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L'image qui sert de décor à ce blog est un tableau de l'artiste haïtien Frantz Zéphirin (Arrivée des loas), dont d'autres oeuvres sont visibles et en vente sur le site Espace Loas.

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Gouverneurs de la rosée: commentaire de la rencontre entre Manuel et Anaïse

Voici un commentaire composé que j'ai fait il y a maintenant environ 10 ans, et que je laisse ici à la curiosité d'étudiants ou de professeurs qui feraient un tour du côté de chez Roumain. Si, plutôt qu'une étude de type scolaire, vous préférez lire de plus nombreux et amples extraits commentés de manière plus générale, rendez-vous sur les pages thématiques : Le chaos... et l'espoir 2

                            L'amour 3

                               Le vaudou dans la littérature 2

 

Mais revenons maintenant à notre commentaire de la rencontre entre Manuel et Anaïse. Voici d'abord le texte:

 

C’est là qu’il la rencontra. Elle avait une robe bleue rétrécie à la taille par un foulard. Les ailes nouées d’un mouchoir blanc qui lui serrait les cheveux, couvraient sa nuque. Portant sur sa tête un panier d’osier, elle marchait vite, ses hanches robustes se mouvant dans la mesure de sa longue foulée.

Au bruit de ses pas, elle se retourna, sans s'arrêter, laissant voir son visage de profil et elle répondit à son salut par un « Bonjour M sieur » timide et un peu inquiet.

Il lui demanda, comme s'il l'avait vue d'hier, - car il avait perdu les usages, - comment elle allait. - À la grâce de Dieu, oui, fit-elle.

Il lui dit :

  Je suis des gens d'ici : de Fonds-Rouge. Il y a long­temps que j'ai quitté le pays ; attends: à Pâques, ça fera quin­ze ans. J'étais à Cuba.

  Comme ça... fit-elle faiblement. Elle n'était pas ras­surée par la présence de cet étranger.

  Quand je suis parti, il n'y avait pas cette sécheresse-là. L'eau courait dans la ravine, pas en quantité pour dire vrai, mais toujours de quoi pour le besoin, et même parfois, si la pluie tombait dans les mornes, assez pour un petit déborde­ment.

Il regarda autour de lui.

        Parece une véritable malédiction, à l'heure qu'il est.
     Elle ne répondit rien. Elle avait ralenti pour le laisser pas­ser, mais il lui laissa le sentier et marcha à ses côtés.

Elle coula vers lui, de biais, un coup d'œil furtif.

« C'est trop de hardiesse », pensait-elle ; mais elle n'osait rien dire.

Comme il allait sans prendre garde à ses pas, il buta contre une grosse roche qui affleurait et se rattrapa en quelques petits bonds assez ridicules.

— Ago ! dit-elle, éclatant de rire.

Il vit alors qu'elle avait de belles dents blanches, des yeux bien francs et la peau noire très fine. C'était une grande et forte négresse, et il lui sourit.

  Est-ce que aujourd'hui, c'est jour de marché ? deman­da-t-il.

        Oui, à la Croix-des-Bouquets.

  C'est un grand marché. De mon temps, les habitants sortaient de tout partout pour aller le vendredi dans ce bourg-là.

  Tu parles du temps longtemps, comme si tu étais déjà un homme d'âge.

Elle s'effraya aussitôt de son audace. Il dit, plissant les paupières, comme s'il voyait se dérou­ler devant lui un long chemin :

— Ce n'est pas si tellement le temps qui fait l'âge, c'est les tribulations de l'existence: quinze ans que j'ai passés à Cuba, quinze ans à tomber la canne, tous les jours, oui, tous les jours, du lever du soleil à la brune du soir. Au commence­ment on a les os du dos tordus comme un torchon. Mais il y a quelque chose qui te fait aguantar, qui te permet de sup­porter. Tu sais ce que c'est, dis-moi : tu sais ce que c'est ?

Il parlait les poings fermés :

— La rage. La rage te fait serrer les mâchoires et boucler ta ceinture plus près de la peau de ton ventre quand tu as faim. La rage, c'est une grande force. Lorsque nous avons fait la huelga chaque homme s'est aligné, chargé comme un fusil jusqu'à la gueule avec sa rage. La rage, c'était son droit et sa justice. On ne peut rien contre ça.

Elle comprenait mal ce qu'il disait, mais elle était tout attentive à cette voix sombre qui scandait les phrases y mêlant de temps à autre l'éclat d'un mot étranger.


Commentaire:

 

Transcrire la réalité paysanne haïtienne dans une autre langue que le créole n’est pas chose aisée. C’est un des défis relevés par Jacques Roumain, romancier et poète haïtien du début du XXè siècle, dans le roman Gouverneurs de la rosée. Fondateur du parti communiste haïtien, il ne se contente pas de décrire cette réalité, il veut aussi la transformer au travers du personnage de Manuel, fraîchement revenu de Cuba et trouvant son pays dans un état catastrophique. C’est dans ce cadre que s’insère une histoire d’amour. Le traitement de la rencontre entre Manuel et Anaïse est original puisqu’un discours politique y est mêlé.

