagèrent l'importance de ce qu'ils se refusent. Les prêtres dissimulent leurs désirs sous une jupe et les religieuses sous un voile et en sont obsédés. « Notre premier devoir est de ne point scandaliser », répétait mon père dont toute la vie fut pourtant scandaleuse, et il me martyrisait pour m'enseigner la sagesse. La sagesse ! J'y ai cru longtemps avant de découvrir sa vacuité. Elle est débilitante. Le bonheur est fugace. Il faut un brin de folie pour l'attraper au vol.
Marie Chauvet, Amour, 1968.