Coussin-couverture et les blancs-manants: Madoff et Ventura en Haïti!
Madoff aurait dû venir en Haïti! Certes il aurait gagné plus petit, mais en se retirant à temps (profitus
interruptus) il aurait conservé ses billes... et sa liberté. En effet, c'est sous le second mandat d'Aristide, et avec sa bénédiction sinon sa participation, qu'une formidable arnaque a été
montée: une flopée de coopératives ont poussé comme des champignons, offrant à la population de placer son argent sur des comptes rapportant des intérêts mensuels dépassant parfois les 10%! En
fait elles ont puisé les deux ou trois premiers mois dans les sommes déjà investies pour inciter plus de gens à placer plus d'argent, et puis il a suffi de partir avec la caisse.
Ce procédé est à l'origine d'un roman récent de Sep Macandal, Coussin-couverture et les blancs-manants, paru aux éditions de la dodine. Il se déroule à Saint-Jacques, où le lecteur
averti reconnaîtra aisément Jacmel, et si le propos n'est certes pas de condamner les excès de la finance internationale, il n'en est pas moins vrai qu'il fait évoluer, en France comme en Haïti,
une petite collection d'ordures poussées à divers degrés par le désir de pouvoir et d'argent. Une exception majeure et tragique: le bien nommé Coussin-couverture. D'une certaine manière, la
principale différence avec les requins qui précipitent le monde dans ce qu'on appelle "la crise", c'est l'échelle du drame, l'étendue des dégâts.
Soit, mais si l'on oublie un instant l'abjection à vomir dont certains personnages de ce roman font preuve, il convient de dire que par bien des aspects ils font plutôt penser à un remake des
Tontons flingueurs en Haïti, en gravitation (à défaut d'être attablés) autour du grisbi. Ajoutons à ce ton des plus plaisants quelques aspects de la société bien croqués (le rapport amour-argent,
les mesquineries entre "grands" écrivains), une intrigue bien ficelée, avec suspense et surprises, et il ne reste plus qu'à recommander chaudement la lecture de ce roman qui n'est malheureusement
disponible que dans les librairies haïtiennes.
Voici un extrait, première rencontre avec l'un des personnages:
Toni "Blanc-Manant" inspectait les trottoirs de Pétionville à la lueur d'une puissante lampe de poche. Malgré ses rhumatismes, il s'astreignait à cette corvée chaque fin de semaine dans
l'espoir de trouver un bouzin au teint clair. Quarante ans d'Haïti n'avaient pas suffi à gommer son accent de Dordogne, et bien qu'il s'exprimât en un créole passable, les filles, souvent, se
moquaient de lui. Mais il en fallait beaucoup plus pour décourager Toni "Blanc-Manant". Seule l'intéressait la couleur de leur épiderme. Quand elles répondaient à son attente, il leur donnait
rendez-vous le lendemain après-midi. Pour éviter qu'elles n'oublient, il leur glissait une carte de visite sur laquelle figuraient l'heure et l'endroit - quatre heures à la terrasse du Petit
Versailles. Et il ajoutait un billet de deux cent cinquante gourdes en guise d'enveloppe.
A quatre heures, il terminait sa sieste. Il avait juste le temps de se doucher et de descendre la rue Grégoire jusqu'au Petit Versailles. Monsieur Jean lui servait d'autorité une bière et avant
d'en commander une seconde, la fille était là. Il lui proposait cent dollars haïtiens pour aller faire une prise de sang dans un laboratoire qu'il lui indiquait. Elle n'aurait rien à payer et
n'aurait pas besoin d'attendre les résultats. Il lui suffirait de dire qu'elle venait de la part de Monsieur Toni et de revenir le trouver trois jours plus tard à quatre heures trente, à la
terrasse du Petit-Versailles pour toucher les cinq cents gourdes.
La plupart revenaient, puis s'en retournaient sans poser de question. Toni les accueillait en souriant, leur donnait leur dû et promettait de leur rendre visite un de ces soirs. Celles-là,
d'après les analyses, étaient sérieusement infectées, et il faisait en sorte de ne plus les revoir. Les autres, il leur donnait aussi les cinq cents gourdes, puis il les conduisait au fond de la
salle, loin des oreilles de Monsieur Jean. Alors, il leur demandait si elles voulaient gagner mille huit cent dollars US. Elles disaient bien sûr, mais qu'est-ce que je dois faire pour ça? Alors
Toni ne se démontait pas:
- Me laisser t'engrosser. Tu touches deux cents dollars par mois, et, à la fin, je garde le bébé.
La majorité le suivait à l'hôtel Marabou où ils se mettaient au travail.
Sep Macandal, Coussin-couverture et les blancs-manants.
Saluons donc la parution de ce roman tout comme la naissance des éditions de la dodine qui offrent également au public haïtien de lire (ou relire) une sélection de nouvelles de l'auteur
qui a inauguré les lettres jacméliennes: Amédée Brun. Le titre: Combat de poyes. Le blog des éditions de la dodine figure dans les liens.
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