Est-ce une rencontre amoureuse ? Nous verrons dans un premier temps que le narrateur crée une attente à laquelle il ne répond que partiellement. Nous verrons également que le discours social qui peut sembler éclipser la rencontre amoureuse y participe en réalité activement.


Cet extrait est décisif dans le roman dans la mesure où il précise le genre. Nous savions déjà, par la peinture de la société et de ses malheurs, qu’il s’agissait d’un roman paysan, on apprend maintenant que c’est une histoire d’amour. Le narrateur joue avec les codes littéraires et l’attente du lecteur. « C’est là qu’il la rencontra. » Voici une phrase brève qui donne l’impression que le lecteur attendait de savoir quand et où aurait lieu la rencontre, inévitable. Le présentatif « C’est » et l’adverbe « là » montrent bien qu’on attendait les circonstances mais qu’on ne doutait pas de la rencontre. De plus la jeune fille est désignée par le pronom personnel « la » avant même d’être nommée. Cette cataphore, qui rappelle celle de L’Education sentimentale, signifie que son nom, qu’on ne découvre pas dans cet extrait, est secondaire. Ce qui est important, c’est qu’elle soit là. Elle était déjà là, en attente, il fallait la faire advenir dans le roman. Le narrateur apparaît comme un démiurge qui montre son pouvoir, étant ainsi complice d’un lecteur habitué du genre. Le portrait qui suit (« Elle avait (...) longue foulée. ») est également un passage attendu, mais à la différence de ce qu’on voit chez Flaubert, il est court, car Anaïse est vue de dos, et ne satisfait pas la curiosité.

Le narrateur répond donc à une attente et précise les choses, mais de ce fait il crée une nouvelle attente : comment vont-ils se séduire et se déclarer ? Or on a l’impression que le narrateur annonce l’histoire d’amour pour mieux nous décevoir ensuite. En effet la suite de la scène et le dialogue engagé n’offrent que très peu d’indices d’un sentiment fort, et on ne peut pas catégoriquement parler d’amour. La focalisation cependant est importante. Il s’agit, dans un premier temps, d’une focalisation interne : on découvre Anaïse par les yeux de Manuel. Le portrait ne divulgue d’abord que l’habillement et l’allure générale ( « robe bleue », « mouchoir blanc », « panier d’osier », « hanches robustes », « longue foulée ») parce que Manuel arrive derrière elle et ne peut rien voir de plus. Quand elle se retourne, il voit « son visage de profil » sans que celui-ci ne soit décrit. Mais ce n’est que lorsqu’il trébuche qu’on en apprend un peu plus, parce qu’il voit pour la première fois ses dents : « Il vit alors qu’elle avait de belles dents blanches, des yeux bien francs et la peau noire très fine. C’était une grande et forte négresse, et il lui sourit. » Le portrait est avantageux, les adjectifs « grande » et « forte » sont un compliment dans un monde paysan où la fragilité est un handicap. Or, si le portrait est objectif, il n’en est pas moins vu par Manuel qui découvre la beauté de la jeune fille. La conjonction « et » qui introduit la dernière proposition a une valeur consécutive : le sourire est la conséquence de sa découverte, elle lui plaît.

On peut également voir chez Anaïse des signes de l’intérêt qu’elle témoigne au jeune homme. Elle est certes d’abord distante, mais il faut davantage parler de conventions culturelles que de timidité. « C’est trop de hardiesse » pour une jeune fille seule de regarder un inconnu et de lui parler librement. Ses premières réactions ne trahissent que le sentiment des convenances. Mais la maladresse de Manuel brise la glace. Ce n’est en fait qu’à la fin du passage que la jeune fille montre son intérêt pour quelqu’un qu’elle a d’abord voulu « laisser passer » : « elle était toute attentive à cette voix sombre ». Elle ne souhaite plus qu’il la dépasse, elle écoute et est vraisemblablement impressionnée, ce qui apparaît peut-être déjà quand elle remarque qu’il parle « du temps longtemps », comme s’il était déjà «  un homme d’âge ».

Il y a donc bien des indices révélant qu’ils ont de l’intérêt l’un pour l’autre, mais on ne peut encore parler d’amour, même si l’annonce du début du texte nous indique qu’il naîtra. De plus l’attente est contrecarrée par un discours social cette fois-ci inattendu dans une rencontre de ce type.


L’amour en effet ne fera pas disparaître la dimension sociale du roman. Mais ces deux aspects ne sont pas juxtaposés, ils sont parfaitement liés, et on peut essayer de voir dans quelle mesure le discours social de Manuel joue un rôle dans cette relation amoureuse. Tout d’abord il faut noter que le narrateur s’attache à peindre clairement le cadre paysan dans lequel se déroule l’intrigue. Les moeurs sont évoquées surtout par la réticence d’Anaïse à converser : « Elle n’était pas rassurée par la présence de cet étranger », « Elle avait ralenti pour le laisser passer », « elle n’osait rien dire ». Il n’est pas convenable pour elle de parler à un inconnu, surtout si elle est seule. Pour ce qui est de Manuel, le fait qu’il ait « perdu les usages » n’en montre pas moins leur importance. Il ne devrait pas parler aussi insouciamment à une fille qu’il ne connaît pas. Mais ce qui traduit le mieux la culture paysanne est la langue utilisée, car derrière le français, Jacques Roumain a réussi à faire en sorte qu’on entende le langage des paysans haïtiens : « A la grâce de Dieu, oui », « Comme ça », « Ago ! », « habitants », « tout partout », « temps longtemps », « si tellement »... C’est une entreprise nouvelle concernant la langue. Enfin on peut noter l’évocation de l’habillement qui, en plus de correspondre à la réalité, le bleu étant d’ailleurs une couleur très prisée des paysans haïtiens, donne un caractère bucolique à la scène vu que le portrait suit l’annonce d’une relation amoureuse. On s’attend à l’évocation tendre d’un amour simple et beau.

Mais il n’y a pas que le cadre culturel, il y a aussi la réalité économique, et c’est Manuel qui rappelle ce qu’était le pays et ce qu’il est devenu : « Quand je suis parti, il n’y avait pas cette sécheresse-là. L’eau coulait dans la ravine (...) » C’est ici la peinture des difficultés des paysans et de leur misère, résumées par le mot « malédiction ».

Si Manuel souffre de cette situation, s’il est bien « des gens d’ici », il n’en est pas moins en décalage par rapport au monde qui l’a vu naître. Il est un « étranger » pour Anaïse, il a passé quinze ans à Cuba et il ne reconnaît pas son pays. Ce décalage se traduit par une mentalité différente qui reflète les préoccupations politiques du communiste Roumain. En effet son discours comporte une dimension politique dans la mesure où il contient les accents de la révolte contre l’exploitation dont il a souffert : « Il parlait les poings fermés », « chaque homme s’est aligné, chargé comme un fusil jusqu'à la gueule avec sa rage. La rage, c’était son droit et sa justice. On ne peut rien contre ça. » Ce discours s’oppose à la mentalité paysanne et plus généralement à un aspect de la mentalité haïtienne puisqu’il encourage à la révolte contre le fatalisme (« A la grâce de Dieu »), la volonté de Dieu devenant ici une « malédiction ». Manuel s’oppose également au sacro-saint respect des anciens dans la mesure où « ce n’est pas si tellement le temps qui fait l’âge, mais les tribulations de l’existence ». Il peut donner des leçons.

Or il se trouve que ce discours incongru lorsqu’il s’agit de parler à une jeune fille, dont on considère dans les sociétés traditionnelles qu’elle n’a pas à se mêler de politique, joue un rôle important dans la naissance du sentiment amoureux. Manuel ne parle pas pour séduire, il semble plutôt parler pour lui-même. La question répétée « tu sais ce que c’est ? » est plus l’effet de son emportement et de son lyrisme qu’une véritable question, puisqu’il n’attend pas de réponse. Mais c’est pourtant cela qui séduit Anaïse. Elle est impressionnée non par le sens, mais par la force, le ton, le rythme du discours, comme l’indique le verbe « scander », appliqué généralement à la poésie. Elle ne se trompe pas dans ses impressions ; en effet on peut parler d’ « éclat » pour les mots espagnols utilisés, dans la mesure où ils sont constitués de sonorités dures et où leur sens est un sens fort. « Aguantar », associé à « supporter », n’a pas un sens fataliste, cela signifie « résister ». La « huelga » est la grêve. Tous deux sont liés à la révolte. L’aspect révolutionnaire de Manuel n’est donc pas étranger à la fascination exercée sur Anaïse. Elle se laisse envoûter.


Le lecteur est donc prévenu : une histoire d’amour s’engage, mais au lieu de lui parler du temps, des fleurs et de ses yeux, Manuel montre à Anaïse son tempérament de révolté. Si cela suspend l’évocation psychologique attendue sur la naissance de l’amour, ce n’en est pas moins un discours nécessaire car la progression de leur amour est liée aux progrès de Manuel dans sa tentative de réveiller et sauver le pays par la volonté et la concorde. Ainsi, c’est lorsque Manuel montre à la jeune fille l’endroit où il a trouvé l’eau salvatrice qu’ils font pour la première fois l’amour. Anaïse est fascinée par cet homme atypique qui ne se résigne pas mais fait preuve d’une volonté et d’un altruisme sans bornes.

 

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